Un verdict rendu aux calendes de mai
La lettre porte une date d’une exactitude notariale, les calendes de mai de l’an 1174, septième indiction, et aucune chancellerie ne l’a enregistrée. Elle émane de « M., comtesse de Champagne », et répond à une dame noble désignée par l’initiale A. et à un comte désigné par la lettre G., qui lui ont soumis leur différend. Ils se demandent si l’amour peut exister entre époux, et si la jalousie est blâmable entre amants. Sur le premier point, la comtesse tranche avec la solennité d’une sentence. L’amour, déclare-t-elle, ne peut étendre ses pouvoirs entre deux personnes mariées, parce que les amants se donnent tout gratuitement quand les époux se doivent tout par obligation, et parce qu’une règle d’amour pose que celui qui n’est pas jaloux ne peut aimer ; elle précise que sa décision, prononcée avec modération, a été appuyée par le conseil de très nombreuses autres dames.
On ne connaît cette lettre que par un seul ouvrage, le De amore, traité latin en trois livres attribué à un certain André, qui la recopie dans le septième dialogue du premier livre avec la requête qui l’a provoquée (éd. Trojel, 1892, p. 152-155). Aucun cartulaire de Champagne ne la conserve. Le formulaire de la date emprunte aux actes l’année, le jour du calendrier romain et l’indiction, et le calcul de l’indiction est juste, ce qui prouve le soin du rédacteur, sans garantir que la lettre ait été expédiée un jour.
Au 1ᵉʳ mai 1174, la mère de la comtesse, Aliénor d’Aquitaine, est captive de son second époux, Henri II d’Angleterre, depuis l’échec de la révolte de 1173. Les calendes de mai sont par ailleurs, dans la poésie du temps, la fête de l’amour par excellence, et la philologie a relevé dès 1891 la commodité de ce jour pour une lettre imaginaire. Alfred Karnein a proposé en 1985 d’y lire une allusion calculée à l’emprisonnement de la reine. Personne n’a démontré que la lettre ait été écrite par Marie, ce jour-là ou un autre.
C’est pourtant de cette page, et de quelques autres du même traité, que sort la cour d’amour d’Aliénor.
Chapelain de la cour royale, selon ses propres dires
Du rédacteur, on ne sait guère que ce qu’il dit de lui-même. Au détour du septième dialogue, un homme invoque l’enseignement d’« amator Andreas aulae regiae capellanus », André l’amant, chapelain de la cour royale. Le traité est dédié à un certain Gautier, Gualterius, qualifié de vénérable, jeune, amoureux et inexpérimenté, que le texte interpelle encore quatorze fois par son nom. Deux livres enseignent comment conquérir puis conserver l’amour, à grand renfort de dialogues modèles entre hommes et femmes de conditions différentes ; le troisième, la reprobatio amoris, condamne tout ce qui précède au nom de Dieu et de la chasteté. Ce retournement final a nourri pendant un siècle des lectures opposées de l’ensemble.
Pour dater l’ouvrage, la recherche ne dispose que de bornes lâches. La lettre de 1174 fournit un terme a quo, à condition d’admettre que la fiction respecte la chronologie. La première citation connue se lit en 1238 chez le juriste Albertano da Brescia, qui désigne le livre par le nom de son dédicataire, Gualterus De amore. Entre les deux, soixante-quatre ans. La plupart des spécialistes resserrent la fourchette grâce à une phrase du cinquième dialogue, où une noble dame dit préférer une vie modeste en France à l’argent de Hongrie sous une domination étrangère ; on y reconnaît une allusion au mariage de Marguerite, fille de Louis VII, avec le roi Béla III, négocié en 1184-1185 et célébré en 1186. Don A. Monson juge lui-même cette datation hautement spéculative, et elle est pourtant devenue la vulgate. Elle place la rédaction une douzaine d’années après la date de la lettre, sous le règne de Philippe Auguste.
La tradition manuscrite renseigne mieux sur les lecteurs. On conserve le traité, complet ou en fragments, dans quarante-deux manuscrits latins, dont deux ou trois seulement datent du XIIIᵉ siècle et les trois quarts du XVᵉ ; près de la moitié se trouvent aujourd’hui dans des pays de langue allemande, et un quart en Italie. Dans la moitié des copies, l’œuvre est anonyme. Le nom d’Andreas n’apparaît que dans onze rubriques, tandis que d’autres copistes l’ont prêtée à Alain de Lille, au Pogge ou à Enea Silvio Piccolomini, c’est-à-dire aux autorités qu’ils avaient sous la main.
Les dames de Gascogne et les autres
Au septième chapitre du deuxième livre, André rapporte vingt et un cas, chacun présenté comme une petite cause avec ses faits, sa question et la décision d’une dame. Les juges sont peu nombreuses et presque toutes identifiables. La comtesse de Champagne tranche sept litiges, Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, cinq, la comtesse de Flandre, Isabelle de Vermandois, deux, une assemblée de dames réunie en Gascogne un seul. Quant à la reine, elle occupe une place à part.
Trois jugements, le deuxième, le sixième et le septième, sont attribués nommément à la reine Aliénor. Trois autres, le dix-septième, le dix-neuvième et le vingtième, le sont seulement à « la reine », et l’identification à Aliénor, admise par la plupart des commentateurs, n’est pas la seule possible, puisque certains y reconnaissent Adèle de Champagne, troisième épouse de Louis VII et reine de France à l’époque probable de la rédaction. Le compte varie donc entre trois et six, et les « six jugements d’Aliénor » des manuels supposent une identification que seule la tradition a faite.
Dès le premier livre, d’ailleurs, un noble qui courtise une roturière invoque l’opinion de « la reine Aliénor d’Angleterre » sur le choix entre deux partis de mérite égal. Le titre retenu est celui que porte Aliénor depuis 1154, et le traité, qui nomme deux fois la France et une fois Paris, ne mentionne Poitiers à aucun endroit.
Les décisions prêtées à la reine relèvent d’une morale sans surprise. Dans le sixième cas, une dame hésite entre un jeune homme sans mérite, qui compte sur l’amour pour s’améliorer, et un homme plus âgé dont la valeur est déjà éprouvée ; la reine lui recommande le second. Dans le septième, elle condamne l’amour entre parents, même lorsque les amants ignoraient leur lien. Au dix-septième, « la reine » refuse de s’opposer à la décision de la comtesse de Champagne sur l’amour entre époux, ce qui donne une scène étrange si la reine est Aliénor, une mère s’inclinant devant sa fille, et une scène banale si elle est Adèle, belle-sœur de la comtesse.
Le cadre de ces décisions reste presque muet. Les cas ne disent rien, ou à peu près, du lieu, de la procédure ou de l’assistance, et la seule décision collective est celle de l’assemblée gasconne. Une cour au sens d’une juridiction qui siège et enregistre n’apparaît nulle part dans ces pages. On y lit une casuistique, des questions d’école tranchées par des noms prestigieux.
Poitiers entre 1168 et 1173
Le lien avec Poitiers vient d’un raisonnement chronologique. Avant sa captivité, Aliénor ne réside durablement dans sa ville qu’entre 1168 et 1173, quand Henri II l’y installe pour gouverner son duché avec leur fils Richard (certaines chronologies font partir la reine d’Angleterre dès 1167), et ces cinq années sont les seules, avant 1189, où une cour proprement aliénorienne a pu fonctionner sans la présence d’un époux. En 1173, elle soutient la révolte de ses fils contre leur père et se fait arrêter en tentant de gagner les terres de Louis VII ; elle reste prisonnière jusqu’à la mort d’Henri II, en 1189. Quiconque voulait loger la cour d’amour dans la vie de la reine devait la placer entre ces deux dates.
Le décor, lui, existe. Dans l’ancien palais des comtes de Poitou, au cœur de la ville, la grande salle d’apparat mesure environ cinquante mètres de long sur dix-sept de large, et la documentation publiée par la Ville la rattache au XIIᵉ siècle, au temps où le palais sert de résidence à Aliénor, à ses deux époux successifs puis à Richard, sans avancer d’année ; d’autres notices la placent autour de 1200, ce qui la rendrait postérieure au séjour de 1168-1173, et l’on ne saura sans doute trancher qu’après les fouilles que la municipalité a annoncées depuis le départ des tribunaux. Le mur sud, avec ses trois cheminées monumentales, a été entièrement reconstruit à partir de 1388 par l’architecte Guy de Dammartin pour Jean de Berry, et la tour Maubergeon que l’on visite aujourd’hui sort du même chantier, interrompu vers 1389. Le pape Clément V y séjourna seize mois en 1307-1308 pour rencontrer le roi de France, et certaines des réunions qui décidèrent la suppression de l’ordre du Temple s’y tinrent ; on y jugea Jacques Cœur en 1453, et la justice y a siégé jusqu’en 2019. Dans les récits qui assoient Aliénor et ses dames dans la grande salle de la tour Maubergeon, elles siègent donc dans un édifice de la fin du XIVᵉ siècle.
Le cas de Marie est plus délicat. Née en 1145, elle a sept ans quand le mariage de ses parents est annulé, en 1152, et elle reste à la cour de France lorsque sa mère part épouser Henri Plantagenêt. On la marie ensuite au comte Henri Iᵉʳ de Champagne, en 1159 selon certains historiens, en 1164 selon d’autres, et l’on n’a retrouvé ni acte ni chronique qui la place auprès de sa mère pendant les années poitevines.
Les deux textes qui ont fixé le débat au XXᵉ siècle ont paru dans la même revue, Speculum, à vingt-quatre ans d’intervalle. En 1937, Amy Kelly y décrivait à partir du De amore une académie de dames réunie à Poitiers autour d’Aliénor et de sa fille ; en 1961, John F. Benton y publiait une étude de la vie littéraire à la cour de Champagne qui rangeait André parmi les auteurs dont le lien avec Marie est douteux. Il faut maintenant reprendre les pièces une à une : les neuf chartes du diocèse de Troyes où paraît un Andreas, les rubriques des manuscrits qui font de lui un chapelain du roi, l’inventaire du Trésor des chartes où dormait un exemplaire du traité vers 1350, le sens du mot curia sous la plume d’André, et la sentence épiscopale qui condamna le livre en 1277.
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