La jarre grandit à chaque récit
Soixante centimètres, peut-être un peu plus. C’est la hauteur que James Robinson attribue en 1979 dans la revue Biblical Archaeologist à la jarre qui contenait les manuscrits de Nag Hammadi, d’après un croquis tracé par l’homme qui l’avait brisée. La même année, Elaine Pagels ouvre The Gnostic Gospels sur une jarre de terre rouge haute de « près d’un mètre ». En 1987, filmée pour la série britannique The Gnostics, elle lève la main au-dessus de sa tête et parle de six pieds, environ 1,80 mètre, chiffre qu’elle répète dans un documentaire de la télévision publique américaine en 1998 puis dans son livre Beyond Belief en 2003. L’objet a donc triplé de taille en vingt-quatre ans sans que personne l’ait revu, puisque ses tessons, abandonnés sur place en 1945, n’ont jamais été ramassés.
Le relevé de cette croissance est dû au bibliste Mark Goodacre, de l’université Duke, dans un article publié en 2013 par le Journal for the Study of the New Testament. Il propose une explication banale. Le chiffre aurait dérapé en salle de cours, par une mauvaise mémorisation des soixante centimètres de Robinson, puis se serait figé à force d’être redit, comme une faute de copiste qui passe d’un manuscrit à l’autre. L’anecdote paraît mince. Elle pose pourtant une question de méthode qui traverse toute l’histoire de ces livres, car presque tout ce que l’on raconte depuis un demi-siècle sur leur découverte vient de témoignages recueillis trente ans après les faits, dans des villages de Haute-Égypte, par un enquêteur qui travaillait sans magnétophone et a gardé ses carnets pour lui.
Le récit que Robinson publie en plusieurs versions entre 1977 et 1981 est devenu classique. En décembre 1945, des hommes du clan al-Samman, venus d’al-Qasr, creusent au pied du Jabal al-Tarif, falaise de la rive orientale du Nil face à Nag Hammadi, pour y prélever du sabakh, une terre qui sert d’engrais. Muhammad Ali heurte une jarre fermée par un bol. Il hésite à la casser, de crainte qu’un djinn ne s’en échappe, puis l’espoir de l’or l’emporte, et le coup de pioche libère des livres de papyrus reliés de cuir. De retour chez lui, il les jette sur la paille, près du four, et sa mère en brûle une partie pour allumer le feu. Quelques semaines plus tard, les frères tuent l’homme qu’ils accusent d’avoir assassiné leur père, le démembrent et mangent son cœur. La date de la découverte est déduite de cette vendetta, puisque le registre local des décès fixe la mort du père au 7 mai 1945 et que la vengeance, dans le souvenir de Muhammad Ali, suit de peu la trouvaille.
Robinson et ceux qui le recopient écrivent d’ailleurs « un jinn », alors qu’en arabe jinn est un pluriel collectif dont le singulier est jinnī, bévue que Goodacre relève en note et qui ne change rien au reste.
Les versions, surtout, ne concordent pas. En 1977, dans l’introduction de The Nag Hammadi Library in English, deux frères seulement sont présents, Muhammad et Khalifah. En 1979, ils sont sept, parmi lesquels un troisième frère de quinze ans, Abu al-Majd, qui aurait lui-même dégagé la jarre avant que l’aîné ne prenne la main. En 1981, un chamelier supplémentaire porte le groupe à huit. Lorsque l’équipe de The Gnostics, diffusée sur Channel 4 en novembre 1987, retrouve Muhammad Ali à al-Qasr, l’homme raconte encore autre chose. Il a trouvé la jarre seul, il est revenu la briser seul le même jour, il n’a appelé les autres qu’ensuite, et il a vendu un livre pour onze livres égyptiennes, le reste l’ayant toujours laissé indifférent.
Deux coptologues associés à l’entreprise, le Suisse Rodolphe Kasser et l’Allemand Martin Krause, avaient exprimé leurs doutes avant même ce témoignage filmé. Dans le volume d’introduction de l’édition en fac-similé, publié à Leyde chez Brill en 1984, ils obtiennent l’insertion d’une mise en garde, imprimée en petits caractères au début d’une longue note. Ils n’y tiennent pour assuré que le noyau de l’histoire, c’est-à-dire le lieu général et la date approximative de la découverte, et rangent le reste parmi les récits que l’on peut recueillir dans les campagnes égyptiennes trente ans après un événement dont les protagonistes ignoraient la portée. Robinson a lui-même admis en 2007 que Muhammad Ali répétait probablement le chiffre de treize codices parce qu’il l’avait entendu dans la bouche de ses visiteurs. Il racontait aussi, dans un entretien que cite Goodacre, apporter aux villageois une bouteille de whisky et un billet de dix livres.
Le témoignage le plus ancien est aussi le plus sobre, et c’est à lui qu’on accordera ici la préférence, avec Goodacre, parce qu’il a été recueilli moins de cinq ans après la découverte auprès de paysans qui ignoraient l’objet réel de l’enquête. Le coptisant français Jean Doresse séjourne en Haute-Égypte en 1947, en 1948 et en 1949, puis y retourne en mission en janvier 1950. D’eux-mêmes, les villageois qui l’accompagnent le mènent dans la partie sud d’un ancien cimetière, devant une rangée de cavités informes. C’est ici, disent-ils, que des gens de Hamra Doum et de Dabba, en quête d’engrais, ont trouvé il y a peu une grande jarre remplie de feuilles de papyrus reliées comme des livres, que le vase a été cassé et que les manuscrits sont partis au Caire. Doresse note que le sol ne livre plus que des os brisés, des bouts d’étoffe sans intérêt et quelques tessons. Sa version se passe de frères, de djinns, de four et de vendetta.
Sur un point au moins, tous les récits concordent, la jarre a existé et elle a disparu.
Les livres, eux, ont laissé des traces. Passés par les antiquaires du Caire, ils sont aujourd’hui réunis au Musée copte du Vieux-Caire. Un volume a pris un autre chemin. Sorti d’Égypte par un marchand belge, il est acheté le 10 mai 1952 pour le compte de l’Institut C. G. Jung de Zurich, grâce à l’entremise du Néerlandais Gilles Quispel, et offert au psychologue pour son anniversaire. Ce « codex Jung », le codex I de la numérotation actuelle, sert de base aux premières éditions à partir de 1956, puis revient au Caire par étapes jusqu’en 1975.
L’inventaire tient en douze volumes reliés de cuir et en quelques feuillets d’un treizième, retrouvés glissés dans la couverture du codex VI, soit plus d’un millier de pages. Ce sont des codices, c’est-à-dire des livres faits de cahiers cousus, et tous les textes y sont écrits en copte. Tous sont aussi des traductions faites sur le grec, et la plupart des œuvres ont été composées aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, bien avant la copie de nos exemplaires. On y compte une cinquantaine de traités, dont plusieurs en double ou en triple, l’Apocryphe de Jean figurant par exemple dans les codices II, III et IV. Une large part était inconnue avant 1945, ou connue seulement par ce qu’en disaient ses adversaires.
L’œuvre la plus célèbre occupe la deuxième place du codex II. L’Évangile selon Thomas est un recueil de paroles attribuées à Jésus, sans trame narrative, dont Nag Hammadi a livré la seule copie complète connue. Ces paroles n’étaient pourtant pas toutes nouvelles. En 1897 puis en 1903, à Oxyrhynque, les papyrologues britanniques Bernard Grenfell et Arthur Hunt avaient tiré d’un dépotoir antique trois fragments grecs de « paroles de Jésus » qu’ils ne savaient à quelle œuvre rattacher. L’un d’eux, P.Oxy. 654, conservé à la British Library sous la cote Pap. 1531, mesure 24 centimètres sur 7,8 et date des années 200 à 250 ; le texte y a été copié au dos d’un relevé cadastral et contient le début de l’évangile, jusqu’à la septième parole. Il a fallu le codex II pour reconnaître dans ces trois lambeaux un seul et même livre, qui circulait donc en grec, dans une ville de province, plus d’un siècle avant d’être recopié en copte.
Le reste du contenu déroute quiconque cherche la bibliothèque d’une secte. Dans le codex VI figure une traduction copte d’un passage de la République de Platon (588a-589b), rendu si librement que le grec y devient parfois méconnaissable. Le même volume réunit trois textes hermétiques, placés sous l’autorité d’Hermès Trismégiste, nom grec donné au dieu égyptien Thot. Le codex XII s’ouvre sur les Sentences de Sextus, un recueil de maximes morales d’origine grecque. À l’université Laval, qui a entrepris au début des années 1970 l’édition et la traduction française de l’ensemble, Paul-Hubert Poirier et Louis Painchaud ont publié ces deux textes en 1983, avant la traduction intégrale parue dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2007, sous la direction de Jean-Pierre Mahé et de Poirier.
L’étiquette de christianisme vaincu doit beaucoup à un livre allemand paru à Tübingen en 1934, Rechtgläubigkeit und Ketzerei im ältesten Christentum, de Walter Bauer. Bauer y soutenait qu’en bien des régions, l’Égypte comprise, les formes de christianisme que l’on qualifierait plus tard d’hérétiques avaient d’abord été les plus répandues, parfois les seules, avant qu’une orthodoxie appuyée sur Rome ne l’emporte. Elaine Pagels en tire en 1979 un récit d’une grande efficacité, où des chrétiens attachés à la gnôsis, une connaissance intérieure qui sauve, perdent la partie face à une Église d’évêques armée d’un canon, d’un credo et d’une hiérarchie. The Gnostic Gospels reçoit le prix du National Book Critics Circle, puis le National Book Award en 1980. En 2003, le bibliste américain Bart Ehrman condense le paysage dans un titre, Lost Christianities, les christianismes perdus.
Les vainqueurs avaient laissé leur propre version, et elle est ancienne. Vers 180, Irénée, évêque de Lyon, résume dans son Contre les hérésies le mythe de plusieurs groupes qu’il appelle gnostiques, et la notice qu’il consacre à une puissance féminine nommée Barbélo, première pensée d’un Père sans nom, suit de si près l’Apocryphe de Jean que plusieurs spécialistes la tiennent pour le résumé d’une forme ancienne de ce texte. Deux siècles plus tard, pour Pâques 367, l’évêque d’Alexandrie Athanase adresse aux Églises d’Égypte sa trente-neuvième lettre festale, la lettre annuelle qui annonce la date de la fête. Il y dresse la liste des livres reçus, et son Nouveau Testament compte pour la première fois exactement les vingt-sept livres que l’on connaît. Il y met aussi en garde contre les apocryphes, ces livres tenus hors de la liste, qu’il décrit comme une invention d’hérétiques qui les écrivent quand ils le veulent, leur attribuent une date et les font passer pour anciens afin d’égarer les simples.
Le rapprochement a paru évident à presque tous. Les codices ont été reliés après 348, date du plus récent papier retrouvé dans une couverture, la lettre d’Athanase date de 367, et le grand monastère de Pbow, l’un des centres de la fédération fondée par Pachôme, se trouve à une distance de cinq à huit kilomètres du lieu présumé de la découverte, selon les estimations. Des moines sommés de se défaire de livres désormais proscrits les auraient mis à l’abri dans une jarre scellée, en attendant des jours meilleurs. Robinson l’écrit dès 1977, Pagels le reprend, et le scénario passe dans les manuels avec le statut d’un fait.
Ce scénario tient sur deux appuis que l’on a longtemps crus solides, la proximité des moines et la lettre de l’évêque. Depuis 1981, deux terrains les ont fragilisés, et ceux qui les ont étudiés n’en tirent pas les mêmes conclusions. Le premier se trouve dans les reliures elles-mêmes, dont le cuir a été rigidifié avec des papiers de rebut où l’on lit des reçus, des contrats et le courrier d’un moine nommé Sansnos. Le second est la falaise du Jabal al-Tarif, que les archéologues connaissent d’abord comme une nécropole occupée depuis l’Ancien Empire, et où l’on enterrait encore des morts au Vᵉ siècle de notre ère.
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Dans le carton des reliures, les lettres du moine Sansnos
« Comme des champignons sortis de terre »



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