« Hillel le Babylonien est son nom »
Le plus ancien texte qui écrive le nom de Hillel est la Mishna, code de lois rabbiniques compilé vers 200 en Galilée sous l’autorité du patriarche Juda. Dans le traité Shevi’it, consacré à l’année sabbatique, une liste d’exceptions à la remise des dettes mentionne un acte appelé prosbul et précise qu’il compte parmi les mesures « qu’a instituées Hillel l’Ancien » (Mishna, Shevi’it 10,3, manuscrit Kaufmann A 50, Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences, Budapest). Entre cette phrase et l’homme qu’elle désigne passent environ deux siècles, la ruine du Temple de Jérusalem en 70 et deux soulèvements écrasés par Rome.
Le nom s’accompagne presque toujours de l’épithète ha-Zaqen, que l’usage français rend par « l’Ancien ». Cette traduction vaut mieux que « Hillel le Vieux », parce que zaqen signale probablement dans ces textes un rang parmi les sages autant qu’un âge. Le Talmud de Babylone l’appelle aussi « le Babylonien », et c’est ainsi qu’on le signale aux Anciens de Bathyra le jour où ceux-ci ignorent si l’agneau pascal s’immole un sabbat, en le désignant comme un homme « monté de Babylonie », dont « Hillel le Babylonien est son nom » (Pesahim 66a). Au IVᵉ siècle, un patriarche porte le même nom, Hillel II, et les textes les confondent parfois.
Aucune source ne donne sa date de naissance. Pour la période d’activité, on dispose d’une baraita, tradition ancienne citée dans le Talmud de Babylone, selon laquelle Hillel, son fils Siméon, son petit-fils Gamaliel et l’arrière-petit-fils Siméon ont présidé les sages pendant les cent années qui précèdent la destruction du Temple (Shabbat 15a), ce qui situe ses débuts vers 30 av. J.-C. Le Sifre sur le Deutéronome, commentaire rabbinique du IIIᵉ siècle, lui attribue cent vingt ans de vie partagés en trois tranches, quarante en Babylonie, quarante à l’étude, quarante à la tête d’Israël, sur le modèle de Moïse (Sifre Deutéronome 357). La mort vers 10 ap. J.-C., que répètent les manuels, additionne ces deux données, dont la seconde est une typologie biblique qui ne mesure rien.
Le milieu d’origine se dérobe presque entièrement. Dès la Tosefta, recueil complémentaire de la Mishna compilé au IIIᵉ siècle, Hillel vient de Babylonie (Negaim 1,16). Ses maîtres, Shemaya et Avtalion, forment l’avant-dernière des « paires » (zugot) que le traité Avot aligne depuis Moïse, et que Hillel referme avec Shammai. D’un frère marchand nommé Shebna, d’une jeunesse si pauvre qu’on l’aurait retrouvé à demi gelé sur le toit de la maison d’étude faute d’avoir payé l’entrée, seul parle le Talmud de Babylone (Sota 21a et Yoma 35b), rédigé plusieurs siècles plus tard en Mésopotamie.
Les actes que la Mishna lui attribue sont peu nombreux et brefs. Le traité Hagiga lui donne pour collègue un certain Menahem, puis Shammai après le départ de celui-ci (Hagiga 2,2). Au traité Eduyot, trois désaccords chiffrés l’opposent à Shammai, dont l’un porte sur la quantité d’eau puisée qui rend impropre un bain rituel ; Hillel dit un hin, mesure biblique d’environ quatre litres et demi, et la Mishna précise qu’il gardait ce mot parce qu’on doit répéter un enseignement dans les termes de son maître (Eduyot 1,3). Deux ordonnances, en hébreu takkanot, portent son nom, le prosbul et une disposition qui permet au vendeur d’une maison en ville fortifiée de la racheter en déposant le prix au Temple quand l’acheteur se cache pour laisser expirer le délai (Arakhin 9,4). Avot lui prête enfin une série de sentences, dont deux en araméen (1,12-14 et 2,4-7).
La Tosefta raconte aussi l’épisode qui l’aurait placé à la tête des sages. Un 14 nisan tombe un sabbat ; interrogé sur l’immolation de l’agneau pascal, Hillel répond par trois raisonnements fondés sur le précédent du sacrifice quotidien, puis par une tradition reçue de ses maîtres, et « ce jour-là on le fit nasi » (Tosefta, Pisha 4,13-14, éd. Saul Lieberman, 1962). Le mot, qui signifie prince, désignera plus tard le patriarche, chef des Juifs de Palestine reconnu par Rome.
Sa mort n’a laissé qu’une phrase. La même Tosefta rapporte qu’une voix céleste, dans la chambre haute d’une maison de Jéricho, désigna parmi les sages un homme digne de l’esprit saint, que tous regardèrent Hillel, et qu’à sa mort on dit de lui « l’humble, le pieux, disciple d’Esdras » (Sota 13,3). Ni date, ni lieu, ni sépulture.
Tout ce qui précède vient de textes rédigés entre deux et sept siècles après lui, et aucun écrit de son vivant ne le nomme avec certitude. Il faut maintenant prendre ces textes un à un, du manuscrit de Budapest à celui de Munich, mesurer ce que chacun ajoute au précédent, puis revenir sur les points disputés, la scène pascale, la portée du prosbul, l’étiquette de pharisien et le Pollion de Flavius Josèphe, avant de suivre la dynastie qui a fait de Hillel son ancêtre.




