0. Avant-propos
Cours 1 : Comprendre l'Antiquité
Djéser a régné de 2667 à 2648 avant notre ère. Le chiffre est dans les manuels, il est sur les cartels des musées, il a l'aplomb d'un fait. Il n'en est pas un. C'est le résultat d'un calcul, obtenu à partir de listes royales incomplètes et de quelques observations astronomiques anciennes dont l'interprétation se discute encore. Les égyptologues qui le publient le savent, et ils publient la marge avec. Le lecteur, lui, ne voit que les deux nombres.
Ce cours répond à une question, et à une seule. Comment sait-on ce qu'on sait des sociétés anciennes, et comment reconnaît-on, dans une phrase d'historien, ce qui est établi, ce qui est disputé et ce qui est ignoré ? Il ne raconte l'histoire d'aucune aire. Ni la Mésopotamie, ni l'Égypte, ni Rome : les sept cours suivants du catalogue s'en chargent. Celui-ci donne ce qu'il faut avoir en main pour les lire.
Un exemple, pris au chapitre 4. En 2010, une équipe conduite par Christopher Bronk Ramsey publie dans Science une chronologie de l'Égypte pharaonique construite autrement que par les listes de rois. Deux cent onze mesures de radiocarbone, faites uniquement sur des restes de plantes à vie courte, prélevés dans des contextes rattachés à un règne identifié. Le choix n'est pas un détail de laboratoire : un arbre peut avoir poussé deux siècles avant d'être abattu, et le cœur de sa poutre est bien plus vieux que le bâtiment. Ces mesures sont ensuite contraintes par ce que les textes donnent déjà, l'ordre des rois et la durée des règnes, ce qui rattache au calendrier une séquence jusque-là .
Le résultat n'est pas une date, c'est un intervalle. Le Nouvel Empire commence entre 1570 et 1544 avant notre ère, le règne de Djéser entre 2691 et 2625. Vingt-six ans d'incertitude dans un cas, soixante-six dans l'autre. L'étude signale au passage un décalage que personne n'attendait : dans la vallée du Nil, les échantillons paraissent en moyenne dix-neuf années radiocarbone trop vieux, très probablement parce que les plantes y poussent en hiver, quand la teneur de l'air en carbone 14 n'est pas la même. Sans cette correction, toute la série glisse.
Le manuel qui écrit 2667-2648 n'est donc pas fautif. Il donne un point au milieu d'un intervalle, sans dire qu'il y a un intervalle, et sans dire par quelle opération il a été obtenu. Ce cours apprend à voir ce qui a été retiré.
Trois règles tiennent les huit chapitres. Ce qui est établi s'affirme sans précaution ornementale. Ce qui est disputé s'expose avec des noms, des ouvrages et des dates, et le camp qu'on ne suit pas reçoit sa version la plus solide. Ce que la recherche ignore se dit, avec la raison pour laquelle elle l'ignore. Un cas, encore : les manuels donnent la de la Mésopotamie comme acquise depuis que des mesures faites sur les bois des palais de Kültepe et d'Acemhöyük l'ont emporté, en 2016, contre ses trois concurrentes. Ce cours la retient par convention, parce qu'il faut bien des dates, mais il dit aussi que les auteurs de ces mesures ont publié ensuite une réserve : une irrégularité de la courbe de calibration vers 1835 avant notre ère, lissée par la courbe standard, déplace le meilleur ajustement de huit ans et tire vers une variante basse de la même chronologie.
Ce que vous saurez à la fin
- reconnaître par quelle méthode une date antique a été obtenue, et pourquoi elle porte une marge que le manuel n'imprime pas ;
- dire ce qu'un objet acheté sans provenance a perdu, et pourquoi les spécialistes se divisent sur la conduite à tenir ;
- expliquer pourquoi le Proche-Orient livre des centaines de milliers de tablettes quand la Grèce nous parvient par des copies médiévales, sans en rien conclure sur ces sociétés ;
- énoncer ce qu'un résultat d'ADN ancien établit, et ce qu'il n'établit pas, à savoir une langue, une culture ou un peuple ;
- repérer, dans un texte de vulgarisation, l'endroit exact où un débat ouvert a été fermé ;
- employer les mots État, cité, esclavage, civilisation et peuple en sachant ce que chacun déforme.
Huit chapitres
- Découper le tempsPourquoi « Antiquité » est un outil fabriqué en Europe, ce que le seuil de l'écriture met dehors, et où finit une période qu'on croit finie en 476.
- Déchiffrer et déplacerCe que Champollion établit exactement en 1822, comment se vérifie un déchiffrement, et dans quelles conditions les tablettes sont arrivées là où on les consulte.
- Ce qui a survécuPourquoi l'argile traverse cinq mille ans quand le papyrus exige le sable sec, et ce que ce tri fait aux comparaisons.
- Fabriquer une dateStratigraphie, radiocarbone et calibration, cernes d'arbres, listes royales : ce que chaque méthode donne, et avec quelle marge.
- Lire un documentLa plupart des textes conservés sont des comptes et des contrats. Ils prouvent rarement ce qu'ils disent, et une traduction est une suite de décisions.
- Fouiller et prospecterLa fouille détruit ce qu'elle observe, l'enregistrement est tout ce qui en reste, et les sites fouillés ne sont pas un échantillon au hasard.
- Analyser la matièreIsotopes, graines, ADN ancien : des questions étroites bien traitées, et l'erreur qui leur fait dire une identité.
- Les mots et les trousCe que le vocabulaire moderne plaque sur des sociétés qui ne l'avaient pas, et ce qui vient occuper la place quand les sources se taisent.
Le cours ne suppose aucune connaissance préalable et aucun vocabulaire technique. Ni latin, ni grec, ni langue ancienne : les termes qui en viennent sont donnés avec leur sens à leur première apparition. Il suppose seulement qu'on le lise dans l'ordre, chaque chapitre s'appuyant sur les précédents sans les réexpliquer. L'ensemble représente environ deux heures de lecture.
Trois choses se lisent au survol. Les mots soulignés ouvrent une définition courte, les chiffres en exposant une note savante avec sa référence exacte, les encadrés montrent un document, un objet ou l'état d'un désaccord. Le texte reste complet sans elles.
