Défense de parler aux nourrissons
Salimbene de Adam a vu Frédéric II, et il l’a aimé un temps. Il l’écrit sans détour dans sa Chronique, au milieu d’un portrait où l’empereur est tour à tour rusé, avare, luxurieux et colérique, puis courtois, plein d’esprit, capable de lire, d’écrire, de chanter et de parler bien des langues. Cette affection passagère a une origine précise. Le 4 février 1238, à Parme, le jeune Ognibene de Adam, seize ans, entre chez les frères mineurs contre la volonté de son père, Guido, qui voit partir au couvent le dernier fils capable de continuer la lignée. Guido obtient de l’empereur, de passage dans la ville, une lettre adressée au ministre général de l’ordre, frère Élie, pour que le novice lui soit rendu. La lettre n’y change rien. Le garçon reste au couvent de Fano, sur l’Adriatique, et reçoit en religion le nom de Salimbene, qu’il n’avait pas choisi (il aurait préféré s’appeler Denys, avoue-t-il ailleurs, « volebam tamen ut nomen michi esset Dyonisius »).
Quarante-six ans plus tard, le même homme dresse la liste des « superstitions » de cet empereur. Il écrit à Reggio d’Émilie, puis au couvent de Montefalcone, entre 1283 et 1288 environ, et date lui-même certaines de ses pages de l’année 1284. Derrière lui s’étend une vie de frère itinérant, passée à Lucques, à Sienne et à Pise, puis en France, en Provence et à Ferrare. Il destine une partie de son texte à sa nièce Agnès, clarisse au couvent de Parme, pour qu’elle sache de qui elle descend et pour qui elle doit prier. Frédéric II, lui, est mort depuis plus de trente ans, le 13 décembre 1250, à Castel Fiorentino, dans les Pouilles.
« Sine aplausu et gestu »
Le passage se lit à la page 350 de l’édition critique qu’Oswald Holder-Egger a donnée de la Chronique dans les Monumenta Germaniae Historica, publiée en fascicules entre 1905 et 1913. Traduit au plus près du latin, il dit ceci. « Sa deuxième superstition fut qu’il voulut éprouver quelle langue et quel parler auraient les enfants, une fois grandis, si personne ne leur adressait la parole. Il ordonna donc aux baiulae et aux nourrices de donner le lait aux petits, de les laisser téter, de les baigner et de les tenir propres, mais de ne leur faire aucune cajolerie et de ne pas leur parler. Il voulait savoir s’ils auraient la langue hébraïque, qui avait été la première, ou la grecque, ou la latine, ou l’arabe, ou du moins la langue des parents dont ils étaient nés. Mais il peinait en vain, car les enfants, les tout-petits, mouraient tous. Ils ne pouvaient pas vivre sans les battements de mains, les gestes, la gaieté du visage et les cajoleries de leurs baiulae et de leurs nourrices. »
Deux mots latins résistent à la traduction. Les baiulae sont les femmes qui portent l’enfant, distinctes des nutrices qui l’allaitent, et le texte prend soin de nommer les deux métiers à deux reprises. Quant aux blanditiae, nous les rendons par « cajoleries » plutôt que par « caresses », parce que le mot latin désigne d’abord des paroles douces et flatteuses, et que tout le récit tourne autour de la voix. La répétition compte aussi. Salimbene écrit « blandirentur » dans l’ordre donné par l’empereur et « blanditiis » dans l’explication de la mort des enfants, si bien que la cause du désastre coïncide mot pour mot avec l’interdit.
Aussitôt après, le chroniqueur ajoute une glose d’étymologiste. De là vient, écrit-il, le nom de fascennine donné aux chansons que la femme dit en remuant le berceau pour endormir l’enfant, chansons sans lesquelles l’enfant dormirait mal et ne trouverait pas le repos. La remarque a tout d’une note de grammairien, et elle montre un narrateur attentif aux voix de femmes qui entourent un berceau, bien au-delà de ce que réclamait la polémique contre l’empereur.
L’incise « que prima fuerat », qui fait de l’hébreu la première langue, appartient au narrateur. Elle reprend l’opinion la plus courante chez les commentateurs chrétiens de la Genèse, pour qui la langue d’Adam survivait dans l’hébreu, comme le rappelle Karl Steel dans l’étude qu’il a consacrée en 2019 aux enfants isolés et sauvages des textes médiévaux. La présence de l’arabe dans la liste retient davantage l’attention. Un clerc de la plaine du Pô ne l’aurait sans doute pas rangée d’instinct parmi les candidates à la langue originelle, alors qu’elle s’impose dans un royaume de Sicile où l’on écrivait et parlait latin, grec et arabe. Steel suggère que Salimbene a pu imaginer un empereur cherchant, par cette expérience, un fondement linguistique à son pouvoir sur un royaume sans unité culturelle évidente. L’hypothèse porte sur l’imagination du chroniqueur, et elle laisse entière la question de l’événement.
Sept curiosités pour un réquisitoire
Le récit n’arrive pas seul. Salimbene l’insère dans une série qu’il présente comme les « superstitiones et curiositates et maledictiones et incredulitates et perversitates et abusiones » de l’empereur, et il prévient qu’il n’ira pas au bout, par lassitude. La première curiosité est une mutilation, puisque Frédéric fait couper le pouce d’un notaire qui avait écrit son nom Fredericus, avec un e, quand l’empereur voulait Fridericus. En deuxième position figure l’expérience sur les nourrissons. La troisième tient dans un mot d’esprit impie. Arrivé en Terre sainte, l’empereur la trouve médiocre et déclare que le Dieu des juifs n’aurait pas tant vanté sa terre promise s’il avait vu la Terre de Labour, la Calabre, la Sicile et les Pouilles. La quatrième met en scène Nicolas, dit le Poisson, un plongeur condamné par la malédiction de sa mère à vivre dans l’eau, que l’empereur contraint à redescendre au fond de Charybde pour y reprendre une coupe d’or, en sachant qu’il y laissera la vie. Dans la cinquième, un homme est enfermé vivant dans un tonneau jusqu’à sa mort, pour montrer que l’âme périt avec le corps. La sixième réunit deux hommes nourris d’un même repas, dont l’un part à la chasse pendant que l’autre dort ; le soir même, l’empereur les fait éventrer devant lui pour savoir lequel a le mieux digéré, et les médecins donnent l’avantage au dormeur. Avec la septième, on passe à la farce, aux dépens de l’astrologue Michael Scot, à qui l’empereur demande la distance qui le sépare du ciel, avant de faire abaisser en secret la grande salle de son palais pendant une absence de plusieurs mois ; au retour, l’astrologue refait ses calculs et conclut que le ciel s’est élevé ou que la terre s’est abaissée.
Cinq des sept récits se terminent par la mort ou la mutilation d’un sujet de l’empereur, et deux au moins touchent directement à la foi. Presque tous montrent un souverain qui veut savoir par l’épreuve ce que la religion enseigne ou ce que l’usage laisse en paix. Le rang de l’expérience des nourrissons, secunda eius superstitio, la place entre un signe d’orgueil et un blasphème, ce qui en fait, dans l’économie du texte, un péché de l’esprit. Salimbene compose un réquisitoire article par article, selon un procédé familier aux prédicateurs de son ordre, habitués à enchaîner les exempla, ces courts récits édifiants dont on émaillait les sermons pour frapper l’auditoire.
Le camp de Vittoria
La rancune du chroniqueur a une géographie. De juin 1247 à février 1248, l’armée impériale assiège Parme, la ville natale de Salimbene, et bâtit face à ses murs une ville de camp que Frédéric baptise Vittoria. Le frère passe à Parme et à Crémone en 1247, avant que ses supérieurs ne l’envoient en France, selon toute vraisemblance pour l’éloigner de la guerre. Le 18 février 1248, profitant d’une absence de l’empereur, les Parmesans prennent Vittoria d’assaut, la pillent et l’incendient. Quelque temps après la défaite, rapporte Salimbene, Frédéric frappe de la main la bosse d’un bouffon nommé Dallio en lui demandant quand ce coffre s’ouvrira, et l’autre répond qu’il ne s’ouvrira sans doute plus, puisqu’il en a perdu la clé à Vittoria ; l’empereur soupire un verset de psaume et ne punit personne. Le chroniqueur ajoute qu’Ezzelino da Romano aurait fait aveugler ou pendre l’auteur d’une plaisanterie de ce genre.
L’hostilité a aussi une théologie. Salimbene a lu avec ferveur les prophéties attribuées à Joachim de Flore, abbé calabrais mort en 1202, et il y trouve l’annonce d’un empereur mauvais qu’il identifie à Frédéric. En 1961, Marjorie Reeves a relevé les pages de l’édition Holder-Egger où se concentrent ces citations, et deux d’entre elles, les pages 347 et 349, précèdent immédiatement la liste des curiosités. La Chronique mentionne en outre un traité que son auteur avait écrit contre l’empereur et dont il reprend des morceaux, notamment les « douze crimes » de Frédéric et la série des superstitions. Le traité est perdu, même si un historien humaniste du XVᵉ siècle le lisait encore. La date de 1248, souvent avancée pour les douze crimes, reste une conjecture.
Rien de tout cela ne suffit à faire de Salimbene un faussaire. Le même homme reconnaît à l’empereur de l’humour, de la patience envers les railleurs et des ennemis assez nombreux pour excuser, écrit-il, une part de ses cruautés. Il a été lu de près par des historiens aux sensibilités opposées. George Gordon Coulton, qui traduisit de larges extraits de la Chronique en 1906 et ne passait pas pour un ami de l’Église romaine, estimait qu’elle soutenait la comparaison avec les documents indépendants aussi bien que les grandes chroniques florentines. Le témoin est partial, informé, bavard, et il écrit pour une nièce.
Un pharaon dans les marges
En 1906, dans cette même traduction, Coulton glissait déjà une comparaison. L’empereur, écrivait-il, avait fait comme Psammétique chez Hérodote, au livre II des Histoires. Au VIIᵉ siècle avant notre ère, le pharaon Psammétique, désireux de savoir quel peuple était le plus ancien, fait élever deux nouveau-nés par un berger qui ne doit jamais prononcer un mot devant eux et qui les nourrit au lait de chèvre dans une cabane isolée. Au bout de deux ans, les enfants tendent les mains vers lui en répétant bekos, mot phrygien qui désigne le pain, et les Égyptiens se résignent à tenir les Phrygiens pour plus anciens qu’eux. Dix-sept siècles séparent les deux récits, et les différences comptent autant que les ressemblances. Chez Hérodote, l’expérience réussit, puisqu’un mot sort de la bouche des enfants, et elle sert à classer les peuples. Chez Salimbene, elle échoue, les enfants meurent, et la seule leçon qui en sorte porte sur ce dont un nourrisson a besoin pour vivre. Encore faut-il qu’un frère de Parme ait pu connaître l’histoire du pharaon. Hérodote n’est traduit en latin que dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, et les rares auteurs antiques qui reprennent l’anecdote ont connu une diffusion médiévale si mince que l’hypothèse d’une lecture directe paraît difficile à soutenir.
Deux textes, que chacun peut vérifier, forment donc le socle. D’un côté, la Chronique de Salimbene, conservée dans son autographe de la Bibliothèque apostolique vaticane et éditée par Holder-Egger ; de l’autre, le livre II des Histoires d’Hérodote. Entre les deux, l’étude de Karl Steel propose de chercher ce que ces récits veulent dire avant de se demander s’ils sont vrais. Il faut maintenant examiner le manuscrit de Salimbene et les feuillets qui lui manquent, suivre les rares chemins par lesquels la version égyptienne aurait pu gagner l’Italie, dont un unique codex de Tertullien du IXᵉ siècle aujourd’hui conservé à Paris, et confronter la liste des curiosités aux textes que Frédéric II a lui-même écrits ou commandés sur les oiseaux, le ciel et l’âme.
Le berger de Psammétique et le codex d’Agobard
L’empereur qui voulait « experiri »






