Une objection formulée à Memphis vers 450 avant notre ère
Le premier à douter est grec, et il doute vingt-cinq siècles avant nous. Vers 450 avant notre ère, Hérodote passe par Memphis, interroge des prêtres égyptiens et rapporte une version de l’affaire qu’aucun aède n’avait chantée. Hélène ne serait jamais arrivée à Troie. Le roi Protée l’aurait retenue en Égypte, avec le butin volé chez Ménélas, et les Achéens auraient assiégé pendant dix ans une ville qui ne l’avait pas. L’argument qu’Hérodote ajoute ensuite pour son propre compte tient toujours debout (Histoires, II, 120). Si les Troyens avaient eu Hélène, ils l’auraient rendue bien avant de voir leur ville brûler pour elle.
Thucydide rapetisse l’expédition
Une génération plus tard, Thucydide prend le problème par l’autre bout. Il croit à la guerre, il refuse les chiffres. Au livre I de la Guerre du Péloponnèse, il prévient qu’on aurait tort de juger la puissance d’Agamemnon sur les ruines de Mycènes, petite ville de son temps déjà, et il propose une expérience de pensée que n’importe quel archéologue signerait aujourd’hui. Que Lacédémone soit dévastée, qu’il n’en subsiste que les temples et les fondations, et la postérité refusera de croire à sa gloire. Puis il retourne l’instrument contre l’épopée. Faute de richesses et de vivres, dit-il, on n’a levé qu’une armée modeste ; arrivés dans la plaine, les Grecs ont dû cultiver la Chersonèse et courir le pays pour se nourrir ; c’est cette dispersion, non la vaillance troyenne, qui explique les dix années.
Voilà l’état de la question avant que la moindre pelle n’entre dans le sol. Un conflit tenu pour réel par les Grecs eux-mêmes, une chronologie flottante, et déjà deux façons de le réduire. Les chronographes anciens ne s’entendaient d’ailleurs pas davantage. Ératosthène plaçait la chute de Troie en 1184 ou 1183 selon l’auteur qui transmet son calcul, la chronique gravée dite Marbre de Paros la datait de 1209-1208, Hérodote la remontait vers 1250, Douris de Samos jusqu’à 1334. Cent cinquante ans d’écart entre les estimations d’une même culture, pour un événement que cette culture datait comme nous datons Waterloo.
Sous la citadelle, dix couches de villes
Le site, lui, ne fait aucun mystère. Hisarlik est un tell, une colline artificielle formée par l’accumulation des ruines successives, haute d’une trentaine de mètres, posée à la charnière de deux mondes maritimes. C’est un consul britannique et propriétaire terrien, Frank Calvert, qui y ouvre les premières tranchées en 1863 et qui possède la moitié du monticule. Heinrich Schliemann arrive après lui et lance le grand chantier en 1871. Il creuse une saignée de dix-sept mètres de profondeur en plein milieu du tell, traverse les niveaux les uns après les autres et s’arrête sur une strate incendiée, riche en métal, qu’il baptise sans hésiter la ville de Priam.
La strate porte aujourd’hui le numéro Troie II. Elle date d’environ 2400 avant notre ère.
Mille ans trop bas
Fin mai 1873, Schliemann annonce la découverte d’un ensemble d’objets d’or et d’argent qu’il appelle le trésor de Priam. Diadèmes tissés d’or, bracelets, boutons, vases. Il photographie sa jeune épouse Sophia coiffée d’un des diadèmes, l’image fait le tour de la presse européenne, et le monde savant se divise aussitôt. Les objets sont authentiques. Ils appartiennent à des gens dont nous ignorons jusqu’au nom, morts plus de mille ans avant la date que les Grecs assignaient à la guerre.
Le reste de l’histoire de ce trésor appartient au droit et à la guerre, plutôt qu’à l’archéologie. Schliemann le sort clandestinement du territoire ottoman ; la Sublime Porte le poursuit devant un tribunal grec, première action internationale engagée par l’Empire pour récupérer des antiquités exportées ; il perd, paie une amende, obtient l’autorisation de revenir fouiller. Le trésor part à Berlin en 1881, disparaît d’un abri antiaérien en 1945, réapparaît publiquement au musée Pouchkine de Moscou en 1993, l’institution reconnaissant officiellement l’année suivante qu’elle le détenait. Il y est toujours, revendiqué par plusieurs États à la fois.
Il faut mesurer aussi ce que le site avait perdu avant que le premier archéologue n’y touche. Hisarlik n’a jamais cessé d’être habitée. Les Grecs y refondent une ville, Ilion, où un sanctuaire fonctionne au plus tard au début du VIIᵉ siècle, et le lieu passe pour celui de la guerre de Troie dès le Vᵉ siècle avant notre ère au moins. Cette ville-là a bâti un temple d’Athéna dont la terrasse a emporté le centre de la citadelle du Bronze récent. Les Romains ont construit par-dessus à très grande échelle, en récupérant au passage les pierres des maisons hellénistiques. Les paysans ont labouré le plateau, l’érosion a fait glisser vers le pied de la colline un colluvium épais de plusieurs mètres par endroits, mêlant les mobiliers de toutes les époques. Là où des jarres de stockage du Bronze récent étaient enfoncées d’un bon mètre dans le sol, on retrouve aujourd’hui leur fond à quelques centimètres sous la surface actuelle, ce qui donne la mesure de ce qui a disparu. Les fouilleurs actuels le répètent volontiers, et la remarque vaut contre eux comme pour eux. Qu’il subsiste encore quelque chose de la Troie du Bronze récent relève déjà d’une chance stratigraphique.
Ce que Schliemann avait pulvérisé au passage, en revanche, importe davantage. Sa tranchée centrale a traversé et détruit une bonne part des niveaux du Bronze récent, précisément ceux que la recherche allait passer un siècle à interroger. Son collaborateur Wilhelm Dörpfeld reprend le chantier après sa mort et identifie en 1893-1894 une ville monumentale, aux murs inclinés et aux tours massives, qu’il tient pour la vraie Troie homérique. Il l’appelle Troie VI. Le problème apparaît vite. Cette ville s’est effondrée sur elle-même, sans traces d’assaut, et l’on s’accorde depuis longtemps pour y voir un séisme, vers 1300.
Des ossements dans la rue de la porte sud
Reste la couche suivante, et c’est celle-là que l’université de Cincinnati vient chercher. Entre 1932 et 1938, Carl Blegen fouille avec une méthode stratigraphique très supérieure à celle de ses prédécesseurs. Il constate que les survivants du séisme se réinstallent aussitôt sur les décombres, qu’ils réparent le rempart, qu’ils cloisonnent les grandes demeures de Troie VI en logements exigus, qu’ils bâtissent de petites structures d’une ou deux pièces dans l’ancienne rue longeant la muraille. Et qu’ils enfoncent dans le sol de ces maisons de grandes jarres de stockage, les pithoi, jusqu’au col, ne laissant dépasser que la bouche. Une ville qui se serre et qui stocke.
La fin de cette ville, Blegen la publie dans le quatrième volume des fouilles de Cincinnati, en 1958. Incendie généralisé, débris noircis épais par endroits de près d’un mètre, pointes de flèches, ossements humains non ensevelis dans la rue juste à l’intérieur de la porte sud et dans deux maisons. L’action a été brutale et personne n’est resté pour enterrer les morts. Quand Manfred Korfmann reprend le site en 1988 pour l’université de Tübingen, il retrouve les mêmes signatures et en ajoute une, remarquable par ce qu’elle implique, des tas de balles de fronde abandonnées sur place. Une garnison qui a repoussé l’assaut ramasse ses munitions et les range pour la fois suivante. Un vainqueur qui n’a pas l’usage de la fronde les laisse où elles sont.
Le moment où les palais grecs brûlent aussi
Sur la date, les chiffres publiés divergent, et il faut le dire franchement. Blegen a fini par situer la destruction vers 1260. Korfmann écrivait en 2004 qu’elle intervient autour de 1180. L’analyse fine de la céramique mycénienne, publiée à la fin des années 1990, la place au passage du Bronze récent IIIB2 au IIIC ancien, soit vers 1210-1190. La fourchette raisonnable va donc de 1220 à 1180 environ, ce qui recouvre à peu près toutes les dates que les Grecs avaient proposées, Douris excepté. Coïncidence encourageante.
Elle l’est moins qu’il n’y paraît, et c’est là que l’affaire se complique. Ces mêmes décennies sont celles de l’effondrement du monde palatial mycénien. Pylos brûle vers 1200, et ses archives de terre crue, cuites par l’incendie, conservent des listes de rameurs et de guetteurs côtiers qui n’ont jamais servi. Mycènes, Tirynthe, Thèbes sont détruites ou désorganisées dans la même génération. L’écriture linéaire B disparaît. Hattusa est abandonnée. Ougarit tombe. Une coalition de royaumes grecs capable d’armer une flotte, de traverser l’Égée et de tenir un siège outre-mer suppose exactement les structures administratives qui sont alors en train de disparaître.
La couche d’incendie de Troie VIIa prouve donc qu’une ville a été prise et brûlée à la fin du XIIIᵉ siècle ou au tout début du XIIᵉ. Elle ne dit pas par qui. Un tesson calciné ne porte pas de nationalité, et le monticule d’Hisarlik ne livrera jamais, à lui seul, l’identité des assaillants. Il faut donc aller la chercher ailleurs, dans trois séries de documents qui n’ont rien à voir entre elles. Les archives de Hattusa, où un royaume nommé Wilusa apparaît une dizaine de fois entre 1400 et 1210. Le fossé taillé dans le calcaire à quatre cents mètres au sud de la citadelle, dont l’interprétation a déchiré l’université de Tübingen entre 2001 et 2004. Et les comptages de tessons, qui disent combien de céramique grecque circulait réellement dans cette ville et dans son cimetière portuaire.
Quatre lettres hittites, un fossé et un sceau de scribe
Personne ne défend plus l’Iliade au pied de la lettre




