Le roi qu’aucune inscription contemporaine ne nomme
Les Romains l’appellent Lucius Tarquinius Superbus. Sur une paroi peinte de Vulci se lit la forme étrusque du gentilice, Tarchunies. Le surnom, lui, est un jugement porté en latin, et il désigne celui qui se place au-dessus du droit commun. Aucune inscription du VIᵉ siècle av. J.-C., aucune monnaie, aucun acte conservé ne porte ce nom.
Sa date de naissance est inconnue, et aucune source ancienne ne la donne, pas même sous la forme d’un âge au décès dont on pourrait la calculer. Les dates de règne que les manuels reprennent, 534 à 509 av. J.-C., sont un calcul tardif obtenu en remontant depuis la première année de la République, elle-même fixée par le décompte des couples de consuls. La mort, elle, est placée en 495 av. J.-C. à Cumes, en Campanie, où Tite-Live l’expédie en une phrase (Ab urbe condita, II, 21).
Le milieu est celui d’une aristocratie mêlée, latine et étrusque, qui circule entre Tarquinia, Caeré, Rome et les petites cités du Latium. Tarquin l’Ancien, cinquième roi, passe pour le fils d’un Corinthien installé à Tarquinia. Tullia, que Tarquin épouse, est fille de Servius Tullius, le roi qu’il renverse ; Denys d’Halicarnasse raconte l’entente des deux conjurés, chacun se débarrassant de son conjoint avant de s’unir à l’autre (Antiquités romaines, IV, 28-30).
Quatre actes rendent ce règne conséquent dans la tradition. Le premier est latin. Réunissant les chefs des cités voisines au bois sacré de Ferentina, le roi transforme l’alliance latine en instrument militaire placé sous commandement romain, épisode que Tite-Live développe sur trois chapitres (I, 50-52). Le deuxième est la prise de Gabies, à dix-huit kilomètres à l’est de Rome, obtenue par l’infiltration de son fils Sextus et suivie d’un traité gravé sur un bouclier de bois couvert de peau de bœuf, que Denys d’Halicarnasse dit avoir encore vu exposé de son temps dans le temple de Semo Sancus, sur le Quirinal (IV, 58, 4). Vient ensuite le grand temple de Jupiter sur le Capitole, dont les fondations en blocs de tuf, reconnues sous le palais Caffarelli, couvrent une emprise d’environ 55 mètres sur 60, sans équivalent dans l’Italie du VIᵉ siècle. Le dernier de ces actes est l’achat des livres sibyllins, oracles grecs en vers déposés dans ce même temple et consultés ensuite par le sénat à chaque crise publique, pendant près de cinq siècles.
La chute se joue devant Ardée, ville des Rutules que l’armée royale assiège. Pendant le siège, Sextus viole Lucrèce, femme de son parent Tarquin Collatin ; elle se donne la mort, et Lucius Junius Brutus soulève la ville (Tite-Live, I, 57-60). La famille royale est chassée et Rome se donne deux magistrats annuels. Le roi déchu tente ensuite trois retours, par les armes à la forêt Arsia, par l’appui de Porsenna, roi étrusque de Clusium, enfin par l’armée latine de son gendre Octavius Mamilius, battue au lac Régille. Aucun n’aboutit, et il finit ses jours chez Aristodème, tyran de Cumes.
Rien dans tout cela n’est confirmé par un document écrit de son vivant.
Les plus anciens récits suivis dont on dispose ont été composés entre le milieu du Iᵉʳ siècle av. J.-C. et le règne d’Auguste, quatre siècles et demi après les faits qu’ils datent, par des auteurs qui avaient des raisons politiques précises de raconter une tyrannie et son renversement. Il faut donc prendre ces textes un à un, regarder qui les écrit, quand, pour quel public, et avec quelle matière devant les yeux. Puis confronter le résultat aux seuls témoins qui ne dépendent pas d’eux, les fondations du Capitole, le sanctuaire abandonné de Sant’Omobono, les murs de Gabies, une tombe peinte de Vulci et un discours d’empereur gravé sur bronze conservé à Lyon.





