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Christine de Suède : pourquoi abdiquer un trône pour Rome en 1654 ?

Époque moderneSaint-Empire & Habsbourg20 octobre 202623 min de lecture
Erik Dahlberg / Wikimedia Commons
23 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« Les raisons, je les tais »

Cinq jours séparent les deux décisions. Le 2 août 1651, Christine de Suède charge Antonio Macedo, prêtre de la Compagnie de Jésus attaché à l’ambassade du Portugal, de partir pour Rome et de faire savoir au général de son ordre qu’elle souhaite embrasser la foi catholique. Le 7 août, devant le riksråd, elle déclare que sa résolution est prise de déposer la couronne. Les conseillers protestent, le chancelier Axel Oxenstierna rédige des remontrances, et la reine accepte de surseoir. Aucun des hommes assis autour de la table ne sait qu’un prêtre catholique a pris la route du sud avec une lettre de sa main.

Ces deux dates, comme toutes les dates suédoises de cette enquête, sont données dans le calendrier julien encore en usage en Suède, avec dix jours de retard sur le calendrier grégorien de Rome et de Bruxelles. L’abdication du 6 juin 1654 tombe donc le 16 juin pour un Romain. Les dates de Bruxelles, d’Innsbruck et de Rome sont grégoriennes.

La reine annonce deux fois son départ

La séance du 7 août 1651 est connue par les protocoles du riksråd, que Curt Weibull a dépouillés pour sa notice du Svenskt biografiskt lexikon, le dictionnaire biographique national suédois. La reine y avance plusieurs raisons à son départ, puis ajoute qu’il en existe d’autres, qu’elle ne peut pas encore découvrir au conseil du royaume. Deux ans et demi plus tard, à la mi-février 1654, elle revient devant les mêmes hommes avec la même résolution. Les conseillers la supplient de changer d’avis. Elle ne cède pas, et cette fois elle balaie jusqu’aux raisons données en 1651 : elle a toujours tu, dit-elle, les causes qui ont pu l’y pousser, et la vraie cause deviendra assez manifeste avec le temps. Le vieux chancelier finit par conclure, d’après le récit qu’en donne Erik Gustaf Geijer dans son histoire de Suède, que si la chose devait se faire, le plus tôt serait le mieux.

On tient donc, de la bouche même de la reine et dans un procès-verbal officiel, l’aveu qu’un motif est caché, et rien sur le motif lui-même.

Les états du royaume, la diète que les Suédois appellent riksdag, se réunissent à Uppsala au printemps. Le 1ᵉʳ mai 1654, Bulstrode Whitelocke, ambassadeur de l’Angleterre de Cromwell, prend place dans la galerie de la grande salle du château pour assister à l’ouverture de la session, et il en consigne le déroulement dans son journal ; Michael Roberts en a tiré le point de départ d’un article sur l’abdication. Pendant ces semaines, la reine négocie avec son cousin, par l’intermédiaire de Herman Fleming et de Stiernhöök, les terres qui la feront vivre. Les états lui assignent les îles de Gotland, d’Öland et d’Ösel, la ville et le château de Norrköping, Wolgast et plusieurs places de Poméranie, l’île de Poel et Neukloster près de Wismar, pour un revenu estimé à 240 000 riksdaler par an. Le chiffre vient de Geijer, qui écrivait en 1845 sur les registres d’État ; c’est une estimation faite au moment de l’accord, et l’on verra que l’argent cessa d’arriver dès le printemps 1656.

Un sanglot dans la grande salle d’Uppsala

Le riksdrots Per Brahe, premier dignitaire du royaume, a laissé dans son journal le récit de la matinée. La reine sort de sa chambre, la couronne sur la tête, le globe et le sceptre en main, vêtue du manteau du sacre sur une robe de satin blanc, et prononce une adresse à laquelle répond le conseiller Schering Rosenhane. Puis elle dépose les insignes l’un après l’autre, descend du trône et parle au prince héritier ; un sanglot, note Brahe, interrompt parfois sa voix. L’assistance pleure, hommes et femmes mêlés, en voyant, écrit-il, qu’elle fermait sa lignée et son règne avant que Dieu ne l’y contraigne. La reine veut voir son cousin monter aussitôt sur le trône vide, et il refuse. Charles X Gustave est couronné l’après-midi même, dans la cathédrale, sans elle. Brahe était l’un des grands seigneurs que la politique de la reine avait inquiétés, et son émotion n’en est que plus parlante. C’est le témoignage d’un acteur de la journée.

L’acte d’abdication de ce jour est conservé aux Archives nationales de Suède, le Riksarkivet, dans la série des actes de droit public (Statsrättsliga handlingar, SE/RA/25,2/25/A). Le texte a été imprimé dès 1729 par Anders Anton von Stiernman dans son recueil des décisions des diètes. Son premier article est un manifeste de souveraineté conservée. La reine y sera libérée de toute sujétion et de toute obéissance, soumise à Dieu seul pour rendre compte de ses actions, et jouira de tous les droits, libertés et indépendance que la nature lui accorde. D’autres dispositions règlent l’apanage, la juridiction de la reine sur sa cour et sa garde. Dans les clauses qu’en citent les historiens, la religion n’apparaît qu’à propos des officiers de l’apanage, qui devront être luthériens.

Elle quitte Uppsala le lendemain. À Halmstad, sur la côte du Cattégat, elle congédie l’essentiel de sa suite suédoise, traverse le Danemark et gagne les Pays-Bas espagnols par Hambourg et Anvers. Dans la nuit du 24 décembre 1654, à Bruxelles, elle abjure le luthéranisme au cours d’une cérémonie privée. La conversion reste secrète pendant plus de dix mois. Elle n’est rendue publique que le 3 novembre 1655, dans la Hofkirche d’Innsbruck, l’église de cour des archiducs du Tyrol, où l’humaniste Lukas Holste, bibliothécaire au Vatican et converti lui-même, a été envoyé tout exprès par le pape Alexandre VII pour recevoir sa profession de foi. Alexandre VII voulait que l’Europe entière sache la reine catholique avant de l’accueillir.

Elle arrive à Rome le lundi 20 décembre 1655 au soir, en principe incognito, par un jardin du Vatican. L’entrée solennelle a lieu le 23, par la porte du Popolo que le Bernin a réaménagée pour l’occasion et qui porte encore l’inscription FELICI FAUSTOQUE INGRESSUI ANNO DOM MDCLV. La reine prend alors le nom de Christine Alexandra. Les deux dates du 20 et du 23 décembre circulent dans les livres comme si elles se contredisaient (une relation imprimée à Rome en 1655 donne même le 20 dans son titre) ; elles désignent deux entrées différentes.

Tenu pour mort et banni du royaume

Pourquoi une reine catholique ne pouvait-elle pas rester reine ? La réponse juridique est simple, et elle est dure. La religionsstadga de 1617, le statut religieux adopté sous Gustave II Adolphe, disposait que quiconque passerait à la doctrine papiste, de quelque état qu’il fût, serait tenu pour mort quant à l’héritage et à tout autre droit, et banni de tout le royaume. Weibull, qui cite le texte, en tirait en 1975 la conclusion qui sert depuis de colonne vertébrale à l’explication religieuse. Placée devant le choix de sacrifier sa foi à la loi ou sa couronne à sa foi, la reine aurait choisi la seconde voie, convaincue d’agir pour le bien du royaume. Sa vie durant, souligne Weibull, Christine a soutenu qu’elle avait tout sacrifié à la patrie.

Cette lecture a pour elle la chronologie de 1651, les cinq jours d’août, le silence gardé devant le conseil et l’annonce d’une « vraie cause » qui deviendrait manifeste. Elle a pour elle le trajet lui-même, de l’Uppsala luthérienne vers la Bruxelles des Habsbourg puis la Rome des papes. Elle est d’ailleurs la plus ancienne, et c’est là que l’affaire se complique.

1649, 1651, 1656

Le refus de se marier est attesté bien avant les jésuites. Au riksråd, en 1649, la reine déclare expressément qu’il lui est impossible de se marier, qu’elle tait les raisons de ce refus et que son esprit n’y est point. La même année, elle fait reconnaître Charles-Gustave comme successeur, puis, à la diète de 1650, comme prince héritier avec sa descendance mâle. Marie-Louise Rodén, biographe de la reine, estime dans la notice qu’elle lui a consacrée en 2018 qu’elle avait probablement déjà décidé d’abdiquer quand elle fut couronnée, le 20 octobre 1650. La première trace d’une démarche catholique, la mission confiée à Macedo, est postérieure de dix mois à ce couronnement et de deux ans au refus du mariage.

Quant à l’idée que la conversion explique l’abdication, elle a un auteur et une date. En 1656 paraît à Rome, sur les presses de la Chambre apostolique, l’Historia della Sacra Real Maestà di Christina Alessandra du comte Galeazzo Gualdo Priorato, que l’historien Stefano Fogelberg Rota tient pour la première vraie biographie de la reine. Gualdo y lie les deux gestes et fait dépendre le premier du second ; la reine renonce aux royaumes pour embrasser la foi. Fogelberg Rota a montré en 2022 que cette formule, reprise par la plupart des biographes pendant trois siècles, coïncide avec l’image que Christine voulait donner d’elle-même, et que son auteur entra peu après à son service.

L’autobiographie de la reine aurait pu trancher. Christine la commence en 1681, en français, sous le titre de La Vie de la reine Christine faite par elle-même, dédiée à Dieu ; le brouillon autographe, raturé et complété, est conservé au Riksarkivet. Elle s’arrête à l’enfance.

Le chapitre de l’abdication n’a jamais été écrit.

Deux lectures s’opposent donc, et la recherche ne les a pas départagées. La première, que Weibull défend depuis son livre de 1931 et reprend en 1962 dans la revue Scandia, fait de la conversion la cause cachée et suffisante. La seconde, dont Fogelberg Rota a reconstitué la généalogie, rappelle que cette cause a été mise en récit par l’entourage de la reine dès 1656 et que la chronologie suédoise commence ailleurs. Il faut maintenant reprendre les documents un à un, les protocoles de février 1649, la mission de deux jésuites venus de Rome incognito, le journal de Whitelocke à Uppsala, les clauses de l’acte qui organisent la vie de l’ancienne reine, et le sarcophage ouvert en 1965 dans les grottes du Vatican.

La suite de l’enquête
  1. Casati et Malines voyagent incognito

  2. Le sacrifice selon Weibull, la liberté selon Englund

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