« Un roi ou une personne de très grande importance »
« Un navire de cette taille a dû être celui d’un roi ou d’une personne de très grande importance, et c’est la trouvaille d’une vie. » Basil Brown écrit cette phrase dans son journal de fouille le jeudi 29 juin 1939, le jour où il pense avoir atteint l’extrémité ouest de la coque qu’il dégage depuis le mois de mai sous le plus grand des tumulus de Sutton Hoo, et ses mesures, de son propre aveu approximatives, donnent 82 pieds de long et 15 de large, soit environ 25 mètres sur 4,5. Du bois, il ne subsiste rien. Une empreinte plus foncée dans le sable dessine la forme du bateau, et les rivets de fer sont restés en place, rangée après rangée, si nets que Brown avait noté, quelques semaines plus tôt, qu’ils ressortaient particulièrement bien vers le coucher du soleil.
Ce fouilleur sans diplôme travaille pour le musée d’Ipswich quand Edith Pretty, installée à Sutton Hoo depuis 1926, demande conseil au conservateur Guy Maynard, qui lui envoie Brown. À environ 450 mètres de sa maison, la lande porte dix-huit tertres bas. En 1938, Brown en ouvre trois, déjà pillés, dont l’un, le tumulus 2, recouvrait lui aussi un navire, et c’est le souvenir de ces rivets qui lui fait reconnaître, au printemps suivant, les premiers fers alignés sous la grande butte. Sous ce qu’on appelle depuis le tumulus 1, la chambre funéraire construite au milieu du navire n’a jamais été atteinte par les pilleurs.
Le 10 juillet, après consultation de l’Office of Works, la direction du chantier passe à Charles Phillips, du Selwyn College de Cambridge. Brown note la décision sans commentaire, précise qu’il reste l’employé de Mme Pretty, et son journal s’arrête ce jour-là. Phillips réunit en quelques semaines une équipe de spécialistes, qui s’attaque à la chambre. Le 27 juillet au soir, il consigne une conclusion partagée par tous : une inhumation a probablement eu lieu dans cette partie de la chambre, mais il n’en reste aucune trace, ni os, ni dents, ni marque dans le sol. Le lendemain, vendredi 28 juillet, l’équipe vide l’extrémité ouest du dépôt, celle où reposait la tête. On y trouve l’épée, des lances, l’umbo du grand bouclier dont la feuille d’or s’envole au vent, et un casque de fer réduit en centaines de fragments.
D’après la reconstitution de la chambre que publie aujourd’hui le British Museum, ce casque avait été enveloppé dans une étoffe et posé près de la tête du mort, à sa gauche. Il s’est probablement brisé quand le toit de la chambre a cédé sous le poids de la butte, longtemps après les funérailles. Le 31 juillet, les objets principaux partent pour Londres. À la fin d’août, le chantier ferme. Le 3 septembre, la Grande-Bretagne entre en guerre, et le mobilier de Sutton Hoo passe le conflit dans un abri, avec d’autres collections nationales.
À qui reviennent les biens d’un mort ?
Entre-temps, il a fallu décider à qui tout cela appartenait. Le lundi 14 août 1939, la salle des fêtes de Sutton accueille une enquête judiciaire que la presse suit de près. Derrière une table siège le coroner, L. H. Vulliamy. Contre le mur du fond, une bibliothèque abrite les principaux objets d’or et d’argent. Dans la salle, quatorze jurés, tous des hommes, du cadre de banque qui préside le jury jusqu’à l’épicier. La règle qu’ils appliquent remonte loin dans le droit anglais. Est treasure trove l’or ou l’argent qu’un propriétaire a enfoui avec l’intention de revenir le chercher, et un tel trésor revient à la Couronne. Le coroner en donne aux jurés une version très concrète, en leur expliquant que, pour conclure au trésor, il leur faudrait croire que ces objets ont été cachés il y a 1 300 ans par leur propriétaire avec l’idée d’en reprendre possession à un moment commode.
Phillips dépose et remet au coroner la liste complète des objets. Brown se présente comme contremaître archéologique, domicilié à Rickinghall, près de Diss. Il a découvert le navire, il ne réclamera rien, puisqu’une jurisprudence a déjà donné l’avantage au propriétaire du sol sur l’ouvrier qui trouve. Le jury répond sur les cinq questions posées que les objets ne sont pas un trésor au sens de la loi. Cinq jours plus tard, la revue Nature résume l’affaire en quelques paragraphes et conclut que, sauf recours devant la Haute Cour, que le coroner a évoqué comme une possibilité, le trésor de Sutton Hoo devient la propriété légale de Mme E. M. Pretty, propriétaire du terrain. Elle le donne au British Museum, et décline la décoration que lui propose ensuite Winston Churchill. La page que le musée consacre à sa donatrice se contredit sur la date, en situant le don en 1938, un an avant la découverte, puis quelques jours après l’enquête, qui est évidemment la bonne date.
Le verdict repose sur un raisonnement que les historiens peuvent reprendre à leur compte. Une tombe n’est pas une cachette. Ceux qui ont descendu ce casque dans la chambre le laissaient au mort, sans esprit de retour, et c’est précisément parce que le dépôt était un don funéraire que la Couronne n’a rien obtenu en 1939. Le droit anglais a donc répondu très vite à la question du propriétaire pour le XXᵉ siècle. Pour le VIIᵉ, il n’avait rien à dire.
Vingt-trois grenats sur un sourcil, vingt-cinq sur l’autre
L’objet que le visiteur voit aujourd’hui dans la salle 41 du British Museum est une reconstitution, et le musée l’écrit en tête de sa notice. Les fragments de fer et d’alliage cuivreux sont fixés sur une forme de toile de jute et de plâtre. Restauré, le casque mesure 31,8 centimètres de haut et 74,6 de tour à hauteur des sourcils, et l’original devait peser autour de 2,5 kilogrammes. Il se compose de quatre éléments, calotte, couvre-joues, masque, couvre-nuque.
Des plaques d’alliage cuivreux étamé, frappées au repoussé, couvrent le fer. Les unes portent des entrelacs animaliers dans le style que les archéologues appellent Style II, d’autres deux scènes guerrières, des danseurs armés et un cavalier qui renverse un combattant, et la notice précise que trois matrices différentes ont servi pour les scènes figurées et deux pour les entrelacs.
Une crête de fer incrustée de fil d’argent court sur la calotte et se termine, à l’avant comme à l’arrière, par une tête d’animal. Celle de l’avant rejoint une seconde tête, dorée, qui prolonge le nez du masque. Nez, moustache et sourcils forment ensemble une créature aux ailes déployées, que le British Museum décrit comme un dragon. Les sourcils de bronze doré finissent en têtes de sanglier et sont soulignés chacun d’une rangée de grenats sertis dans de minuscules cellules carrées, vingt-trois à droite et vingt-cinq à gauche, du point de vue de celui qui porte le casque. Seuls les grenats du sourcil droit ont reçu, derrière la pierre, la mince feuille d’or qui renvoie la lumière. L’autre sourcil reste terne. À l’intérieur, des traces noires signalent une doublure de cuir disparue.
Ce visage a été reconstruit deux fois. Le premier remontage, achevé en 1946, a été jugé inexact, et le musée décide à la fin des années 1960 de tout démonter. En 1971, le restaurateur Nigel Williams, entré au British Museum à seize ans, étale pendant des mois sur son établi plus de cinq cents fragments, y compris ceux que la première version avait laissés de côté, cherche les raccords un par un, discute chaque étape avec les conservateurs, et livre la forme actuelle. Une collègue a décrit l’ouverture de l’ancien remontage comme celle d’une petite boîte d’horreurs. On regarde donc un objet dont la silhouette a été établie au XXᵉ siècle à partir d’un puzzle incomplet, et dont la notice officielle donne, pour la fabrication des éléments d’origine, la fin du VIᵉ ou le début du VIIᵉ siècle, et pour le lieu deux possibilités suivies d’un point d’interrogation chacune, la Suède ou l’Angleterre.
Reduald
Face à cet objet sans inscription, un seul texte peut fournir un nom. Bède le Vénérable, qui écrit à Jarrow un siècle plus tard, mentionne Rædwald à plusieurs reprises dans le deuxième livre de son Histoire ecclésiastique. Au chapitre 5, il le range quatrième dans la courte liste des rois qui ont exercé une suprématie, un imperium, sur toutes les provinces anglaises au sud de la Humber, et ajoute que, du vivant même d’Æthelberht de Kent, il dirigeait déjà son propre peuple. Au chapitre 12, il raconte comment Edwin, prince northumbrien exilé, trouve refuge à la cour de Rædwald, comment le roi d’Est-Anglie, acheté puis menacé par Æthelfrith de Northumbrie, s’apprête à livrer son hôte, comment la reine l’en dissuade, et comment Rædwald lève une armée, tue Æthelfrith sur la rive orientale de l’Idle et y perd son fils Rægenhere.
Le chapitre 15 est celui que tout le monde cite. Rædwald, écrit Bède, avait reçu le baptême dans le Kent, mais en vain. Revenu chez lui, séduit par sa femme et par de mauvais maîtres, il sert à la manière des anciens Samaritains à la fois le Christ et les dieux qu’il servait auparavant, et garde dans le même sanctuaire un autel pour le sacrifice du Christ et un petit autel pour les victimes offertes aux démons, « in eodem fano et altare haberet ad sacrificium Christi, et arulam ad uictimas daemoniorum ». Bède tient le détail d’un témoin précis, le roi Ealdwulf d’Est-Anglie, qui affirmait avoir vu ce temple encore debout dans son enfance. Il ajoute une généalogie (Rædwald est fils de Tytil, petit-fils de Wuffa, dont la dynastie tire son nom de Wuffingas) et un jugement sec, noble de naissance, ignoble dans ses actes. Il ne donne ni l’année de sa mort ni le lieu de sa sépulture. Les dates habituellement imprimées pour sa mort, 624 ou 625, sont des reconstructions modernes.
L’attribution est pourtant presque immédiate. En août 1939, l’historien de Cambridge Hector Munro Chadwick visite le chantier en compagnie de l’archéologue Glyn Daniel, qui racontera la scène en 1985 aux obsèques de Phillips. En repartant, Chadwick aurait lancé au directeur de fouille que c’était la tombe du roi Rædwald et qu’il n’en doutait pas. Il publie l’argument l’année suivante dans la revue Antiquity sous un titre qui résume tout le problème, « Who was he ? ». Le raisonnement repose pour l’essentiel sur Bède et sur une élimination, puisqu’une tombe royale, en Est-Anglie, au début du VIIᵉ siècle, désigne d’abord le plus puissant roi de la dynastie, celui dont Bède dit qu’il avait dominé les autres.
On tient à ce stade deux appuis solides. Le texte de Bède, au livre II de l’Histoire ecclésiastique, fournit un roi puissant à la religion hésitante. Le relevé de 1939, publié dès l’année suivante par Phillips dans The Antiquaries Journal, fournit une chambre intacte où le casque occupe la place de la tête, et pas le moindre reste humain.
Entre les deux, il manque une date et un corps. Les monnaies d’or de la bourse doivent dire si la tombe est compatible avec la mort de Rædwald, alors que leur datation a varié d’une génération entre 1952 et 1992. Menées par le British Museum entre 1965 et 1971, les analyses chimiques du sable doivent dire si quelqu’un a jamais reposé dans la chambre. Quant aux fragments noirs ramassés près du casque, longtemps pris pour du goudron de marine, ils ont été réidentifiés en 2016 par un laboratoire du même musée. À Tåsinge et à Lynsted, enfin, deux matrices d’orfèvre récemment sorties de terre interrogent l’atelier du casque, qui n’est pas forcément celui du roi.
L’or de la bourse et le bitume de la chambre
Encore faudrait-il que le casque ait appartenu au mort






