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Le voile d’ignorance de John Rawls est-il une pensée de riches ?

PhilosophiePenser la cité15 octobre 202627 min de lecture
Published by the Belknap Press of Harvard University Press. Photograph taken by Alec Rawls, John's son. The portrait was uncredited on the original dust jacket, but Alec is identified as its photographer on the copyright page of the 1994 German-language first edition of the book John Rawls by Thomas Pogge. / Wikimedia Commons
27 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Couper le gâteau sans savoir quelle part on aura

Un soupçon venu des deux bords

Le soupçon se formule à peu près ainsi. Un professeur de Harvard, fils d’un avocat en vue de Baltimore et d’une présidente de section de la Ligue des électrices, formé à Princeton puis à Oxford, invite chacun à raisonner comme s’il ignorait sa fortune. L’exercice coûte peu à qui la retrouvera intacte en refermant le livre. Il réclame en outre un loisir, celui de mettre ses intérêts entre parenthèses le temps d’une démonstration, que la nécessité n’accorde pas à tout le monde. Et la doctrine qui en sort tolère les inégalités pourvu qu’elles profitent aux plus mal lotis, de sorte que le dirigeant le mieux payé d’un pays trouvera toujours un économiste pour soutenir que son salaire, en stimulant l’activité, finit par améliorer le sort du dernier de ses employés.

Le reproche inverse a été formulé avec la même vigueur, et par un adversaire plus technique. En 1975, dans l’American Political Science Review, l’économiste John Harsanyi accuse la théorie de Rawls de faire bon marché des besoins légitimes de tous ceux que la chance a favorisés, qu’ils soient aisés, en bonne santé, doués pour l’étude ou pour les arts. Deux ans plus tôt, le politiste canadien C. B. Macpherson lisait dans le même livre le portrait d’une société de marché divisée en classes, présupposée plutôt que discutée, et donnée pour la condition ordinaire des hommes.

Une même machine, accusée à la fois de servir les riches et de les brimer, mérite d’être démontée lentement.

Le gâteau du paragraphe 14

À quoi le dispositif doit-il servir ? Rawls le construit contre deux adversaires. Le premier est l’utilitarisme, qui juge une société au total ou à la moyenne du bien-être qu’elle procure et qui peut, pour cette raison, accepter qu’une minorité perde beaucoup si la majorité gagne davantage.

Le second compte directement pour le soupçon de classe. Dans le contrat de Locke, rappelle Samuel Freeman dans la notice « Original Position » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, les contractants savent d’eux-mêmes tout ce qu’un homme ordinaire en sait, leurs talents, leur métier, leur richesse ; ils peuvent dès lors consentir à une monarchie constitutionnelle où seule une étroite classe de propriétaires vote et gouverne. Rawls en tire la leçon dans sa reformulation de 2001 (Justice as Fairness. A Restatement, p. 16), où il écrit que, sous un tel régime d’information, les mieux placés font jouer leur avantage de menace (threat advantage) et obtiennent des termes de coopération taillés à leur mesure. Le voile a d’abord été conçu contre le pouvoir de négociation des puissants.

Le principe se comprend sur un exemple que Rawls donne lui-même, au paragraphe 14 de Théorie de la justice (pages 73 à 78 de l’édition révisée de 1999). Plusieurs personnes doivent se partager un gâteau. On confie le couteau à l’une d’elles, à la condition qu’elle se serve la dernière. Elle a tout intérêt à tailler des parts égales, puisque la plus grosse partira avant son tour et que la plus petite lui restera. La procédure garantit le partage équitable sans exiger la moindre vertu de celui qui coupe. Rawls classe ce cas dans la justice procédurale parfaite, parce qu’on connaît d’avance le bon résultat, des parts égales, et qu’une procédure y conduit à coup sûr.

Pour une société entière, ce critère indépendant manque. Nul ne sait d’avance quelle serait la part juste d’un maçon, d’une infirmière ou d’un héritier. Rawls se tourne alors vers la justice procédurale pure, celle de la loterie honnête, où le résultat d’un tirage loyal est juste du seul fait que le tirage l’a été. La position originelle est une procédure de ce genre, dont l’équité se transmet aux principes qu’elle produit. Le voile d’ignorance y tient la place du couteau, confié à quelqu’un qui ne sait pas quelle part lui reviendra.

Une ignorance très épaisse

Le paragraphe 3 de l’édition de 1971 annonce le dispositif (p. 12 ; p. 11 dans l’édition révisée), et le paragraphe 24 en dresse l’inventaire. Personne, écrit Rawls, ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que sa part dans la distribution des dons naturels, son intelligence ou sa force (traduction de la rédaction). La liste va bien au-delà de ce qu’imagine le soupçon de classe. Les contractants ignorent leur conception du bien, c’est-à-dire ce qui donne un sens à leur vie, et jusqu’aux traits de leur psychologie, comme leur goût ou leur aversion pour le risque. Ils ignorent à quelle génération ils appartiennent. Ils ignorent encore la situation économique et politique de leur propre société et le degré de civilisation qu’elle a atteint, de sorte qu’aucun d’eux ne sait s’il légifère pour un pays riche ou pour un pays modeste. Ils savent en revanche ce que savent les sciences sociales de leur temps, les lois générales de l’économie et de la psychologie, et ce que Rawls, après Hume, appelle les circonstances de la justice, une rareté modérée des ressources et un altruisme limité, qui rendent la coopération à la fois possible et nécessaire. Ils savent enfin qu’ils voudront, quoi qu’ils deviennent, davantage plutôt que moins de ce que Rawls nomme les biens premiers (primary goods), à savoir les droits et libertés de base, les possibilités d’accès aux positions, le revenu et la richesse, et les bases sociales du respect de soi.

Envieux, ils ne le sont pas ; bienveillants les uns envers les autres non plus. Rawls les dit mutuellement désintéressés, ce qui ne fait pas d’eux des égoïstes, et il précise dans ses textes ultérieurs qu’il faut les voir comme des mandataires (trustees), chargés chacun de défendre au mieux les intérêts d’un citoyen dont ils ignorent tout (Restatement, p. 84-85).

Un point décide de la suite. Rawls n’a jamais présenté la position originelle comme une expérience que des personnes réelles devraient mener en oubliant ce qu’elles sont. Dans Libéralisme politique (1993, p. 27), il parle d’un dispositif de représentation (device of representation) et ajoute qu’on peut y entrer à tout moment, simplement en raisonnant sous les restrictions d’information qu’il a énumérées. Le voile filtre des raisons. Il indique lesquelles comptent quand on juge une institution, et il écarte toutes celles qui se ramènent à une naissance favorable. Le reproche de loisir, celui qui veut que seuls les nantis puissent se permettre l’oubli, porte donc sur une lecture psychologique du dispositif que Rawls a explicitement refusée.

Maximin, ou l’ennemi qui distribue les places

Privés de toute probabilité, les contractants doivent pourtant trancher. Au paragraphe 26, Rawls soutient qu’ils suivraient la règle du maximin, abréviation de maximum minimorum, qui commande de retenir l’option dont la pire issue est meilleure que la pire issue de toutes les autres. Il propose de se représenter ce choix comme si un ennemi devait ensuite assigner à chacun sa place dans la société retenue.

Rawls ne prétend pas que la règle vaille partout, et il l’écrit à la page 153 de l’édition de 1971, où il la juge en général peu adaptée aux choix incertains. Elle devient rationnelle, selon lui, quand trois conditions se cumulent (p. 154-155 ; p. 134 dans l’édition révisée). Il faut d’abord qu’on n’ait aucune base, ou une base très fragile, pour estimer des probabilités. Il faut ensuite que le minimum garanti soit un sort dont on puisse se contenter, de sorte que ce qu’on gagnerait au-dessus compte peu. Il faut enfin que les autres options comportent des issues qu’on ne pourrait pas accepter. Rawls ajoute que le choix se fait une fois pour toutes, pour la vie entière, sans renégociation possible, et que les contractants ne doivent retenir que des principes qu’ils seront capables de respecter une fois le voile levé, contrainte qu’il appelle, au paragraphe 29, les tensions de l’engagement (strains of commitment).

Le maximin, dans cette lecture, n’exprime pas un tempérament craintif. Rawls nie que les contractants aient une aversion psychologique pour le risque, puisque le voile leur cache justement leur attitude devant le risque, et Samuel Freeman compare leur choix à l’assurance qu’on souscrit contre l’incendie ou la maladie quand on en a les moyens, sans être pour autant ennemi de toute aventure.

Le raisonnement aboutit à deux principes, rangés par ordre de priorité. Le premier accorde à chacun un droit égal au système le plus étendu de libertés de base compatible avec un système semblable pour tous (édition de 1971, p. 302), qu’il s’agisse des libertés de conscience, de pensée, d’expression et d’association, des droits politiques ou de la protection de la personne. Le second soumet les inégalités économiques et sociales à deux conditions, qu’elles soient attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions d’égalité équitable des chances, et qu’elles soient au plus grand bénéfice des plus défavorisés. Cette dernière clause est le principe de différence (difference principle).

Leif Wenar, dans la notice « John Rawls » de la même encyclopédie, en donne une illustration chiffrée qu’on peut reprendre. Soit quatre économies, où l’on mesure le revenu moyen sur une vie de trois groupes. Dans la première, chacun gagne 10 000. Dans la deuxième, les plus modestes gagnent 12 000, le groupe intermédiaire 30 000, les plus aisés 80 000. La troisième donne 30 000, 90 000 et 150 000 ; la quatrième 20 000, 100 000 et 500 000. Le principe de différence retient la troisième. Il écarte la quatrième, où les plus riches gagnent pourtant le plus et où les plus pauvres vivent mieux que dans les deux premières, parce que leur sort y reste inférieur à celui que leur ferait la troisième, et le gain du sommet ne compte jamais qu’à travers ce qu’il rapporte à la base.

Un économiste venu de Budapest

Le même voile, ou presque, avait servi à un autre avant Rawls. Dès 1953, dans une note de deux pages du Journal of Political Economy (vol. 61, p. 434-435), puis en 1955 dans la même revue, John Harsanyi proposait de juger un système social du point de vue de quelqu’un qui aurait une chance égale d’occuper n’importe quelle position, et montrait que ce choix impartial conduit à maximiser l’utilité moyenne. Né à Budapest en 1920, astreint au travail forcé en 1944, il avait quitté la Hongrie en 1950 en passant la frontière autrichienne avec sa femme, enseigné en Australie, puis rejoint Berkeley en 1964 ; le prix Nobel d’économie lui viendra en 1994 pour ses travaux de théorie des jeux.

Son article de 1975 dans l’American Political Science Review (vol. 69, n° 2, p. 594-606) retourne le dispositif contre Rawls. Le maximin, soutient Harsanyi, mène à des décisions absurdes, et il en donne un exemple à la page 595. Un habitant de New York occupe un emploi médiocre ; on lui offre à Chicago un poste bien meilleur, qu’il doit rejoindre en avion. Comme il existe une probabilité infime que l’appareil s’écrase, le pire sort possible du départ est la mort, et le maximin commande de rester. Aucune personne sensée ne raisonne ainsi. Elle pèse la probabilité minuscule de l’accident contre le gain probable, et elle part. Transposé derrière le voile, ce raisonnement demande qu’on attribue une probabilité égale à chaque position, faute de raison d’en privilégier aucune, et il conduit droit à l’utilitarisme de la moyenne. Harsanyi rappelle au passage qu’il avait obtenu ce résultat avant le premier article de Rawls sur le sujet.

Le différend est plus fin qu’il n’y paraît. Harsanyi et Rawls acceptent l’un et l’autre qu’on choisisse sans savoir qui l’on sera, et ils se séparent sur la manière de raisonner une fois l’ignorance admise. Le soupçon de classe change alors de cible. Il ne vise plus l’oubli de la fortune, que les deux auteurs exigent, mais la règle de décision, et chacune des deux règles a son portrait social, le joueur qui parie sur la moyenne chez Harsanyi, l’assuré qui protège son minimum chez Rawls.

Quatre textes datés commandent la discussion. Rawls avait défendu le maximin dès mai 1974 dans l’American Economic Review, et Harsanyi, qui cite cette défense, ne l’a pas jugée suffisante. En 1977, Jane English s’arrête sur une phrase de la page 128 de Théorie de la justice qui faisait des contractants des chefs de famille, et Susan Okin en tire en 1989 une critique d’ensemble. H. L. A. Hart avait remarqué dès 1973 que la priorité de la liberté, chez Rawls, ne vaut que pour les sociétés assez prospères. Rawls lui-même, enfin, réécrit en 2001 le chapitre économique de sa théorie et y congédie le capitalisme de l’État-providence, celui-là même qu’on l’accusait de justifier.

La suite de l’enquête
  1. L’avion pour Chicago et les chefs de famille

  2. Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?

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