Brustwassersucht à Berlin, Frieselfieber à Vienne
Friesel désigne, dans l’allemand des médecins du XVIIIᵉ siècle, ces éruptions de petites vésicules que l’on comparait à des grains de millet, d’où le nom français de fièvre miliaire. Hitzig veut dire brûlant. Le Totenbeschauprotokoll, le registre où la municipalité de Vienne consignait chaque décès après l’inspection du corps, porte pour Wolfgang Amadeus Mozart, mort à son domicile de la Rauhensteingasse à minuit cinquante-cinq le 5 décembre 1791, la mention « hitziges Frieselfieber », fièvre miliaire ardente. Le mot décrit une peau et une température, et il s’arrête là.
E. Barthelme, qui a consacré en 1983 un article de la revue Histoire des sciences médicales à cette seule formule, en attribue probablement la rédaction à Thomas Franz Closset, le médecin qui suivait Mozart, formé dans le courant néo-hippocratique alors influent à Vienne. Il y reconnaît un type de fièvre déjà décrit par Hippocrate, qu’il rapproche de ce que la médecine actuelle appelle un syndrome infectieux sévère, sans pouvoir aller plus loin, puisque la cause, au sens où l’entend la médecine moderne, intéressait peu les praticiens de cette école. Au même moment, un hebdomadaire musical de Berlin donnait au mal un tout autre nom. Dans son onzième numéro, que ses éditeurs modernes datent avec un point d’interrogation du 12 décembre 1791, le Musikalisches Wochenblatt annonce que le célèbre maître de chapelle est mort à Vienne le 5 du mois « an einer Brustwassersucht », d’une hydropisie de poitrine, dans sa trente-cinquième année. Otto Erich Deutsch avait laissé passer cette notice dans le grand recueil des documents de la vie de Mozart qu’il publia en 1961 ; Dexter Edge l’a mise en ligne en 2014 en relevant son désaccord avec les registres viennois.
Fièvre ardente à Vienne, eau dans la poitrine à Berlin. Les deux formules ne se contredisent pas tout à fait, car l’une retient la fièvre et l’éruption, l’autre le gonflement, et c’est ce gonflement qui va nourrir, avant même la fin du mois, l’idée d’un poison.
La saignée du 4 décembre
D’après la synthèse que la Fondation internationale Mozarteum de Salzbourg a publiée pour le deux cent trentième anniversaire de la mort, en décembre 2021, Mozart s’alite le 20 novembre 1791 et décline pendant quinze jours, avec une forte fièvre, des articulations enflées et douloureuses, des maux de tête, des sueurs et des vomissements. Deux jours plus tôt, le 18 novembre, il dirigeait encore la petite cantate maçonnique K. 623 écrite pour l’inauguration des nouveaux locaux de sa loge. Certains récits placent le début de l’alitement au 22 ; la date du 20 est celle du Mozarteum et de la littérature médicale récente, et aucun document de novembre ne permet de la déplacer. Les deux médecins appelés au chevet, Closset et Mathias von Sallaba, comptent parmi les praticiens en vue de la ville. Ils appliquent les traitements de leur temps, vomitifs, compresses froides sur la tête brûlante, saignées répétées, et le Mozarteum estime que l’on retira au malade plus de deux litres de sang en peu de jours.
Le récit le plus précis des dernières heures vient de Sophie Haibel, née Weber, la plus jeune sœur de Constanze. Il figure dans une lettre qu’elle adresse le 7 avril 1825 à Georg Nikolaus von Nissen, second mari de sa sœur, qui prépare alors une biographie du compositeur. Sophie se souvient d’un malade qui lui demande de rester la nuit pour le voir mourir et qui répond à ses dénégations qu’il a déjà sur la langue le goût de la mort. Elle sort prévenir sa mère et chercher un prêtre ; à son retour, Franz Xaver Süssmayr, l’élève qui achèvera le Requiem, est assis près du lit, et Mozart lui explique comment terminer l’œuvre. Son dernier mouvement, écrit-elle, fut une tentative pour indiquer les timbales. Nissen, dans le livre que Constanze fait paraître à Leipzig en 1828, résume l’opinion de sa belle-sœur, selon laquelle le malade fut mal soigné, puisqu’au lieu de faire sortir l’éruption on le saigna et on lui posa des compresses froides, après quoi ses forces déclinèrent à vue d’œil et il perdit connaissance pour ne plus la reprendre. Le témoignage arrive trente-quatre ans après les faits, il a été écrit pour une biographie de famille, et il ne parle d’aucun poison.
Le corps est béni le 6 décembre à Saint-Étienne. Michael Lorenz, qui a repris les registres de la cathédrale, a montré que la bénédiction eut lieu à l’extérieur de l’église et que Mozart fut, ce jour-là, le seul défunt béni à Saint-Étienne pour être enterré au cimetière de Saint-Marx, d’après le Bahrleihbuch de 1791, le registre de location des brancards (Domarchiv de Vienne, fol. 337r-338v). Le convoi est de troisième classe, la voiture qui emporte le corps hors des murs coûte trois florins, et la sépulture est une « allgemeines Grab », la tombe commune ordinaire des Viennois. L’image d’un corps cousu dans un sac et jeté dans la chaux, que le cinéma a popularisée, vient selon Lorenz d’une lecture fautive du règlement funéraire de Joseph II du 23 août 1784, dont la municipalité avait retranché les articles sur les sacs et les cercueils réutilisables. Comme les transports vers les cimetières extérieurs se faisaient à la nuit tombée, l’inhumation elle-même est datée du 6 par les uns, du 7 par les autres. Quatre jours plus tard, le 10 décembre, les amis du compositeur font chanter à Saint-Michel les deux mouvements achevés du Requiem.
Une lettre datée de Prague
Le numéro suivant du Wochenblatt imprime une correspondance envoyée de Prague le 12 décembre. On la date souvent du 31 décembre ; la seule chose sûre est qu’elle parut dans le numéro qui suit celui du 12, donc dans la seconde quinzaine du mois, et l’on préférera cette fourchette, plus étroite que l’usage ne le laisse croire, à une date précise que rien n’appuie. Le correspondant écrit que Mozart était rentré de Prague souffrant, qu’il n’avait cessé de dépérir, qu’on le croyait hydropique, puis il ajoute une phrase qui n’a plus quitté l’histoire : « Weil sein Körper nach dem Tode schwoll, glaubt man gar, daß er vergiftet worden. » Parce que son corps a gonflé après la mort, on va jusqu’à croire qu’il a été empoisonné.
Dans l’état des recueils publiés, c’est la première trace imprimée d’un soupçon d’empoisonnement. Elle tient tout entière sur un signe physique, le gonflement, que la maladie expliquait déjà, puisque les témoins décrivent un malade enflé avant sa mort. Elle vient de Prague, la ville où Mozart avait ses admirateurs les plus fervents et où le deuil fut le plus spectaculaire, avec un concert à sa mémoire le 28 décembre. Elle ne nomme personne. Son fils aîné, Carl Thomas, qui avait sept ans en 1791, raisonnera plus tard de la même manière, dans une note où l’enflure du corps paraît l’indice d’un poison et où la mort du pape Clément XIV, qu’on disait empoisonné, sert de point de comparaison ; H. C. Robbins Landon, qui en donne le contenu dans Mozart’s Last Year en 1988, juge le raisonnement médicalement absurde.
Le Prater, selon Constanze
La seconde source est un livre. En 1798, à Prague, Franz Xaver Niemetschek publie le Leben des k.k. Kapellmeisters Wolfgang Gottlieb Mozart, la première biographie complète du compositeur. Il y rapporte qu’au retour de Prague Mozart était pâle et triste, qu’il se soignait sans relâche, et qu’un jour d’automne sa femme l’emmena au Prater pour le distraire. Assis à l’écart, il se mit à parler de la mort, affirma qu’il écrivait le Requiem pour lui-même, et les larmes lui vinrent aux yeux. Il dit encore qu’il ne durerait plus longtemps, puis ces mots, que Niemetschek met entre guillemets : « gewiß, man hat mir Gift gegeben ! Ich kann mich von diesem Gedanken nicht los winden. » Certainement, on m’a donné du poison, je ne parviens pas à me défaire de cette pensée. Sa femme, ajoute le biographe, eut grand-peine à le consoler et à lui montrer que ses idées noires étaient sans fondement.
Le mot Gift, poison, entre ainsi dans la biographie de Mozart sept ans après sa mort.
La seconde édition, parue en 1808 chez Herrl, à Prague, sous un titre qui adopte cette fois le prénom d’Amadeus, reprend le passage presque mot pour mot.
Niemetschek n’était pas au Prater. Sa source est Constanze, qui lui confia leur fils Carl de 1792 à la fin de 1797 et lui fournit des notes et des documents en abondance. Le commentaire de l’édition des lettres de la famille Mozart, reprise en ligne par le Mozarteum, signale qu’en 1799 le professeur pragois reconnaissait lui-même, dans une lettre à l’éditeur Breitkopf & Härtel, n’avoir eu que peu de contacts avec Mozart lors de ses séjours à Prague. Les mêmes lettres montrent la veuve occupée, en 1798, à surveiller ce qui s’imprimait sous le nom de son mari, puisque l’éditeur de Leipzig lui demandait alors si d’autres que Niemetschek écrivaient la vie du compositeur. On tient donc une parole rapportée sept ans plus tard par la seule personne présente, à un biographe qui dépendait d’elle. Cela ne la rend pas fausse. Cela fait d’elle le souvenir d’une veuve, et elle doit être lue comme tel.
Un comte à Stuppach
Le Requiem dont parle Mozart au Prater avait une histoire beaucoup plus prosaïque, et le Mozarteum la résume sans détour. Au château de Stuppach, en Basse-Autriche, la jeune comtesse Maria Anna von Walsegg était morte le 14 février 1791, à vingt et un ans. Son mari, le comte Franz de Paula Anton Walsegg, mélomane et excentrique, avait l’habitude de commander des œuvres aux meilleurs compositeurs de Vienne pour les faire jouer chez lui sous son propre nom. À l’été 1791, il envoie son intendant commander une messe des morts à Mozart, qui réclame un prix exorbitant pour décourager le client et reçoit quelques jours plus tard la moitié de la somme en avance. Le messager qui inquiétait tant le compositeur était l’employé d’un veuf qui voulait passer pour auteur.
À la fin de 1798, l’hypothèse du poison repose donc sur deux textes, une correspondance anonyme de décembre 1791 fondée sur l’enflure d’un cadavre, et le récit d’une veuve qui attribue à son mari la certitude d’avoir été empoisonné. Ni l’un ni l’autre ne nomme un coupable, et aucun médecin du temps ne s’est exprimé par écrit sur la question. Le nom de Salieri n’apparaît dans les sources écrites que bien plus tard, quand le vieux maître de chapelle de la cour est déjà interné, et le diagnostic lui-même divise aujourd’hui les historiens de la médecine, entre l’enchaînement d’une infection et d’une atteinte des reins proposé par Peter J. Davies en 1983, le rhumatisme articulaire aigu que retient le Mozarteum, et l’épidémie que Richard Zegers, Andreas Weigl et Andrew Steptoe ont reconstituée en 2009 à partir des registres viennois. La suite se lit dans d’autres papiers, les cahiers où les visiteurs de Beethoven écrivaient leur part de la conversation en 1824, la lettre qu’un ancien médecin de la santé publique viennoise adresse la même année à un ami de Salieri, et les journaux de Graz et de Presbourg qui racontent, en décembre 1791, un autre drame survenu à quelques rues de la Rauhensteingasse.
Deuxième partie
Un assassin désigné dans les cahiers de Beethoven
Cinq mille onze morts et un crâne sans mâchoire

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