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Enquête
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Rousseau, paranoïaque ou persécuté ? Le complot vu par les Dialogues

PhilosophieVies, procès & exils de philosophes3 octobre 202622 min de lecture
Allan Ramsay / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Trois dialogues pour juger Jean-Jacques

« Un des accès de sa folie »

Le mot de folie a été imprimé à propos de Rousseau bien avant qu’un médecin ne s’en saisisse. À la toute fin de 1764, une feuille anonyme circule à Genève sous le titre de Sentiment des citoyens. Elle vise l’auteur des Lettres écrites de la montagne et parle d’« un des accès de sa folie », peint un vagabond qui traîne de village en village une compagne dont il aurait fait mourir la mère, et révèle au public ce que Rousseau avait gardé pour quelques intimes, l’abandon de ses enfants à l’hospice. Rousseau fait réimprimer la feuille avec ses propres notes et l’attribue à un pasteur genevois, Jacob Vernes, qui proteste en vain de son innocence. L’auteur était Voltaire. L’édition oxfordienne des œuvres de Voltaire range désormais ce pamphlet parmi ses écrits.

Tout le débat ultérieur se lit en petit dans cet épisode. Un écrivain réellement attaqué, par un adversaire réellement caché, se voit traité de fou par cet adversaire et désigne un coupable qui ne l’est pas. La psychiatrie fournit le premier terme de l’alternative. En 1909, Paul Sérieux et Joseph Capgras, dans Les Folies raisonnantes, prennent Rousseau comme le cas le plus célèbre de délire d’interprétation, un trouble où le raisonnement fonctionne et où les conclusions s’égarent. Les archives fournissent le second. L’Émile est condamné au feu par le Parlement de Paris le 9 juin 1762 et, avec le Contrat social, par Genève dix jours plus tard, des villageois lapident la maison de Môtiers en septembre 1765, et une fausse lettre du roi de Prusse amuse les salons au début de 1766.

Les deux réponses disposent de preuves. Elles ne s’excluent d’ailleurs pas.

Le Français n’a jamais ouvert ses livres

À Paris, entre 1772 et 1776, Rousseau compose un livre qu’il ne compte pas publier de son vivant, Rousseau juge de Jean-Jacques, que l’usage abrège en Dialogues. Trois conversations y opposent deux personnages, « Rousseau » et « un Français », au sujet d’un troisième, désigné par ses initiales, « J. J. », auteur de l’Émile, que la France entière tient pour un scélérat. Le premier dialogue paraît à Londres en 1780 par les soins de Brooke Boothby, le texte complet à Genève en 1782. On le lit aujourd’hui au tome I des Œuvres complètes de la Pléiade, de la page 657 à la page 989, dans le texte établi en 1959 par Robert Osmont.

Dans la préface, intitulée « Du sujet et de la forme de cet écrit », Rousseau avoue ne pas comprendre comment « toute une génération » s’accorde à le traiter sans justice, et il décrit sa méthode avec une netteté de logicien. Faute de connaître les motifs de ses adversaires, il raisonnera sur une hypothèse générale et choisira, « entre toutes les suppositions possibles », la pire pour lui et la meilleure pour eux. Il ajoute qu’une erreur l’obligerait à mal penser de tous ceux qui l’entourent, et prie qu’on le détrompe. Le dialogue avance ensuite par trois prémisses. La première est un aveu du Français, qui a condamné J. J. sans le lire et s’en flatte en déclarant qu’il serait « bien fâché d’en avoir lu jamais une seule ligne ». La deuxième répond à l’objection du nombre. Quand le Français oppose « le calcul des voix », Rousseau réplique qu’il faudrait d’abord retrancher les échos qui répètent ce qu’on leur a dit et compter ceux qui se taisent par crainte, et qu’il resterait alors le petit nombre de gens qui mènent les autres. La troisième porte sur les livres. Lus en entier, et jugés sur les dispositions de cœur qu’ils laissent au lecteur, ils ne peuvent venir que d’un homme de bien, au point que le personnage conclut, avec une ironie appuyée, « qu’il faut qu’il y ait deux J. J. ». De ces prémisses sort la thèse. Si ceux qui condamnent n’ont rien lu, leur certitude leur vient d’ailleurs ; si elle leur vient d’ailleurs, quelques-uns la fabriquent, et une fabrication aussi complète suppose un plan, appuyé par l’administration, qui isole l’accusé tout en lui laissant une liberté apparente. Le Français résume ce plan d’une phrase. « Ils ont élevé autour de lui des murs de ténèbres impénétrables à ses regards ; ils l’ont enterré vif parmi les vivants. »

En français ordinaire, cela donne à peu près ceci. Ceux qui me condamnent ne m’ont pas lu, donc leur conviction leur a été donnée. Une conviction donnée à tout un peuple suppose des donateurs organisés, et mes livres, que chacun peut ouvrir, prouvent que ces donateurs accusent un innocent.

Gagné par la lecture, le Français ne lance aucune campagne de réhabilitation ; il garde avec Rousseau le secret de l’innocence de J. J., parce que le public, dit-il en substance, aime être trompé et ne voudrait pas être détrompé.

Amour-propre

La thèse s’appuie sur une psychologie que Rousseau n’a pas inventée pour l’occasion. Dès l’Émile, en 1762, il distingue deux formes d’attachement à soi. Au livre IV, il écrit que « l’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être ». En français courant, l’amour de soi est le souci de sa propre conservation, qui s’apaise quand on a mangé et dormi. L’amour-propre naît du regard d’autrui ; il veut être préféré, et comme chacun le veut aussi, il ne trouve jamais son compte. Le premier dialogue en donne un exemple qui se retient. Deux amants souffrent également un rival, l’un parce qu’il aime, l’autre par amour-propre ; quand l’amour s’éteint, la haine du premier s’éteint avec lui, celle du second peut lui survivre et grandir.

Les Dialogues reprennent la distinction dans une définition plus dure. Quand les passions primitives sont détournées par des obstacles, l’amour de soi devient amour-propre, « un sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative, et qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien, mais seulement par le mal d’autrui ». Rousseau en tire une conséquence sur la connaissance d’autrui. Les mêmes paroles, prononcées par mille autres, prennent selon lui « un sens mystérieux » dès qu’elles viennent de J. J. ; chacun veut deviner, se montrer pénétrant, et c’est là « le jeu naturel de l’amour-propre », qui fait qu’« on voit ce qu’on croit et non pas ce qu’on voit ». Soit un passant qui se retourne dans la rue. Pour un promeneur ordinaire, il s’agit d’un curieux ; pour le public des Dialogues, c’est le monstre que tout Paris surveille qui passe. La haine unanime reçoit ainsi une explication par une loi générale de l’opinion, qui dispense de supposer chez chacun une méchanceté particulière. La loi vaut pour quiconque se compare et se sait regardé. Le texte ne prévoit aucune exception en faveur de celui qui la formule.

Wootton, été 1766

Soit maintenant une situation que chacun peut se représenter. Un ami influent, qui vous a accueilli dans votre exil, obtient pour vous une pension du roi et le fait savoir. En janvier 1766, David Hume a conduit Rousseau en Angleterre ; dans les mois qui suivent, il travaille à lui obtenir une pension de George III, tandis que Rousseau s’installe à Wootton, dans une maison prêtée. Pour Hume et pour les salons, la démarche est un service. Rousseau y voit une manœuvre. Il avait expliqué dès le 7 octobre 1760, dans une lettre à la comtesse de Boufflers, que rien ne s’accepte sans suite, qu’on finit par ne plus rien refuser après avoir commencé à recevoir, puis par tout faire pour obtenir davantage. Accepter la pension revenait à contredire publiquement l’indépendance qu’il professait. Le 23 juin 1766, il se déclare ouvertement contre Hume ; le 10 juillet, il lui adresse une lettre immense où chaque service rendu devient l’indice d’une trahison.

Une objection contemporaine vient de Paris. Turgot écrit à Hume le 23 juillet 1766 que personne dans le monde ne pourrait imaginer qu’on ait cherché une pension pour Rousseau afin de le déshonorer, puisque personne d’autre que lui ne pense qu’une pension déshonore. L’objection porte loin. Elle ne conteste aucun fait ; elle montre que l’interprétation de Rousseau dépend d’une prémisse qu’il est seul à tenir. Sa force a pourtant une limite, et la lettre de 1760 la dessine. La prémisse en question est la doctrine que Rousseau défend publiquement depuis des années, et un ami qui l’avait lu pouvait savoir quel effet produirait le cadeau. Rousseau en conclut qu’on voulait cet effet. Turgot en conclut qu’on l’ignorait.

Une expérience de pensée de la tradition éclaire ce désaccord. Au terme de la première des Méditations, en 1641, Descartes suppose un trompeur, genium aliquem malignum, « un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant » dans la traduction du duc de Luynes parue en 1647, qui mettrait toute son industrie à l’abuser (AT VII, 22). Sous cette hypothèse, aucune perception ne peut la démentir, puisque chacune peut être l’œuvre du trompeur. Les Dialogues donnent au complot exactement cette propriété. Le Français explique que les conjurés, feignant de prendre J. J. pour un honnête homme, l’obsèdent sous un air d’empressement, et que si J. J. souffre, « c’est sa coupable défiance qui seule le rend misérable ». Une attention reçue confirme le plan aussi bien qu’une insulte. Descartes lève son hypothèse dans la suite des Méditations, quand la véracité divine lui garantit que l’évidence ne trompe pas. Les Dialogues ne contiennent aucune étape de ce genre. Quelle observation, dès lors, aurait pu convaincre Rousseau qu’il n’y avait pas de complot ?

Devant la grille du chœur

Le samedi 24 février 1776, vers deux heures, Rousseau entre à Notre-Dame avec la mise au net du manuscrit, glissée dans une enveloppe qui porte la suscription « Dépôt remis à la Providence ». Ne sachant plus à quel homme se fier, il compte qu’on le trouvera sur le maître-autel et qu’on le portera au roi. Une grille qu’il n’avait jamais remarquée ferme le chœur. Il raconte, dans l’« Histoire du précédent écrit » ajoutée au manuscrit, qu’il crut d’abord « voir concourir le Ciel même à l’œuvre d’iniquité des hommes », puis qu’il prit l’obstacle pour un bienfait et remit le manuscrit à Condillac, qui lui en parla comme d’un ouvrage de littérature.

Il copie ensuite à la main un billet adressé « à tout Français aimant encore la justice et la vérité » et le tend aux passants. La plupart refusent de le prendre.

Ces pages ont reçu deux lectures qui ne peuvent pas être vraies ensemble. Pour Sérieux et Capgras, dont Les Folies raisonnantes paraissent chez Alcan en 1909, elles forment un document clinique, le cas le plus connu de ce qu’ils nomment la variété résignée du délire d’interprétation, où le malade s’isole et fuit ses ennemis. Pour Michel Foucault, qui préface en 1962 chez Armand Colin, la première édition séparée des Dialogues (p. VII-XXIV), le texte doit être arraché au thème de la folie, parce qu’une œuvre, par définition, ne relève pas de la déraison, et parce qu’une cohérence rigoureuse se lit sous ses redites. Le différend porte sur le statut même des pages qu’on vient de lire. Symptôme, elles s’expliquent par une cause ; argument, elles demandent qu’on en éprouve les prémisses une à une.

Les prémisses portent sur des faits, et c’est par eux qu’il faut reprendre, les arrêts de juin 1762 et la nuit de Môtiers, la feuille de 1764 et son auteur réel, la fausse lettre du roi de Prusse et la rupture avec Hume, le roman à clefs de Mme d’Épinay remanié par Grimm et Diderot, puis le texte des Dialogues lui-même, avec ses manuscrits, son épigraphe latine et l’usage qu’il fait du mot délire.

La suite de l’enquête
  1. Arrêts, libelles et fausses lettres

  2. Quatre lectures d’un même manuscrit

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