« Alfred m’a ordonné de me faire »
En 1693, une charrue retourne dans un champ de North Petherton, dans le Somerset, un objet d’or de six centimètres monté autour d’une lame de cristal de roche taillée en goutte. Sur son bord court une inscription en vieil anglais, AELFRED MEC HEHT GEWYRCAN, « Alfred m’a ordonné de me faire ». Le colonel Nathaniel Palmer l’offre à l’université d’Oxford en 1718. Il porte aujourd’hui à l’Ashmolean Museum le numéro d’inventaire AN1836 p.135 371.
Rien sur l’objet ne dit de quel Alfred il s’agit. On l’attribue au roi de Wessex parce que la facture est de la fin du IXᵉ siècle et que le lieu de trouvaille se situe à une dizaine de kilomètres d’Athelney. Un texte écrit sous ce règne décrit par ailleurs, sans le nommer, exactement ce genre de pièce. La préface de la traduction du Pastoral de Grégoire le Grand annonce qu’un æstel de grand prix accompagnera chaque exemplaire envoyé aux évêques. On tient l’identification pour probable sans plus. Le cristal, lui, provient peut-être d’un objet romain remployé, ce qui n’engage rien d’autre que l’histoire du matériau.
Ælfred est le plus jeune des fils d’Æthelwulf, roi des Saxons de l’Ouest, et d’Osburh. Sa date de naissance est un calcul et non un fait enregistré. Asser la place en 849 ; les listes généalogiques ouest-saxonnes lui donnent vingt-trois ans lors de son avènement, en avril 871, ce qui reporte la naissance en 847 ou 848. L’usage savant écrit aujourd’hui 848 ou 849 sans trancher davantage. La Chronique anglo-saxonne rapporte que le pape Léon IV le consacra roi lors d’un séjour romain, vers 853, alors qu’il était quatrième dans l’ordre successoral, et cette annale a été rédigée quand il régnait.
L’armée danoise, que les annales appellent simplement here, l’armée, débarque en 865. Alfred combat avec son frère le roi Æthelred pendant l’année de batailles de 871, neuf engagements en quelques mois. Æthelred meurt en avril, laissant deux fils mineurs, Æthelhelm et Æthelwold. Alfred devient roi conformément à un accord passé entre les deux frères à Swinbeorg, lieu non identifié, dont son propre testament rappellera les termes. Il avait épousé en 868 Ealhswith, d’une famille mercienne. Cinq de leurs enfants sont connus, dont Édouard, qui lui succédera, et Æthelflæd, qui gouvernera la Mercie.
Janvier 878. Guthrum attaque Chippenham en plein hiver, le surprend, et Alfred se replie sur l’île d’Athelney, dans les marais du Somerset. Il en ressort au printemps, rassemble les hommes de trois comtés et bat les Danois à Edington, dans le Wiltshire, en mai. Guthrum reçoit le baptême à Aller, Alfred lui servant de parrain. Un accord de frontière entre les deux hommes, conservé en copies tardives, partage ensuite le pays.
Les vingt années suivantes sont celles d’une refonte administrative. Un réseau de places fortifiées, les burhs, couvre le royaume et impose à chaque hide de terre l’entretien d’un homme de garnison. La monnaie est réformée, d’abord en accord avec le roi mercien Ceolwulf II. Un livre de lois, le domboc, associe les décrets d’Alfred à ceux de son ancêtre Ine et les fait précéder d’un préambule qui traduit trois chapitres de l’Exode. Un programme de traductions du latin en vieil anglais est lancé dans les années 890. Le plus ancien témoin en est l’exemplaire du Pastoral envoyé à l’évêque Wærferth, conservé à la Bodleian Library sous la cote MS Hatton 20, avec la mention portée en tête du premier feuillet, ÐEOS BOC SCEAL TO WIOGORA CEASTRE, ce livre doit aller à Worcester. En 886, Alfred occupe Londres et adopte une titulature nouvelle, roi des Anglo-Saxons. Une seconde invasion l’occupe de 892 à 896.
Il meurt le 26 octobre 899, âgé d’une cinquantaine d’années, et il est enterré à l’Old Minster de Winchester. Son testament, connu sous la référence S 1507, ne subsiste par aucun original, et la plus ancienne copie en figure dans le livre de vie du New Minster de Winchester, rédigé en 1031, British Library, Stowe MS 944, feuillets 29v à 33r. Aucun document de sa main n’a été conservé, ni sceau personnel, ni compte de maison.
Il faut maintenant regarder de près les quelques textes dont tout dépend, qui les a écrits et pour qui, comment ils nous sont parvenus et ce qu’un incendie de 1731 leur a fait ; puis reprendre trois points sur lesquels la recherche ne s’accorde pas, la place du roi mercien Ceolwulf II, la date de naissance et la succession de 871, enfin l’attribution des traductions ; puis suivre la fabrication de l’épithète qui accompagne son nom, de l’abbaye de Saint-Albans au XIIIᵉ siècle jusqu’à une statue de bronze inaugurée à Winchester en 1901.





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