Le roi Arthur a-t-il existé ? Ce que disent vraiment les sources

Edward Burne-Jones / Wikimedia Commons

Vers 540, un moine breton écrit un pamphlet contre les rois de son temps. Il raconte la résistance aux envahisseurs saxons, il nomme celui qui l’organise, Ambrosius Aurelianus, et il conduit son récit jusqu’à la victoire du mont Badon. Là, au chapitre 26 du De excidio et conquestu Britanniae, il s’arrête sans donner de nom au vainqueur. Tout le dossier du roi Arthur commence dans ce blanc : la seule source proche des faits laisse vide la place où l’on voudrait le lire.

Trois siècles séparent la bataille du premier nom

Gildas ne fait pas œuvre d’historien. Son texte est une admonestation adressée à ses contemporains du milieu du VIᵉ siècle, et il ne donne presque aucune date. La seule indication chiffrée qu’il livre sur Badon tient dans une phrase dont le latin se discute depuis un siècle et demi : quarante-quatre ans se sont écoulés, mais depuis quoi ? Sa naissance, la victoire, le début de la contre-attaque d’Ambrosius ? Les traducteurs ne s’accordent pas. On place la bataille autour de 500, sans pouvoir la fixer.

Bède n’ajoute rien. Au livre I, chapitre 16 de son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, achevée en 731, il reprend la formule de Gildas presque mot pour mot, tantôt les Bretons tantôt les ennemis l’emportaient, jusqu’à l’année du siège du mont Badon. Aucun chef n’est nommé. Deux siècles après Gildas, un clerc qui disposait de son texte et de sources northumbriennes n’a pas d’Arthur à mettre là.

Le nom apparaît vers 829 ou 830, dans une compilation galloise anonyme que la tradition attribue à tort à un moine nommé Nennius. Au chapitre 56 de cette Historia Brittonum, Arthur combat aux côtés des rois des Bretons sans être roi lui-même : il est leur dux bellorum, leur chef de guerre. Suit une liste de douze batailles dont la douzième est Badon, où l’auteur lui attribue 960 ennemis tués d’une seule charge. Le chiffre est composé, trois fois trois cents et trois fois vingt, à la manière des triades galloises. Entre l’événement supposé et cette page, il s’est écoulé plus de trois cents ans.

L’an 72 d’un comput qui ne donne pas de dates

La plus ancienne copie conservée de ce texte est un codex de parchemin du début du XIIᵉ siècle, à la British Library, Harley MS 3859. Aux folios 190r à 193r, une main des années 1100-1130 y a inséré sans titre, au milieu de l’Historia Brittonum, une série d’annales galloises. Ce sont les Annales Cambriae, recension A, tenues à Saint-David et compilées vraisemblablement dans la seconde moitié du Xᵉ siècle. Deux notices y concernent Arthur. À l’année marquée 72 : bataille de Badon, où Arthur porta la croix de Notre-Seigneur trois jours et trois nuits, et les Bretons furent vainqueurs. À l’année 93 : le combat de Camlann, où tombèrent Arthur et Medraut.

Un point mérite d’être appuyé, parce qu’il est presque toujours escamoté. Ces annales ne portent aucune date de notre ère. Elles alignent des années numérotées, chacune signalée par un simple an. pour annus, sur une trame dont le point de départ est reconstitué par les modernes. Les 516 et 537 qu’on lit partout viennent de la conversion proposée par Egerton Phillimore en 1888 ; d’autres calibrages donnent 518 et 539. Le millésime imprimé est un calcul d’éditeur, pas une donnée du parchemin.

Le contenu pose un autre problème. Porter une croix sur les épaules pendant trois jours relève de l’hagiographie, et 516 tombe tard si Badon est vers 500. En 1977, dans la revue History, David N. Dumville a soutenu que les notices antérieures à 770 avaient été complétées après coup, notamment à partir de l’Historia Brittonum elle-même. Sa conclusion tenait en une injonction : il n’existe aucune preuve historique concernant Arthur, il faut le sortir des livres d’histoire et d’abord de leurs titres. La formule a vidé une génération de manuels.

Un demi-vers dans un poème écrit pour un autre

Reste la pièce que les défenseurs d’un Arthur historique tiennent pour la plus ancienne. Y Gododdin est une suite d’élégies pour les guerriers du royaume brittonique de Gododdin, autour d’Édimbourg, tombés à Catraeth vers 600. L’un des morts y est loué pour avoir nourri les corbeaux sur le rempart d’une forteresse, avec une restriction : et pourtant il n’était pas Arthur. Si le vers est d’origine, c’est la première mention connue du personnage, et elle suppose qu’un siècle après Badon le nom servait déjà d’étalon de la bravoure.

Le poème n’est conservé que par un seul manuscrit, très postérieur. Deux copistes y ont travaillé dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, probablement à l’abbaye cistercienne d’Aberconwy : le premier transcrit une version en orthographe du moyen gallois, le second une version plus archaïque, prise sur un exemplaire plus ancien. Or le vers sur Arthur ne figure que dans la seconde. Thomas Charles-Edwards en a tiré l’argument le plus net : puisque la strophe manque à l’autre version, rien n’oblige à faire remonter son modèle au-delà du IXᵉ ou du Xᵉ siècle. John T. Koch a répondu en 1997 par une reconstitution intégrale du texte, qu’il date d’avant 638 et dans laquelle il maintient la strophe. Ce qui se dispute là est la date d’un poème, pas celle d’un homme.

Quatre objections qui tiennent debout

La position adverse ne se réduit pas à un attachement sentimental, et il faut la prendre dans sa version forte.

Le premier argument est onomastique. Vers 600, le nom Arthur apparaît dans plusieurs familles princières de l’ouest et du nord de l’île, alors qu’il était inconnu auparavant. Une mode anthroponymique de cette ampleur s’explique mal sans un modèle récent et fameux. Pierre-Yves Quémener a repris ce dossier en 2025 dans les Cahiers de civilisation médiévale, en croisant l’étymologie du nom, sa diffusion, les Vies de saints et la porte de la Pescheria de la cathédrale de Modène, où un cavalier sculpté entre 1120 et 1140 est légendé Artus de Bretania.

Le deuxième argument est méthodologique et il porte. Pour la Bretagne des Vᵉ et VIᵉ siècles, on ne dispose pratiquement d’aucun écrit contemporain, et le silence ne couvre pas Arthur seul : il couvre presque tout le monde.

Le troisième vient du sol. Des fouilles menées au milieu des années 1960 sur la colline de South Cadbury, dans le Somerset, ont établi que ce site de hauteur avait fait l’objet d’importants travaux de fortification à la fin du Vᵉ siècle. Un pouvoir breton capable de mobiliser un tel chantier a donc existé, mais le nom de celui qui le commandait ne sort pas de la tranchée.

Le quatrième est que la thèse historicisante continue d’être défendue. En 2025, Andrew Breeze a publié une somme où Arthur devient un guerrier du nord de l’île, combattant d’autres Bretons du Nord pendant l’hiver volcanique de 536-537 et tombant l’année suivante à Camlan, qu’il identifie au fort romain de Castlesteads sur le mur d’Hadrien. Ses recenseurs présentent cette lecture comme minoritaire, et elle l’est.

Tintagel et Glastonbury, deux sites qui ne parlent pas de lui

Tintagel, en Cornouailles, est un site réel et important. Depuis 2016, un programme quinquennal d’English Heritage confié à la Cornwall Archaeological Unit y ouvre des terrasses jamais fouillées. La première campagne, trois semaines à l’été 2016, a livré un mur d’environ un mètre d’épaisseur, environ 200 tessons de céramique méditerranéenne importée et des fragments de verrerie fine. On tient là un établissement aristocratique laïque des Vᵉ-VIIᵉ siècles, relié à l’Atlantique et à la Méditerranée orientale. Ralegh Radford, qui avait fouillé de 1933 à 1939, y voyait un monastère ; l’interprétation est abandonnée.

Rien de tout cela ne concerne Arthur, que Geoffroy de Monmouth est le premier à rattacher au lieu, dans les années 1130. En 1998, une ardoise découverte en remploi dans un drain, en contexte du VIᵉ siècle, a fait la une avec le nom brittonique Artognou. English Heritage a depuis rappelé publiquement que la lecture arthurienne de ce nom était fautive. Une seconde ardoise, dégagée à l’été 2017 et remployée en appui de fenêtre, porte les noms Tito et Budic et les mots latins fili et viri duo : elle documente une culture écrite chrétienne à Tintagel au VIIᵉ siècle, et rien d’autre.

Glastonbury est un cas plus net encore. En 1184, l’abbaye brûle. En 1191, les moines annoncent avoir exhumé, entre deux pyramides de pierre de leur cimetière, un tronc creusé contenant deux corps et une croix de plomb inscrite au nom d’Arthur. Giraud de Barri affirme avoir vu la croix et en donne le texte dans le De principis instructione vers 1193, puis autrement dans le Speculum Ecclesiae vers 1216 ; la gravure publiée par William Camden dans la Britannia de 1607, seule image conservée de l’objet aujourd’hui perdu, ne nomme pas Guenièvre. Trois versions, un objet disparu, un chantier de reconstruction à financer.

L’archéologie n’a pas mieux traité l’affaire. Ralegh Radford annonce à la presse, en 1963, avoir retrouvé l’emplacement de la fosse. Le réexamen conduit par Roberta Gilchrist et Cheryl Green, publié en 2015, a repris trente-six campagnes de fouille menées de 1904 à 1979, mobilisé trente et un spécialistes et introduit des datations au radiocarbone. Son constat est sévère : plusieurs des faits archéologiques les mieux établis à Glastonbury sont des mythes fabriqués par les fouilleurs de l’abbaye eux-mêmes.

Ni inscription, ni monnaie, ni tombe

Aucun texte contemporain ne nomme Arthur. Aucune inscription, aucune monnaie, aucun acte ne porte son nom. On ignore où se trouvait le mont Badon et l’on ne sait pas davantage en quelle année la bataille eut lieu. On ne sait pas si la liste des douze batailles de l’Historia Brittonum dérive d’un poème gallois perdu, comme on l’a supposé, ni si le vers du Gododdin est d’origine.

Ce que l’on tient, en revanche, se laisse décrire. Les plus anciens récits gallois qui mettent Arthur en scène le montrent en chasseur de monstres : dans Culhwch et Olwen, il poursuit un sanglier gigantesque et affronte des sorcières, loin de toute guerre saxonne. Oliver Padel a fait de cette observation, en 1994, le cœur d’une démonstration : Arthur serait d’abord une figure folklorique ancrée dans le paysage, historicisée ensuite par des clercs du IXᵉ siècle qui écrivaient l’histoire des Bretons dont ils avaient besoin. Nicholas Higham a repris l’argument en 2018 et conclu à une fiction du IXᵉ siècle. Mark Adderley et Alban Gautier, qui ont rangé en 2010 les explications disponibles en six familles, notaient déjà que cette lecture était la mieux étayée. Elle n’est pas la seule sur la table.

Le manuscrit qui porterait la plus ancienne mention connue tient en trente-huit pages de parchemin, réglées pour vingt-deux lignes, un peu plus de seize centimètres de haut, écrites par deux mains dans un scriptorium gallois du XIIIᵉ siècle. Le nom d’Arthur y figure une fois, dans la moitié d’un vers, à l’intérieur d’un éloge adressé à un autre homme, et dans la seule des deux versions que le second copiste ait transcrite.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise celui de Geoffroy de Monmouth, dont l’Histoire des rois de Bretagne fabrique dans les années 1130 le roi que lira le Moyen Âge central, et celui de Chrétien de Troyes, qui déplace la matière de Bretagne vers le roman de cour et la quête du Graal. Il rejoint la question des royaumes brittoniques du Vieux Nord, dont Y Gododdin reste le principal témoin poétique.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Gildas, *De excidio et conquestu Britanniae*, 25-26 : Ambrosius Aurelianus et le siège du mont Badon, sans nom de vainqueur ; passage sur la quarante-quatrième année, de sens disputé. Édition de référence : M. Winterbottom, *Gildas : The Ruin of Britain and Other Works*, Londres et Chichester, 1978
  2. Bède le Vénérable, *Histoire ecclésiastique du peuple anglais*, I, 16, achevée en 731 : reprise presque littérale de la formule de Gildas sur Badon
  3. *Historia Brittonum*, chapitre 56 : Arthur *dux bellorum*, liste des douze batailles, 960 ennemis tués à Badon. Plus ancienne copie conservée, codex de parchemin du début du XIIᵉ siècle, Londres, British Library, Harley MS 3859, ff. 174v-193r et 195r-198r
  4. *Annales Cambriae*, recension A, années marquées 72 et 93 (Badon, Camlann) : Londres, British Library, Harley MS 3859, ff. 190r-193r, main de vers 1100-1130
  5. *Y Gododdin*, awdl comportant la mention d’Arthur, version copiée par le second scribe : Aberystwyth, Llyfrgell Genedlaethol Cymru / National Library of Wales, NLW Llyfr Aneirin (Cardiff MS 2,81), pages 1-38, parchemin, 160-170 × 127-129 mm, 22 lignes réglées par page, seconde moitié du XIIIᵉ siècle
  6. *Culhwch ac Olwen*, plus ancien récit arthurien gallois : version complète dans le Llyfr Coch Hergest, Oxford, Jesus College MS 111, et version incomplète dans le Llyfr Gwyn Rhydderch, Aberystwyth, National Library of Wales, Peniarth MS 4
  7. Ardoise inscrite dite pierre d’Artognou, schiste, découverte en 1998 à Tintagel en remploi dans un drain, contexte du VIᵉ siècle, conservée à Truro (Cornouailles) [À VÉRIFIER : forme exacte du nom de l’établissement conservateur et numéro d’inventaire]
  8. Ardoise inscrite découverte à Tintagel lors de la campagne de l’été 2017, remployée en appui de fenêtre, lettres latines et grecques, noms Tito et Budic, mots *fili* et *viri duo*, VIIᵉ siècle exposée à Tintagel Castle, English Heritage
  9. Giraud de Barri, *De principis instructione*, vers 1193, récit de l’exhumation de 1191 à Glastonbury, et *Speculum Ecclesiae*, vers 1216, version divergente de l’inscription
  10. Croix de plomb dite d’Arthur, objet perdu, connu par la gravure publiée dans William Camden, *Britannia*, édition de 1607, p. 166

Bibliographie

  1. David N. Dumville, « Sub-Roman Britain : History and Legend », *History* 62 (205), 1977, p. 173-192, DOI 10,1111/j.1468-229X.1977.tb02335.x History, Wiley
  2. Oliver J. Padel, « The Nature of Arthur », *Cambrian Medieval Celtic Studies* 27, été 1994, p. 1-31 CMCS, University of Wales, Aberystwyth
  3. Thomas Charles-Edwards, « The Arthur of History », dans Rachel Bromwich, A. O. H. Jarman et Brynley F. Roberts (dir.), *The Arthur of the Welsh : The Arthurian Legend in Medieval Welsh Literature*, Cardiff, 1991, p. 15-32 University of Wales Press
  4. John T. Koch, *The Gododdin of Aneirin : Text and Context from Dark-Age North Britain*, Cardiff, 1997, cxliii + 262 p., ISBN 978-0-7083-1374-9 University of Wales Press
  5. Rachel Bromwich et D. Simon Evans (éd.), *Culhwch and Olwen : An Edition and Study of the Oldest Arthurian Tale*, Cardiff, 1992 University of Wales Press
  6. Nicholas J. Higham, *King Arthur : The Making of the Legend*, New Haven, 2018, 392 p., ISBN 978-0-300-21092-7 Yale University Press
  7. Mark Adderley et Alban Gautier, « Les origines de la légende arthurienne : six théories », *Médiévales* 59, automne 2010, p. 183-193, DOI 10,4000/medievales.6173 Médiévales, OpenEdition
  8. Martin Aurell, *La Légende du roi Arthur, 550-1250*, Paris, 2007, 696 p. Perrin
  9. Pierre-Yves Quémener, « Sur les traces d’Arthur. Représentations et usages anthroponymiques à l’époque médiévale », *Cahiers de civilisation médiévale* 270, 2025, p. 141-180, DOI 10,4000/1489v CESCM, Poitiers
  10. Roberta Gilchrist et Cheryl Green, *Glastonbury Abbey : Archaeological Investigations 1904-79*, Londres, 2015 Society of Antiquaries of London
  11. Andrew Breeze, *King Arthur : Medieval British Literature and Modern Critical Tradition*, 2025, ISBN 978-1-961361-25-6 Uppsala Books