Un Asclépiade qui enseigne contre salaire
Le plus ancien texte daté qui nomme sans ambiguïté Hippocrate de Cos est un dialogue de Platon, écrit dans la première moitié du IVᵉ siècle av. J.-C. et situé par sa chronologie interne dans les années 430. Au début du Protagoras (311b-c), Socrate interroge un jeune Athénien qui porte le même nom et lui demande à quel titre il paierait « Hippocrate de Cos, l’Asclépiade », s’il allait suivre son enseignement. Comme médecin, répond le garçon, de la même façon qu’on paierait Polyclète d’Argos ou Phidias d’Athènes comme sculpteurs. En deux répliques, le dialogue donne l’île et la lignée, la profession et la renommée, et ce détail que l’on oublie souvent, que cet homme prend un salaire pour transmettre son art à des élèves étrangers à sa famille. Le grec se rend mieux ici par « l’Asclépiade » que par « prêtre d’Asclépios », nous semble-t-il, parce que le passage renvoie à une ascendance familiale.
Les Asclépiades forment à Cos une famille aristocratique qui se réclame d’Asclépios, avec une autre branche à Cnide, sur la côte d’Asie Mineure qui fait face à l’île. D’après la notice que lui consacre la Souda, lexique byzantin du Xᵉ siècle, Hippocrate est fils d’Héraclide, petit-fils d’un premier Hippocrate, élève de son père puis, dit-elle, d’Hérodicos de Sélymbria et du rhéteur Gorgias. Sa naissance est datée par une Vie d’époque romaine transmise sous le nom de Soranos (Vita Hippocratis secundum Soranum, éd. J. Ilberg, CMG IV, Leipzig, 1927), qui la place, sur la foi d’un certain Istomachos, dans la première année de la 80ᵉ olympiade, soit 460-459 av. J.-C. Cette date vient donc d’un texte écrit environ cinq siècles plus tard, qui cite un intermédiaire perdu, et aucun document contemporain ne permet de la contrôler. Pour la mort, la même Vie aligne des âges au décès qui vont de quatre-vingt-cinq à cent neuf ans, et la Souda retient cent quatre ans. On ne sait pas trancher entre ces chiffres, dont plusieurs sont invraisemblables, si bien que toute année de décès proposée entre la fin du Vᵉ siècle et le milieu du IVᵉ sort d’un calcul.
Plusieurs témoins anciens, indépendants les uns des autres, permettent d’aller plus loin. Le Protagoras le montre recevant des élèves payants en plus de ses fils, Thessalos et Dracon, que nomme la Souda. Aristote, dans l’Histoire des animaux (III 3, 512b12), cite sous le nom de Polybe une description des veines qu’on lit aujourd’hui dans le traité Nature de l’homme, et la tradition fait de ce Polybe le gendre d’Hippocrate. Dans la Politique (VII 4, 1326a15), le même Aristote prend son exemple pour séparer la grandeur d’un médecin de celle que donne la stature, ce qui suppose qu’au milieu du IVᵉ siècle le nom suffisait à évoquer le médecin par excellence. Dans un autre registre, Ménon, élève d’Aristote, lui attribue une théorie des maladies dans une histoire de la médecine perdue, dont un papyrus de Londres conserve un résumé.
Il quitte ensuite Cos pour la Grèce du Nord. La Vie et la Souda le font mourir à Larissa, en Thessalie, et une épigramme funéraire recueillie dans l’Anthologie palatine (VII 135) commence par ces mots, « Thessalien, Hippocrate, Coan de naissance, repose ici ». Gravée ou non sur sa tombe, elle compte parmi les plus anciens témoins de sa vie et résume déjà une carrière partagée entre une île natale et une mort sur le continent.
Une soixantaine de traités ont été transmis sous son nom, en dialecte ionien, et une bonne partie d’entre eux date de la seconde moitié du Vᵉ siècle ou de la première moitié du IVᵉ. Aucun n’est signé. Plusieurs se contredisent, et la théorie que Ménon lui prête n’occupe le centre d’aucun d’eux. Hippocrate est ainsi un médecin célèbre de son vivant dont on cherche encore une ligne sûre, et presque tout ce que l’on raconte de lui vient de textes écrits deux à six siècles après sa mort.
Il faut maintenant prendre ces témoins un par un, du papyrus de Ménon aux manuscrits byzantins de la Collection hippocratique, puis examiner la peste d’Athènes et le refus opposé au roi de Perse, deux épisodes que les sources du Vᵉ et du IVᵉ siècle ignorent, ainsi que l’origine du Serment, avant de suivre la fabrication de sa figure, de l’épigramme de Larissa aux monnaies frappées à Cos sous les empereurs romains.




