Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Suivez-nous :
Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Le sac de Constantinople en 1204 : accident ou complot vénitien ?

Moyen ÂgeCroisades & guerres médiévales21 octobre 202620 min de lecture
Loyset Liédet / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Quatre-vingt-cinq mille marcs pour une armée qui ne vint pas

On objectera que la question est close depuis 1877. Cette année-là, Gabriel Hanotaux, un historien né en 1853 qui sera plus tard ministre des Affaires étrangères, publie dans le quatrième volume de la Revue historique une trentaine de pages placées sous un titre de réquisitoire, « Les Vénitiens ont-ils trahi la chrétienté en 1202 ? ». Il y démonte le document sur lequel reposait l’accusation la plus précise jamais portée contre la république de Saint-Marc, un traité secret avec le sultan d’Égypte qu’un érudit allemand croyait avoir retrouvé, daté d’un jour de mai 1202, et qui ne pouvait pas l’être.

Sur la quatrième croisade, l’objection a pour elle un siècle et demi d’érudition. Depuis Hanotaux, aucun spécialiste ne soutient plus que le doge Enrico Dandolo ait vendu la croisade au sultan, et le livre que l’Américain Donald Queller consacre à l’expédition en 1977 a été écrit, selon Jonathan Harris, pour l’essentiel contre cette thèse-là. Elle a pourtant survécu, dans la vulgarisation et jusque chez des byzantinistes réputés. L’explication qui l’a remplacée, celle d’une suite d’accidents enchaînés, laisse intacte une gêne que les contemporains formulaient déjà, parce que chacun de ces accidents a profité à quelqu’un.

En novembre 1199, à Écry, dans la vallée de l’Aisne, les comtes Thibaud de Champagne et Louis de Blois prennent la croix avec leurs barons, répondant à l’appel lancé par Innocent III à l’été 1198. Thibaud meurt le 24 mai 1201, et le commandement passe à Boniface, marquis de Montferrat, qui prend la croix à Soissons à la fin de l’été. L’armée, destinée à l’Égypte, ne l’a jamais vue. Elle prend Zara, sur la côte dalmate, en novembre 1202, paraît devant Constantinople en juin 1203, rétablit sur le trône un empereur aveugle et son fils, puis, le lundi 12 avril 1204, force la ville, la pille pendant trois jours et s’y taille un empire latin qui durera jusqu’en 1261.

Des messagers champenois au palais du doge

Tout commence par un contrat, et ce contrat a un témoin direct. Pendant le carême de 1201, six messagers des barons arrivent à Venise. Parmi eux se trouve Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui dictera quelques années plus tard le récit de l’expédition, et qui rapporte la négociation presque réplique par réplique aux paragraphes 18 à 24 de sa Conquête de Constantinople. Après huit jours de réflexion, le doge pose ses conditions. Venise fournira des huissiers, ces navires ouverts à l’arrière par une porte qui permet d’embarquer les chevaux, pour 4 500 chevaux et 9 000 écuyers, et d’autres bâtiments pour 4 500 chevaliers et 20 000 sergents à pied, avec neuf mois de vivres pour tous. Le prix est de quatre marcs par cheval et de deux par homme, soit 85 000 marcs, pour un service d’un an à compter du jour où la flotte quittera le port. Le doge ajoute cinquante galères armées « pour l’amour de Dieu », à une condition qui pèsera plus lourd que tout le reste, celle de recevoir, tant que durera l’alliance, la moitié de toute conquête, en terre ou en argent.

La somme se mesure en métal. Zdzisław Pentek, qui a repris en 2019 les conversions monétaires de la croisade, évalue les 85 000 marcs de Cologne à 19 890 kilogrammes d’argent, soit près de vingt tonnes. Robert de Clari, petit chevalier picard de l’expédition, prête au doge un argument absent chez Villehardouin, l’interdiction faite à tous les marchands de la ville de prendre la mer pendant un an et demi, pour que chacun travaille à la flotte (Clari, XI).

Au paragraphe 30, le maréchal précise que les barons ont choisi Babylone, c’est-à-dire Le Caire, parce que c’est là que l’on pouvait faire le plus de mal aux Turcs, et qu’en public on annonça seulement un départ outre-mer. La date du rendez-vous varie d’un témoin à l’autre. Villehardouin la fixe à la Saint-Jean 1202 ; l’acte scellé en avril 1201, publié en 1856 dans le grand recueil viennois des actes vénitiens, retient la fête des apôtres Pierre et Paul, cinq jours plus tard. L’écart est minime. Il rappelle que le maréchal dicte de mémoire, à Constantinople, entre septembre 1207 et juillet 1208, devenu maréchal de Romanie et bénéficiaire de la conquête.

L’île Saint-Nicolas

Au printemps et à l’été 1202, les croisés convergent vers Venise, qui les loge à l’écart de la ville, sur l’île Saint-Nicolas, au Lido. Ils sont trop peu. Villehardouin écrit que la flotte aurait pu porter trois fois l’armée entière, et les historiens en ont longtemps déduit qu’environ un tiers des 33 500 hommes attendus, entre dix et douze mille, s’était présenté. Les autres gagnaient l’Orient par d’autres ports, ou n’étaient jamais partis.

Les barons font payer chaque chevalier, chaque cheval, chaque écuyer, vident leurs coffres et empruntent. Ils réunissent environ 51 000 marcs. Il manque 34 000 marcs selon Villehardouin, 36 000 selon Clari. D’après ce dernier, le doge menace de ne laisser personne quitter l’île avant paiement, puis propose de transporter l’armée contre la promesse d’être payé sur les premières conquêtes. Cette nuit-là, les pèlerins plantent des chandelles au bout de leurs lances (XII). Clari distingue pourtant deux propositions, et la seconde, celle de Zara, n’aurait été connue que des chefs (XIII). Villehardouin n’en rapporte qu’une.

Zara est une ville chrétienne, et son seigneur, le roi de Hongrie, a lui-même pris la croix.

La flotte quitte Venise au début d’octobre 1202 et paraît devant Zara le 10 novembre. Le lendemain de la Saint-Martin, des envoyés offrent la reddition contre la vie sauve ; des croisés hostiles à l’entreprise, dont Robert de Boves, leur assurent qu’ils n’ont rien à craindre des pèlerins, et ils repartent (Villehardouin, 80-82). L’abbé cistercien de Vaux interdit alors l’attaque au nom du pape, parce que les habitants sont chrétiens. Le doge rappelle aux barons leur promesse. La cité capitule à la fin du mois, contre la vie de ses habitants, et Dandolo propose de la partager par moitié pour y passer l’hiver (86). Innocent III excommunie l’armée. Il absout ensuite les croisés qui implorent son pardon, en maintenant la sentence contre les Vénitiens, et Simon de Montfort quitte l’expédition avec ses hommes.

« Car ce jeune homme est le droit héritier »

À Zara, l’hiver venu, le compte est vite fait. Robert de Clari rapporte que l’armée n’a plus ni vivres ni argent pour gagner Babylone, Alexandrie ou la Syrie (XVI). Le doge observe que la Grèce est riche. Boniface de Montferrat se lève alors. À Noël dernier, dit-il, il était à la cour de l’empereur, c’est-à-dire de Philippe de Souabe, roi des Romains, et il y a vu un jeune homme, beau-frère de Philippe, fils de l’empereur Isaac de Constantinople, que son oncle a dépouillé par trahison, « car ce jeune homme est le droit héritier » (XVII).

Le prince s’appelle Alexis Ange. Son père, Isaac II, a été déposé et aveuglé en 1195 par son propre frère, Alexis III ; le fils s’est échappé vers l’Occident, en 1201 selon la plupart des auteurs. Au début de 1203, des envoyés de Philippe de Souabe apportent son offre à Zara (Villehardouin, 93). Alexis placera l’Empire sous l’obédience de Rome, versera 200 000 marcs d’argent et des vivres pour toute l’armée, partira lui-même en Égypte ou y enverra 10 000 hommes à ses frais pendant un an, et entretiendra sa vie durant 500 chevaliers en Terre sainte. L’armée se déchire entre l’abbé de Vaux et l’abbé de Loos. Au bout du compte, écrit Villehardouin avec une franchise qui l’honore, douze Français seulement prêtent serment, Boniface, Baudouin, Louis de Blois, Hugues de Saint-Pol et huit autres (99).

La flotte arrive devant Constantinople le 24 juin 1203. Le 17 juillet, un double assaut fait fuir Alexis III ; Isaac est replacé sur le trône, son fils couronné à ses côtés en août. Clari donne le montant du premier versement, 100 000 marcs (LVI). Les Vénitiens en prennent la moitié, en vertu du contrat de 1201, et sur l’autre moitié les croisés leur remettent les 36 000 marcs de la dette de l’île Saint-Nicolas.

À l’été 1203, Venise est payée.

Le reste ne vient pas. Conon de Béthune va défier l’empereur en plein palais (Villehardouin, 212-215), puis Dandolo, depuis sa galère, lui lance, selon Clari, qu’ils l’ont tiré de la fange et qu’ils l’y remettront (LIX). En janvier 1204, un dignitaire de la cour, Alexis Doukas, dit Murzuphle, s’empare du pouvoir ; Alexis IV est éliminé dans les semaines qui suivent. Les croisés n’ont plus d’allié dans la ville, plus de débiteur, et plus de navires que ceux de Venise.

Lundi 12 avril 1204, une semaine avant les Rameaux

En mars 1204, sous les murs, Francs et Vénitiens se partagent d’avance ce qu’ils n’ont pas pris. Selon le pacte rapporté par Villehardouin (234-235) et conservé dans le registre pontifical, six électeurs francs et six vénitiens désigneront un empereur, qui recevra un quart de l’Empire ; le reste sera divisé par moitié entre Venise et les croisés.

Le vendredi 9 avril, un premier assaut échoue. Le dimanche 11, raconte Clari (LXXII-LXXIII), les évêques de Soissons, de Troyes et d’Halberstadt prêchent à toute l’armée, Vénitiens compris, que la guerre est juste, que les Grecs ont tué leur seigneur légitime et rejettent la loi de Rome, et qu’en les attaquant on ne commet aucun péché. Le lundi 12 avril, la flotte revient à la charge ; des chevaliers prennent pied sur les tours, d’autres débarquent et enfoncent trois portes. Murzuphle s’enfuit. Dans la nuit, des hommes du camp de Boniface, craignant une contre-attaque, mettent le feu aux maisons qui les séparent des Grecs.

Nicétas Choniatès a vu la suite. Dans son Histoire, il décrit l’autel de Sainte-Sophie brisé et réparti entre les soldats, et les mulets conduits jusque dans le sanctuaire, abattus quand ils glissent sur le dallage poli. Une femme assise sur le trône du patriarche chante une chanson obscène. L’historien byzantin conclut que les Sarrasins se montraient plus humains que ces hommes qui portaient la croix sur l’épaule. Du côté latin, le moine alsacien Gunther de Pairis raconte sans gêne, au chapitre 19 de son Histoire de Constantinople, comment son abbé, Martin, entre au monastère du Pantocrator, menace un vieux prêtre grec, se fait ouvrir un coffre cerclé de fer et remplit de reliques sa robe et celle de son chapelain. À ceux qui lui demandent ce qu’il emporte, il répond joyeusement qu’ils ont bien travaillé. Villehardouin, lui, compte. Il affirme que jamais, depuis la création du monde, on n’avait pris autant de butin dans une ville. Les croisés, sur leur part, versent 50 000 marcs aux Vénitiens et en partagent au moins 100 000 entre eux, et sans les vols, ajoute-t-il, on aurait atteint 400 000 marcs et 10 000 montures. Ce sont des chiffres de chroniqueur, et de partageant.

L’accusation naît avec l’événement. Nicétas Choniatès, logothète à la cour, écrit que le doge, ulcéré par les mesures prises contre les Vénitiens par les empereurs, s’est entendu avec Boniface et les autres chefs pour faire voile vers Constantinople, l’expédition d’Égypte servant de prétexte au rassemblement de la flotte. Vers 1208, l’auteur anonyme des Gesta Innocentii, biographie élogieuse du pape, charge lui aussi les Vénitiens, ce qui a l’avantage d’écarter le soupçon de Rome. En face, Villehardouin fait du doge un homme sage et vaillant, et présente l’expédition comme une suite de contretemps que la Providence a tournés au bien ; les coupables, chez lui, sont ceux qui ne sont pas venus à Venise.

Deux lectures s’affrontent ainsi dès la première décennie, sur les mêmes faits, rapportés par Villehardouin, par Clari et par Choniatès. Pour les départager, il faut reprendre un à un le récit d’Ernoul sur l’or du sultan et le traité daté que Karl Hopf crut exhumer en 1868, les yeux du doge et la date réelle de sa cécité, la lettre d’Innocent III de novembre 1202 sur les projets de Philippe de Souabe, et la carte des trois incendies qu’un historien américain a dressée en 1992.

La suite de l’enquête
  1. Un traité égyptien daté du 13 mai 1202, et trois incendies sur la Corne d’Or

  2. Juger un doge aveugle huit cents ans après

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
Suivez-nous :
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.