Un corps introuvable après la bataille de 71
Dans le récit qu’Appien donne du dernier combat, en 71 av. J.-C., une phrase sèche suit la mêlée pour signaler que le corps de Spartacus n’a pas été retrouvé (Guerres civiles, I, 120). Un peu plus haut, l’historien grec l’a montré blessé à la cuisse par une lance, tombé sur un genou, le bouclier tenu devant lui jusqu’à ce qu’on l’encercle avec ceux qui combattent autour de lui. Plutarque, dans la Vie de Crassus (8 à 11), raconte la même fin sans un mot sur le cadavre. Selon Appien encore, six mille survivants sont faits prisonniers et crucifiés tout le long de la route qui va de Capoue à Rome, si bien que, sur près de deux cents kilomètres, le vainqueur expose seulement des corps anonymes.
Le nom est probablement la seule chose que les auteurs anciens tiennent de lui. Spartacus est la forme latine, Spartakos la forme grecque, et le nom est thrace, porté déjà par plusieurs rois du Bosphore cimmérien, sur la mer Noire. Tous les textes font de lui un Thrace. Plutarque le dit de race nomade, plus hellène que thrace par l’intelligence et la culture, et marié à une femme de son peuple, prophétesse sujette aux transports de Dionysos, qui s’évade avec lui (Crassus, 8). Appien en fait un ancien soldat, pris puis vendu pour la gladiature. Florus (Abrégé, II, 8) découpe la carrière en étapes, du Thrace tributaire au soldat, du soldat au déserteur, puis au brigand, enfin au gladiateur choisi pour sa force. Aucune source ne donne son âge, et la date de naissance est inconnue, même à la décennie près.
L’évasion date de 73 av. J.-C. Orose, au début du Vᵉ siècle, la place sous le consulat de Lucullus et de Cassius (Histoires contre les païens, V, 24). Selon Plutarque, deux cents gladiateurs de l’école que Lentulus Batiatus tient à Capoue, des Gaulois et des Thraces pour la plupart, préparent leur fuite, sont dénoncés, et soixante-dix-huit sortent armés de couperets et de broches pris dans une cuisine. Sur la route, ils pillent des chariots d’armes de gladiature et élisent trois chefs. Appien nomme les deux autres, Crixus et Œnomaüs, et décrit le repli sur le Vésuve, où affluent des esclaves fugitifs et des hommes libres des campagnes. Les préteurs envoyés de Rome avec des levées hâtives sont battus l’un après l’autre, et Plutarque fait capturer à Spartacus les licteurs et le cheval de l’un d’eux.
En 72, le Sénat confie la guerre aux deux consuls, Lucius Gellius Publicola et Cnaeus Cornelius Lentulus Clodianus. Crixus, séparé du gros de l’armée, est tué cette année-là, et Appien rapporte que Spartacus immole ensuite trois cents prisonniers romains à ses mânes. L’armée remonte vers le nord, défait les consuls séparément, puis bat près de Mutina, l’actuelle Modène, le gouverneur de la Gaule cisalpine, Caius Cassius Longinus. Elle redescend ensuite la péninsule, et Appien lui prête alors cent vingt mille fantassins.
Dans le courant de 72, le commandement passe au préteur Marcus Licinius Crassus, qu’Appien présente comme le seul à s’être porté candidat. Crassus rétablit la discipline par la décimation, un soldat sur dix tiré au sort et tué par ses camarades. Rejeté vers le sud, Spartacus traite avec des pirates ciliciens pour passer en Sicile ; ils prennent l’argent et ne viennent pas. Crassus fait alors couper l’isthme du Bruttium par un fossé que Plutarque mesure à trois cents stades, environ cinquante-cinq kilomètres, et que les rebelles franchissent par une nuit de neige en comblant une section. Le Sénat rappelle Pompée d’Espagne, tandis que Marcus Lucullus débarque à Brindes, et Appien, qui fait de ce Lucullus le vainqueur de Mithridate, confond probablement les deux frères. La dernière bataille a lieu en 71. Pompée, arrivé trop tard, tue cinq mille fuyards et écrit au Sénat qu’il a terminé la guerre (Plutarque, Pompée, 21). Crassus reçoit seulement l’ovation, forme réduite du triomphe, quand Pompée triomphe pour ses victoires en Espagne.
Aucune ligne de sa main n’est conservée, et personne de son camp n’a écrit.
Le texte le plus proche des faits, les Histoires de Salluste, rédigées plus de trente ans après, ne subsiste qu’en fragments. Les livres de Tite-Live consacrés à la guerre sont perdus, sauf leurs résumés. Les deux récits continus viennent de Plutarque et d’Appien, qui écrivent au IIᵉ siècle, près de deux cents ans après la mort de Spartacus. Il faut maintenant prendre ces textes un à un, chercher ce que chacun doit aux autres et confronter leurs versions de l’origine, de la marche vers les Alpes et de la mort, puis suivre le nom depuis le mur d’une maison de Pompéi jusqu’aux tracts allemands de 1916, et dresser pour finir l’inventaire des questions que les textes laissent ouvertes.

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