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Les Vikings ont-ils atteint l’Amérique bien avant L’Anse aux Meadows ?

Moyen ÂgeMonde viking & Scandinavie25 octobre 202622 min de lecture
Eric Titcombe / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Des conifères abattus en 1021 au bord de la baie des Épaves

L’an 993 ne correspond à aucun événement que les textes rattachent à l’Atlantique Nord, et il a pourtant laissé une trace dans les arbres de tout l’hémisphère. Une brusque hausse du carbone 14 atmosphérique, provoquée par un afflux de rayonnement cosmique, s’est inscrite dans le cerne que chaque arbre a fabriqué cette année-là, au Japon comme en Europe ou en Amérique du Nord. Décrite en 2013, retrouvée en 2018 dans des séries de cernes prélevées sur plusieurs continents, cette anomalie sert depuis aux laboratoires de repère fixe, comme un trait tiré une fois pour toutes sur une règle que chacun pourrait poser contre son propre morceau de bois.

C’est grâce à elle que l’on connaît, depuis l’automne 2021, l’année où des Européens ont coupé du bois en Amérique. Trois fragments de conifère sortis des dépôts norrois de L’Anse aux Meadows, à la pointe nord de Terre-Neuve, et enregistrés par Parcs Canada sous les numéros 4A 59 E3-1, 4A 68 E2-2 et 4A 68 J4-6, réunissaient deux qualités rares. Ils portaient des entailles propres et peu inclinées, laissées par un outil de métal que les habitants autochtones de la région ne fabriquaient pas à cette époque. Ils avaient aussi conservé leur dernier cerne de croissance, celui qui touche l’écorce. Une équipe du Centre de recherche isotopique de l’université de Groningue, dirigée par Michael Dee, avec Margot Kuitems en première autrice et Birgitta Wallace, l’archéologue de Parcs Canada qui a consacré l’essentiel de sa carrière au site, a mesuré cerne par cerne la teneur en carbone 14 de ces bois. Dans les trois, le saut de 993 se lit au même endroit, autour du vingt-neuvième cerne compté depuis l’écorce. Les trois arbres, deux sapins, probablement des sapins baumiers, et un genévrier ou un thuya (l’identification hésite pour ce dernier, taillé dans du bois de compression), ont été abattus la même année, en 1021. L’un d’eux au printemps, si l’on en juge par une mince bande de bois initial formée sous l’écorce, un autre en été ou en automne. L’article a paru en ligne dans Nature le 20 octobre 2021, puis dans le volume 601 de la revue, daté de janvier 2022, ce qui explique que les bibliographies le citent tantôt sous l’une, tantôt sous l’autre année.

La date a deux mérites que les estimations antérieures n’avaient pas. Elle ne doit rien aux sagas. Elle écarte en outre deux objections que l’on pouvait opposer à du bois trouvé près d’un rivage de l’Atlantique Nord, car un tronc flotté perd son écorce pendant la dérive, et trois morceaux de bois mort ramassés au hasard n’auraient presque aucune chance de livrer exactement le même âge. Elle a aussi une limite, que les auteurs écrivent eux-mêmes en conclusion, puisque la manière dont l’année 1021 s’inscrit dans l’ensemble de l’activité norroise outre-Atlantique demeure, selon eux, une question pour la recherche à venir. Un arbre abattu date une coupe, à la saison près. Il ne dit pas quand le premier navire a touché cette côte, ni combien d’étés des charpentiers ont passé là avant ou après le printemps 1021.

George Decker montre les bosses de son pré

Le site lui-même avait été trouvé par un autre chemin, soixante ans plus tôt. En 1960, l’écrivain norvégien Helge Ingstad remonte la côte atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre vers le nord à la recherche d’anciens lieux de débarquement norrois. À L’Anse aux Meadows, un habitant du village, George Decker, le conduit vers un groupe de bosses et de levées herbeuses, au bord de la baie des Épaves, qui ressemblent à des restes de bâtiments.

Pendant huit ans, Ingstad et sa femme, l’archéologue Anne Stine Ingstad, dirigent sur place une équipe venue de Norvège, d’Islande, de Suède et des États-Unis, qui fouille de 1961 à 1968. Les fouilleurs comptent huit bâtiments à murs de tourbe montés sur une charpente de bois, dont de grandes habitations et un atelier de forge où l’on a traité du fer des marais. Le mobilier est mince et parlant, une épingle de bronze à tête annulaire couchée dans la fosse de cuisson d’une grande habitation, une lampe à huile en pierre, une petite fusaïole, une pierre à aiguiser trouvée près de la fusaïole, des clous de fer. L’épingle, du type dont les Scandinaves se servaient pour fermer leur manteau, a plus que tout autre objet décidé de l’identification norroise, selon Parcs Canada. La fusaïole, volant d’inertie d’un fuseau à main, et la petite pierre à aiguilles appartiennent à l’outillage textile, que la société scandinave réservait aux femmes. Le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978. Parcs Canada reprend les fouilles dans les années 1970, et c’est de ces campagnes que viennent une partie des bois datés en 2021.

Aucun de ces objets ne porte de date.

Pendant un demi-siècle, l’âge du camp a donc été estimé par d’autres moyens, le style des maisons, une poignée d’objets typés, et surtout le récit des sagas, qui situe le séjour de Leif Erikson au Vinland aux alentours de l’an mil. Les Ingstad ont publié leur synthèse de fouille, puis un livre commun en 2000 chez Breakwater Books, The Viking Discovery of America, et ils y lisaient le site à travers ces textes.

« Winland », sous la plume d’un chanoine de Brême

Le plus ancien texte qui nomme ces terres a été écrit loin de l’Atlantique, à Brême, vers 1075. Adam, chanoine de la cathédrale et maître de son école à partir de 1069 environ, rédige alors une histoire des archevêques de Hambourg-Brême dont le quatrième livre décrit les îles du Nord. Rien n’indique qu’il ait voyagé au-delà du Danemark. Son informateur principal est un roi, Sven Estridsen, dont Adam dit qu’il se rappelait les actions des peuples du Nord comme si elles avaient été écrites. D’après Sven, une île de l’Océan, découverte par beaucoup, s’appelle Winland, parce que la vigne y pousse d’elle-même et donne un vin excellent, et le grain non semé y abonde. Adam insiste sur sa source, des informations sûres venues des Danois, qu’il distingue expressément des récits fabuleux. Les éditions numérotent ce passage tantôt IV, 38, tantôt IV, 39, et aucun manuscrit complet de l’œuvre n’est antérieur au XIIIᵉ siècle, en dehors d’un fragment conservé à Leyde.

Le nom a fait couler beaucoup d’encre. On a proposé, à la fin du XIXᵉ siècle, de lire vin, avec une voyelle brève, au sens de prairie, ce qui aurait fait du Vinland un pays d’herbages. On s’en tiendra ici à la lecture « pays du vin », pour une raison qui tient au calendrier, puisque c’est déjà ainsi qu’Adam comprend le nom, un demi-siècle à peine après 1021, de la bouche d’un roi qui régnait à quelques jours de mer de la Norvège.

Une cinquantaine d’années plus tard, dans les années 1120, le prêtre islandais Ari Thorgilsson rédige le Livre des Islandais, l’Íslendingabók. Au chapitre 6, il raconte qu’Erik le Rouge a découvert et peuplé le Groenland depuis l’Islande, et que ses compagnons y ont trouvé des restes d’habitations, des fragments de barques de peau et des outils de pierre, dont ils ont conclu que le même peuple avait vécu là et au Vinland, celui que les Groenlandais appellent les Skrælingar. Ari date le peuplement du Groenland de quatorze ou quinze hivers avant l’adoption du christianisme en Islande, soit vers 985, et il nomme sa chaîne d’information, un homme qui avait lui-même suivi Erik et qui l’avait raconté à Thorkell Gellisson, l’oncle paternel d’Ari. On tient généralement ce passage pour la plus ancienne mention du Vinland dans un texte islandais. Il parle des Skrælingar du Vinland comme d’une chose connue du lecteur, sans rien expliquer. Le texte ne survit que par deux copies sur papier faites en 1651 par Jón Erlendsson, prêtre à Villingaholt, pour l’évêque Brynjólfur Sveinsson, aujourd’hui AM 113 a fol. et AM 113 b fol. à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík. Le parchemin qu’il copiait, sans doute daté des environs de 1200, avait disparu quand le collectionneur Árni Magnússon chercha à le retrouver, à peine un demi-siècle plus tard.

Combien d’hivers au Vinland ?

Pour remonter avant 1021, il ne reste au fond que deux récits, la Saga des Groenlandais et la Saga d’Erik le Rouge. Ils racontent les mêmes voyages et se contredisent sur à peu près tout. La première est conservée dans la Flateyjarbók, un énorme manuscrit copié à la fin du XIVᵉ siècle, aujourd’hui GKS 1005 fol. à Reykjavík. La seconde l’est dans deux témoins indépendants, la Hauksbók (AM 544 4to, à Copenhague), écrite en partie de la main de l’homme de loi Haukr Erlendsson entre 1302 et 1310 environ, et la Skálholtsbók (AM 557 4to, à Reykjavík), copiée au début du XVᵉ siècle. Les deux versions de la Saga d’Erik nomment l’évêque Brand « l’Ancien », ce qui suppose l’existence d’un second évêque Brand, consacré en 1263, et la rédaction de l’original ne peut donc pas être antérieure à cette date. Entre les voyages et les premiers parchemins conservés, il y a donc au moins deux siècles et demi.

Leur chronologie interne, elle, est assez serrée. Selon la Saga des Groenlandais, un jeune marchand, Bjarni Herjólfsson, cherche à rejoindre son père parti avec Erik au Groenland l’été même de la colonisation. Dévié par le brouillard et les vents, il aperçoit trois terres successives sans jamais débarquer, puis retrouve son chemin. Leif Erikson rachète plus tard son navire, refait la route à l’envers, nomme Helluland, Markland et Vinland, et hiverne au Vinland dans des maisons qu’il fait construire. D’autres voyages suivent, dont celui de Thorfinn Karlsefni. La Saga d’Erik le Rouge fait découvrir la terre par Leif, par hasard, au retour de Norvège, puis concentre l’essentiel du récit sur l’expédition de Karlsefni, son camp de Straumfjord et un lieu plus méridional nommé Hóp. Les auteurs de l’étude de 2021 ont fait le calcul pour les deux textes. La Saga des Groenlandais suppose sept hivers passés au Vinland, et environ treize ans entre la première arrivée et le dernier retour, puisqu’un aller-retour depuis le Groenland ne tient pas dans une seule saison de navigation. La Saga d’Erik le Rouge, qui ramasse l’action autour de Karlsefni, se contente d’environ trois ans entre l’arrivée et le retour.

Une digression, parce qu’elle éclaire la manière dont ces textes ont été conservés. Dans la Hauksbók, la généalogie de Thorfinn Karlsefni, le chef de l’expédition au Vinland, descend jusqu’à Erlend, le père de Haukr, et donc jusqu’au copiste lui-même. L’homme qui a mis la saga sur parchemin vers 1305 en descendait par sa grand-mère paternelle, ou se savait tel, et il a prolongé le texte pour le dire. La Skálholtsbók arrête la lignée bien plus tôt.

Si l’on prend les sagas au pied de la lettre, le premier regard norrois sur l’Amérique date donc de 985 ou 986, le premier hivernage des environs de l’an mil, et le camp de 1021 appartient à la même génération de voyages, peut-être à son dernier quart. Si on ne les prend pas au pied de la lettre, il reste un nom chez Adam vers 1075, un nom chez Ari dans les années 1120, et trois arbres coupés en 1021. Le premier groupe de données place les Norrois en Amérique une vingtaine d’années avant la date de Groningue, le second ne permet pas de remonter d’une seule saison.

La question s’est pourtant posée autrement, et plus loin. En 2014, une archéologue canadienne a soutenu dans la revue Geoarchaeology que des objets conservés au Musée canadien de l’histoire attestaient une métallurgie européenne sur l’île de Baffin, sur des sites que des dates au radiocarbone plaçaient en partie aux VIIIᵉ et IXᵉ siècles, donc avant le Groenland norrois. En 2016, une équipe a cru voir depuis l’espace un second camp à Terre-Neuve. Et depuis 1957, un denier norvégien trouvé dans le Maine figure dans toutes les discussions sur l’extension des voyages vers le sud. Il faut maintenant reprendre chacun de ces éléments, avec ce que les laboratoires et les fouilles en ont fait, en commençant par les quatre-vingt-trois cernes de Groningue et la tourbière voisine du camp, avant de passer aux fils de Baffin, au denier de Naskeag Point, à la butte de Point Rosee et à deux lignes d’annales islandaises, celle de 1121 et celle de 1347.

La suite de l’enquête
  1. Le fil de Nanook et le denier de Naskeag Point

  2. « Ils avaient fait voile vers le Markland »

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