Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Romulus a-t-il existé ? L’affaire des murs du Palatin et du premier jour de Rome

AntiquitéRome & les Étrusques6 octobre 202617 min de lecture
Jebulon / Wikimedia Commons
17 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Un mur d’argile sous les entrepôts de Vespasien

Le 21 avril 753 avant notre ère ne correspond à aucun document. Personne ne l’a gravé ni noté sur le moment, et le cippe de tuf enfoui sous le Forum, que l’on range parmi les plus anciennes inscriptions publiques de Rome, lui est postérieur de près de deux siècles. La date sort d’un calcul. Au Iᵉʳ siècle avant notre ère, l’érudit Varron soumet à son ami Tarutius, mathématicien et astrologue, un problème posé à l’envers, que Plutarque rapporte dans sa Vie de Romulus (12, 3-6). Puisque l’astrologie prédit une vie à partir d’une naissance, elle doit savoir remonter d’une vie jusqu’à sa naissance. Tarutius s’exécute. Il place la conception du fondateur dans la première année de la deuxième olympiade, le 23 du mois égyptien de Choiak, à la troisième heure, pendant une éclipse totale de soleil, la naissance un 21 Thoth au lever du jour, et la fondation de la ville un 9 Pharmouthi, entre la deuxième et la troisième heure. Plutarque, qui transmet ces chiffres, avertit son lecteur que de telles spéculations retiendront surtout l’attention par leur nouveauté et leur extravagance.

Le jour lui-même préexistait au calcul. Plutarque (Romulus, 12, 1) précise que les Romains célébraient le 21 avril comme l’anniversaire de leur patrie, mais qu’avant même la fondation ils y fêtaient déjà les Parilia, une fête de bergers. L’année, elle, a longtemps flotté. Denys d’Halicarnasse, qui écrit à Rome sous Auguste, aligne les propositions de ses prédécesseurs au premier livre des Antiquités romaines (I, 74, 1-2). Timée de Tauroménion place la fondation trente-huit ans avant la première olympiade, en même temps que celle de Carthage, soit vers 814. Fabius Pictor la met dans la première année de la huitième olympiade, en 748-747. Le sénateur Lucius Cincius descend jusqu’à la quatrième année de la douzième, en 729-728. Caton l’Ancien compte quatre cent trente-deux ans après la prise de Troie, ce qui donne, rapporté aux tables chronologiques d’Ératosthène, 752-751. La date de Varron, 753-752, n’est qu’une proposition parmi d’autres, devenue canonique par la suite.

Entre Timée et Cincius, l’écart atteint quatre-vingt-cinq ans.

Le fondateur n’est pas mieux fixé que l’année. Recensant en 2011 un livre d’Andrea Carandini, l’historien britannique T. P. Wiseman rappelait que Denys connaissait quatorze versions des origines de Rome, Plutarque treize, Festus dix, le commentaire augmenté de Servius huit. Certaines faisaient des jumeaux les fils ou les petits-fils d’Énée, ce qui renverrait Romulus en plein âge du bronze. Aucune date n’était même concevable avant que Timée puis Ératosthène, au IIIᵉ siècle avant notre ère, aient construit une chronologie continue qui raccordait le temps des mythes à celui des olympiades. Dans cette perspective, le chiffre de 753 appartient à l’histoire de l’érudition hellénistique et romaine, et sa proximité avec un résultat de fouille, quel qu’il soit, relève d’abord de la coïncidence.

Le récit canonique tient en quelques pages de Tite-Live (I, 6, 4 à 7, 3). Faute de pouvoir se départager par l’âge, les jumeaux interrogent les dieux par l’observation des oiseaux, Romulus depuis le Palatin, Rémus depuis l’Aventin. Six vautours apparaissent d’abord à Rémus, puis douze à Romulus, et chacun est salué roi par les siens, les uns au nom de la priorité, les autres au nom du nombre. La rixe tourne au meurtre. Tite-Live connaît une seconde version, qu’il dit plus répandue, où Rémus franchit par dérision les murs à peine élevés et tombe sous les coups de son frère, qui lance « Ainsi périsse désormais quiconque franchira mes murailles ». La phrase suivante compte davantage pour l’archéologue, car Romulus, désormais seul maître, « fortifie d’abord le Palatium, où il avait été élevé ». Tacite décrit, un siècle plus tard, le tracé de ce premier sillon dans un excursus des Annales (XII, 24), à l’occasion de l’agrandissement du pomerium par l’empereur Claude. Le sillon part du Forum Boarium, là où se dresse un taureau de bronze, de manière à englober le grand autel d’Hercule, puis des bornes espacées courent au pied du Palatin jusqu’à l’autel de Consus, ensuite jusqu’aux curies anciennes, enfin jusqu’au sanctuaire des Lares. Ces textes ont été écrits sept à neuf siècles après les faits qu’ils rapportent, par des auteurs qui travaillaient sur des traditions déjà vieilles et déjà discordantes.

Parmi les repères datés que livrent les textes, l’un des plus anciens pour l’image des jumeaux remonte à 296 avant notre ère. Cette année-là, selon Tite-Live (X, 23, 12), les édiles curules Cnaeus et Quintus Ogulnius font placer près du figuier Ruminal des statues des fondateurs encore enfants, sous les mamelles de la louve. Fabius Pictor, que l’on tient généralement pour le premier Romain à avoir écrit l’histoire de sa cité, le fait en grec à la fin du IIIᵉ siècle, et son œuvre n’est connue que par fragments. Dans Remus. A Roman Myth, paru en 1995, Wiseman a soutenu que la figure du frère tué s’était formée au cœur de la République moyenne, entre 342 et 266 environ, et qu’elle portait la mémoire des luttes entre la plèbe et l’aristocratie. Entre la date canonique et la première prose historique romaine s’étendent donc plus de cinq siècles qu’aucun récit romain conservé ne couvre.

La colline, de son côté, n’attendait pas de fondateur. En 1948, des fouilles menées sur le Cermalus, l’éminence du Palatin qui descend vers le Tibre, ont mis au jour les empreintes de trois habitations creusées dans le tuf. La mieux conservée, la cabane A, couvre 17,64 mètres carrés. Sept trous de poteau jalonnent son périmètre, un huitième marque au centre l’emplacement du mât qui portait le toit, et la porte, ouverte sur l’un des petits côtés, était précédée d’un auvent soutenu par deux poteaux, avec un foyer au milieu de l’espace habité. Une maquette exécutée en 1950 la restitue au Museo Palatino. Les Romains entretenaient eux-mêmes, à l’angle sud-ouest de la colline, une « cabane de Romulus » qu’ils restauraient à l’identique après chaque dommage, comme le rapporte Denys (I, 79, 11). Le village du Cermalus a été occupé jusqu’à la fin du VIIᵉ siècle, et Wiseman rappelle qu’une communauté importante vivait déjà sur le site au IIᵉ millénaire.

Secteur 9, soixante mètres à l’ouest de l’arc de Titus

En 1985, Andrea Carandini, alors professeur à l’université de Pise, ouvre avec la surintendance archéologique de Rome un chantier sur la pente nord du Palatin, dans le rectangle que bordent la Voie sacrée, le Clivus Palatinus, la Nova Via et l’atrium des Vestales. À partir de 1990, l’université romaine de la Sapienza prend le relais, et les campagnes, de trois mois environ, se succèdent chaque année pendant deux décennies. Le terrain porte un nom trompeur, celui de Porticus Margaritaria, que lui avaient donné les fouilleurs de la fin du XIXᵉ siècle, alors que les piliers massifs qui le hérissent appartiennent aux entrepôts de Vespasien, élevés après l’incendie de 64 de notre ère. Entre ces piliers, l’équipe atteint d’abord des maisons à atrium de la fin du VIᵉ siècle avant notre ère, puis, dessous, des niveaux plus anciens. En 1988, dans le secteur 9, à une soixantaine de mètres à l’ouest de l’arc de Titus, apparaît un muret de pierres, de bois et d’argile qui court à peu près parallèlement à la Voie sacrée, au bord du lit d’un ruisseau saisonnier qui descendait vers le Forum. Le secteur est minuscule, environ dix mètres sur cinq, quarante mètres carrés au niveau du premier mur, et son contour irrégulier épouse les fondations des piliers impériaux, qui descendaient jusqu’au rocher. Le ruisseau, à cet endroit, avait creusé un lit de seize mètres de large et de quatre de profondeur. Nicola Terrenato dirige le travail sur le terrain.

Quatre murs se succèdent au même endroit. Le premier est daté des années 730-720 avant notre ère, le deuxième, de pierre et d’argile lui aussi, des années 700-675, les deux derniers, en blocs réguliers de tuf lionato, des environs de 580 et de 550. Larges d’un mètre à un mètre et demi à la base, les deux plus anciens sont des clôtures d’argile. Des deux suivants ne subsiste qu’une rangée de blocs, d’environ soixante-dix centimètres de large pour le troisième et de quarante pour le quatrième. Vers 530-520, le ruisseau est canalisé, la vallée comblée par un remblai qui atteint par endroits quatre mètres d’épaisseur, et l’ensemble disparaît sous des maisons alignées le long d’une Voie sacrée refaite à neuf. Deux siècles d’entretien, donc, sur une même ligne.

Tout l’édifice chronologique repose sur un petit lot d’objets. Sous ce que les fouilleurs interprètent comme le seuil d’une porte, une fosse d’environ quatre-vingts centimètres sur quarante, profonde de quarante, avait été scellée par une fine couche d’argile recouverte d’éclats de tuf brûlé. Elle contenait deux coupes, l’une en argile épurée à décor italo-géométrique, l’autre en impasto brun foncé à anse bifide, un hochet d’argile fine, deux fibules arquées en losange et un disque d’os perforé, à demi travaillé. Paolo Brocato, qui a publié ce dépôt en 2000, le place à la transition entre les phases III et IV de la culture latiale, soit vers 730-720. Un hochet d’argile sous un mur d’argile. Les fouilleurs ont relevé que l’assemblage ressemble au mobilier funéraire d’une petite fille de cette époque, alors que la fosse ne contenait aucun ossement, et qu’une fosse plus tardive l’a en partie perturbée.

Pour Carandini, la conclusion s’impose dès 1988 et prend forme dans La nascita di Roma, paru chez Einaudi en 1997, puis dans l’exposition « Roma. Romolo, Remo e la fondazione della città », montée en 2000 aux thermes de Dioclétien avec Rosanna Cappelli. Le premier mur serait celui du fondateur, la brèche du secteur 9 la Porta Mugonia, que Tite-Live (I, 12) appelle la vieille porte du Palatium et devant laquelle Romulus, ses troupes refluant sous la poussée des Sabins, aurait voué un temple à Jupiter Stator. Le dépôt deviendrait l’offrande, peut-être le sacrifice, qui accompagne la consécration de l’enceinte. À ce compte, la concordance paraît frappante, puisque Tite-Live fait du Palatium le premier lieu fortifié, que Tacite fait courir le sillon au pied de la colline, et que la fouille livre, au pied de la colline, un enclos daté de la seconde moitié du VIIIᵉ siècle.

L’accueil des historiens est resté froid. Dans The Beginnings of Rome, synthèse parue en 1995, Tim Cornell admettait qu’un mur peut-être du VIIIᵉ siècle avait pu appartenir aux défenses d’un établissement ancien sur la colline, tout en refusant d’y voir la confirmation d’une quelconque tradition. Romulus, écrivait-il en substance, n’en devient pas moins légendaire, de même que des tessons de l’âge du bronze ne prouvent pas l’existence d’Énée ou d’Évandre. Le reste du monde savant attendait la publication, qui n’est venue qu’à la fin de l’année 2000. Le mur lui-même, nul ne le conteste. Il faut maintenant examiner sa largeur et son tracé, la porte que les fouilleurs y reconnaissent, la fosse glissée sous son seuil, les autres trouvailles que Carandini a versées au même compte autour du sanctuaire de Vesta, puis les objections que lui ont opposées, en 2001 et en 2003, un historien d’Exeter et un historien de Varsovie.

La suite de l’enquête
  1. Deux coupes, un hochet et une fillette absente

  2. « Quicumque alius transiliet moenia mea »

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.