Le tramway de Philippa Foot
« The less occupied track »
Un tramway a perdu ses freins et descend une voie où travaillent cinq hommes, trop près pour s’écarter à temps. Le conducteur ne peut plus arrêter la voiture, mais un aiguillage lui permet encore de l’engager sur une voie secondaire où un seul ouvrier est au travail, qui mourra à la place des cinq. La plupart des gens à qui l’on pose la question répondent qu’il doit tourner, et ils le disent vite. Autre décor, même comptabilité. Des émeutiers exigent qu’on leur livre l’auteur d’un crime, détiennent cinq otages et menacent de se venger dans le sang sur une partie de la population ; le juge ignore qui est le coupable, mais il pourrait faire condamner et exécuter un innocent, et la violence cesserait. Le compte est de nouveau d’une vie contre cinq. La plupart répondent alors, avec la même rapidité, qu’on n’a pas le droit de faire une chose pareille.
Les deux cas sont de Philippa Foot, qui les place sur la même page, la huitième, d’un article paru en 1967 au cinquième numéro de l’Oxford Review, « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect ». Dans son texte, le tramway arrive en second. Foot partait d’un pilote dont l’avion va s’écraser et qui peut encore choisir une zone moins habitée, puis elle lui substitue, pour serrer le parallèle avec le juge, le conducteur d’un tramway emballé qu’il peut seulement faire passer d’une voie étroite à une autre. Sa question tient en une phrase. Pourquoi dit-on sans hésiter que le conducteur doit prendre la voie la moins occupée (steer for the less occupied track, selon ses termes, traduits ici par la rédaction comme toutes les citations anglaises dont le traducteur n’est pas nommé), alors que la plupart seraient atterrés à l’idée qu’on fasse condamner l’innocent ?
Foot construit le cas pour un autre usage que celui qu’on lui connaît. Le titre de l’article le dit, et l’année aussi, puisque c’est en 1967 que le Parlement britannique adopte l’Abortion Act. Les adversaires catholiques de l’avortement s’appuyaient sur une doctrine qui autorise, sous conditions, à causer un mal qu’on prévoit pourvu qu’on ne le veuille pas, et qui interdit en revanche de le causer comme moyen. Foot veut savoir si cette doctrine, dite du double effet, rend vraiment compte des jugements ordinaires, ou si une autre distinction fait mieux le travail. Le tramway et le juge sont deux instruments d’épreuve dans cette discussion, et le premier s’est si bien détaché du second que la plupart de ceux qui citent aujourd’hui le tramway n’ont jamais entendu parler de l’émeute.
Le juge, la foule et le bouc émissaire
La doctrine que Foot examine tient en une distinction. Une action peut avoir deux effets, celui qu’on vise et celui qu’on prévoit sans le désirer, et il serait parfois permis d’amener par une intention oblique ce qu’on n’a pas le droit de viser directement. Appliquée aux deux cas, elle donne une réponse nette. Le conducteur veut sauver les cinq hommes ; la mort de l’ouvrier sur la voie secondaire est prévue, certaine même, mais elle n’entre pas dans son plan. Le juge, lui, a besoin d’un mort, puisque la condamnation de l’innocent est le moyen même par lequel il compte apaiser la foule. Une chose est de se diriger vers quelqu’un en prévoyant qu’on le tuera, une autre de viser sa mort comme partie de son plan, et Foot ajoute à la distinction un critère qu’on peut vérifier en imaginant la suite. Si l’ouvrier, par chance, survivait au choc, le conducteur ne descendrait pas l’achever à coups de barre de fer, alors que le juge, si son innocent réchappait à l’exécution, devrait trouver un autre moyen de le faire mourir pour que son plan réussisse.
Foot écarte d’abord une explication trop commode. On pourrait croire que le cas du juge choque parce qu’il corrompt la justice, et elle accorde que cela compte beaucoup ; mais si l’on remplace le juge par un particulier qui tuerait un innocent et le ferait passer pour le criminel, l’horreur demeure entière. Le geste de méthode mérite d’être noté, parce que toute la littérature ultérieure le répétera. On retire du cas un trait après l’autre, et l’on regarde si le jugement change.
Foot ne se satisfait pas pour autant de la doctrine du double effet, et c’est le cœur de l’article. La frontière entre ce qu’on vise et ce qu’on prévoit lui paraît trop mobile, parce qu’elle se déplace selon la manière dont on décrit l’action, et elle propose d’expliquer l’asymétrie autrement. Il existe selon elle deux familles de devoirs. Les devoirs négatifs interdisent de nuire à autrui et d’abord de le tuer, les devoirs positifs commandent de lui porter secours, et quand les deux entrent en conflit, les premiers pèsent plus lourd que les seconds. Le juge se trouve exactement dans cette situation, puisqu’il doit choisir entre tuer un innocent, ce qui viole un devoir négatif, et laisser mourir les otages, ce qui manque à un devoir positif ; le devoir négatif l’emporte, et il doit s’abstenir. Le conducteur, de son côté, n’a pas le choix entre tuer et laisser mourir. S’il ne tourne pas, c’est lui qui précipite son tramway sur les cinq hommes, si bien qu’il choisit entre tuer un homme et en tuer cinq, deux violations du même devoir négatif, et dans ce cas le nombre décide. La solution a une élégance réelle. Elle explique les deux verdicts sans faire appel aux intentions de l’agent, qui se lisent mal de l’extérieur, et elle s’appuie sur une distinction familière, celle qui sépare faire le mal et le laisser arriver. Elle règle de la même façon un troisième cas que Foot place dans l’article, celui d’un chirurgien qui pourrait sauver cinq malades en prélevant les organes d’un sixième patient. Tuer le donneur violerait un devoir négatif, laisser mourir les cinq malades manquerait à un devoir positif, et le chirurgien doit poser son scalpel.
Thomson déplace le levier
En 1976, dans la revue The Monist, Judith Jarvis Thomson reprend les exemples de Foot dans un article intitulé « Killing, Letting Die, and the Trolley Problem », et le nom est resté. Le tram anglais y devient un trolley américain, conduit par un certain Edward dont les freins viennent de lâcher. Thomson y fait surtout monter un passager. Dans son cas de Frank, le conducteur annonce la panne puis meurt sous le choc, et c’est un voyageur qui se retrouve devant l’aiguillage. Frank n’a pas lancé le tramway. S’il reste immobile, la description la plus naturelle dit qu’il laisse mourir les cinq hommes, et la solution de Foot lui interdit alors de tourner, puisqu’il violerait un devoir négatif pour remplir un devoir positif, exactement comme le chirurgien. Thomson doute qu’on accepte cette conséquence. Elle place dans le même article un homme sur une passerelle, George, qui pourrait arrêter le tramway en poussant sur la voie un voisin corpulent, et elle constate que le jugement se renverse aussitôt.
Le même article contient l’un de ces objets qui font le charme de Thomson, un « caillou de santé » qui guérit tous les maux et qui dérive vers une plage où un naufragé en a besoin tout entier, alors que cinq autres n’en demanderaient chacun qu’un cinquième, et qu’un nageur pourrait faire dévier vers les cinq. Thomson s’en sert pour poser la question des titres que chacun peut faire valoir sur une ressource, et le caillou n’a jamais connu la carrière du tramway.
La forme qu’on enseigne date de 1985. Dans « The Trolley Problem », publié par le Yale Law Journal (vol. 94, p. 1395-1415), Thomson retire le conducteur de sa cabine, le fait s’évanouir, et poste un simple promeneur à côté du levier. Ce passant n’a rien fait. Il peut laisser le tramway sur sa voie, et cinq ouvriers meurent ; il peut basculer l’aiguillage, et un seul meurt. D’après la solution de Foot, il choisit entre laisser mourir cinq personnes et en tuer une, comme le chirurgien, et il devrait donc s’abstenir. Thomson écrit pourtant, à la page 1397, qu’à son avis on peut tourner malgré tout (I should think you may turn it all the same), et elle rapporte que ses interlocuteurs sont du même avis. Le problème du tramway, au sens strict, naît de cette page. La question change d’objet. Elle porte désormais sur le passant et sur le chirurgien, qui tueraient l’un et l’autre un homme pour en sauver cinq, et dont le premier paraît autorisé à le faire quand le second ne l’est pas.
Thomson propose sa propre réponse. Le passant fait peser sur un homme une menace qui existait déjà et qui allait frapper les cinq, alors que le chirurgien crée une menace nouvelle et l’abat sur quelqu’un que rien ne menaçait. Quant à l’homme de la passerelle, qu’elle reprend dans le même article sous le nom de Fat Man, aux pages 1409 et 1410, le pousser revient à faire quelque chose à une personne, là où l’aiguillage fait seulement quelque chose au tramway, et c’est le droit de chacun à ne pas être traité ainsi qui trace la frontière.
Des intuitions prises pour données
Le raisonnement qui fait tenir toute cette littérature est rarement écrit en entier, et il vaut d’être reconstitué, parce que la question du titre en dépend. Il part d’un constat. Dans des paires de cas où l’arithmétique est identique, une vie contre cinq, les jugements spontanés divergent, et ils divergent avec assurance. Si deux verdicts diffèrent alors que les nombres sont les mêmes, quelque chose d’autre sépare les cas, une manière d’agir, un rapport entre la mort et le but poursuivi, un droit. Et si l’on parvient à nommer ce quelque chose, on aura mis au jour un principe que chacun applique sans l’avoir formulé, comme un locuteur applique une règle de grammaire qu’il serait incapable d’énoncer. Le cas du tramway sert donc de sonde. On le fait varier, on observe où le jugement bascule, on cherche la règle qui rend compte de tous les basculements à la fois et l’on corrige la règle quand un nouveau cas la met en défaut, comme Thomson corrige Foot avec son passant. Les intuitions jouent dans ce dispositif le rôle que jouent les observations dans une science expérimentale, celui de données que la théorie doit expliquer.
Le lecteur peut faire l’expérience à l’instant, et c’est tout l’intérêt du procédé. Qu’il se représente le levier sous sa main, puis la rambarde de la passerelle et le dos de l’homme penché au-dessus des voies. La plupart des gens qui font cet exercice sentent, avant toute théorie, que les deux gestes ne se valent pas, et ils sont incapables, dans un premier temps, de dire pourquoi. La méthode exploite précisément cet écart entre la certitude du jugement et l’obscurité de sa raison.
En français, on dit « problème du tramway », parfois « dilemme du tramway », et la traduction a l’avantage de rendre le mot de Foot, tram, que Thomson avait américanisé en trolley ; on la gardera, parce qu’elle rappelle d’où vient le cas. Ruwen Ogien l’a acclimaté pour un large public en 2011 dans L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine, publié chez Grasset, en montrant combien nos convictions changent quand on passe du pilote qui dévie son avion vers une zone moins peuplée au passant qui répugne à précipiter un homme devant un tramway lancé sur cinq traminots.
La prémisse fragile se repère sans peine. Qu’un jugement varie entre deux cas prouve que quelque chose les distingue aux yeux de celui qui juge, et rien de plus, car ce quelque chose peut être moralement indifférent. Une différence de verdict peut répondre à une différence de droits, mais aussi à la distance physique, au contact des mains, à l’ordre dans lequel les cas sont présentés ou à la façon dont le récit est tourné. Les philosophes qui pratiquent la méthode le savent, et ils retiennent seulement les intuitions qui résistent à la réflexion, à charge pour eux de dire lesquelles résistent et pourquoi.
Princeton, septembre 2001
Le 14 septembre 2001, la revue Science publie un article de quatre pages signé par Joshua Greene, Brian Sommerville, Leigh Nystrom, John Darley et Jonathan Cohen, de l’université de Princeton (vol. 293, p. 2105-2108). Ses auteurs ont placé des volontaires dans un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et leur ont soumis une série de dilemmes, parmi lesquels l’aiguillage et la passerelle. Ils classent ces dilemmes en deux groupes. Les dilemmes qu’ils appellent personnels obligent à infliger soi-même un dommage grave à une personne déterminée, en la poussant par exemple, alors que les dilemmes impersonnels passent par un dispositif, un levier ou un bouton. D’après leurs mesures, les premiers sollicitent davantage des régions du cerveau associées au traitement des émotions, et les auteurs soutiennent que ces variations d’engagement émotionnel pèsent sur le jugement lui-même. Leur résumé s’achève sur une phrase qui vise directement Foot et Thomson, puisque ces résultats, écrivent-ils, pourraient éclairer certaines régularités déconcertantes que les philosophes contemporains ont relevées dans nos jugements.
L’hypothèse retourne la méthode contre elle-même. Si la passerelle déclenche une alarme que l’aiguillage ne déclenche pas, l’asymétrie que Foot et Thomson cherchaient à justifier par un principe, double effet, devoirs négatifs ou droits, pourrait n’être que la trace d’une réaction au geste de pousser quelqu’un de ses mains. Le tramway mesurerait alors quelque chose, et quelque chose de réel, mais ce serait la force d’un réflexe, et le principe que la méthode prétend découvrir deviendrait une justification fabriquée après coup. L’article de Science ne tire pas cette conclusion normative, et ses auteurs restent prudents sur ce que l’imagerie autorise à dire.
La tension est datée et attribuée. Foot a forgé le cas en 1967 dans l’Oxford Review, Thomson l’a systématisé en 1985 dans le Yale Law Journal, et l’équipe de Princeton a mis en doute en 2001 l’idée qu’une différence de verdict révèle une différence morale. Il faut maintenant reprendre les textes un à un, l’aiguilleur des juristes allemands et l’article de Thomas d’Aquin d’où sort le double effet, les variantes de vocabulaire qui ont modifié le cas en chemin, l’enfant au bord du puits que Mencius plaçait déjà devant ses lecteurs, le revirement de Thomson en 2008 et la réanalyse qui a fait tomber, en 2009, une partie des preuves avancées à Princeton.
Du juge d’Oxford au scanner de Princeton
Cinq souris dans une cage



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