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Moaïs de l’île de Pâques : effondrement avant 1722 ou chute après le contact ?

William Hodges / Wikimedia Commons
26 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Trois navires hollandais devant une île d’herbe brûlée

« Aucune nation ne disputera jamais l’honneur d’avoir découvert l’île de Pâques. » James Cook écrit cette phrase dans son journal le 17 mars 1774, au large de l’île qu’il vient de quitter. Il ajoute qu’il n’existe guère, dans ces mers, d’île qui offre moins de rafraîchissements et de commodités aux navires, que la nature ne l’a pourvue de presque rien qui se mange ou se boive, et que ses habitants ne dépassent pas, d’après ce qu’il a pu en voir, six ou sept cents âmes, dont plus des deux tiers d’hommes. Les patates douces, concède-t-il, sont les meilleures qu’il ait jamais goûtées. Puis il passe aux statues. Elles ne représentent selon lui aucune divinité et marquent plus probablement les sépultures de certaines tribus ou familles, et il a vu lui-même un squelette humain couché dans le soubassement de l’une d’elles, à peine couvert de pierres.

Cook est le troisième Européen à commander une escale sur l’île, et le mot de découverte qu’il emploie, comme tous ceux qui l’ont précédé, n’a de sens que du point de vue des navires. Rapa Nui est habitée depuis plusieurs siècles quand les Hollandais la nomment. La modélisation la plus récente des dates radiocarbone place l’arrivée des navigateurs polynésiens entre 1150 et 1280 de notre ère.

Entre 1722 et 1786, quatre expéditions seulement y abordent, et aucune ne s’attarde. Les trois navires de Jacob Roggeveen, l’Arend, le Thienhoven et l’Africaansche Galey, croisent quelques jours devant la côte en avril 1722, et leurs équipages ne descendent à terre qu’une fois en force. Le vaisseau San Lorenzo et la frégate Santa Rosalia du capitaine Felipe González de Haedo restent cinq jours en novembre 1770. Cook mouille quatre jours à la mi-mars 1774. La Pérouse, avec la Boussole et l’Astrolabe, s’arrête moins d’une journée les 9 et 10 avril 1786. On écrira Rapa Nui pour l’île et Rapanui pour ses habitants, comme le font aujourd’hui les archéologues et les généticiens qui travaillent avec eux, plutôt que Pascuans, un nom d’emprunt venu de la toponymie européenne.

Paasch Eyland

La flotte de Roggeveen a quitté le Texel en 1721 pour la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, avec pour mission de trouver le continent austral que les géographes supposaient au sud du Pacifique, et la terre basse et sablonneuse que le flibustier anglais Edward Davis disait avoir aperçue en 1687 à cinq cents lieues à l’ouest de Copiapó. Le 5 avril 1722, l’Africaansche Galey, qui marche en tête, signale une île basse et plate, à cinq milles et demi dans l’ouest-quart-nord. Roggeveen la nomme Paasch Eyland, l’île de Pâques, parce qu’elle a été trouvée le jour de Pâques, et note la grande joie de l’équipage, persuadé que cette terre annonce la côte du Sud inconnu. Le lendemain, en approchant, les officiers corrigent leur première impression. Ce qu’ils avaient pris pour du sable était de l’herbe desséchée, du foin, des broussailles roussies et charbonnées, dont l’aspect ne suggérait rien d’autre qu’une végétation extraordinairement maigre.

Le journal de Roggeveen a une histoire singulière. À l’arrivée à Batavia, en 1722, la Compagnie des Indes orientales confisque les deux navires restants, au motif que l’expédition a violé son monopole, et les papiers du bord disparaissent avec eux. L’Europe ne connaît alors le voyage que par deux récits d’hommes embarqués, une relation anonyme imprimée à Dordrecht en 1728 et truffée d’inventions, et celle du sergent-major Carl Friedrich Behrens, parue à Francfort et Leipzig en 1737. Le journal du commandant n’est retrouvé qu’à la fin de 1836, par l’archiviste P. Pous, dans les archives de l’ancienne Compagnie des Indes occidentales à Middelburg, au fond d’une liasse intitulée « Papiers touchant les navires confisqués Arend et Thienhoven ». Il est publié à Middelburg peu après, et l’historien Bolton Glanvill Corney en donne la première traduction anglaise en 1908.

« Bloodaard »

Le vendredi 10 avril 1722, Roggeveen descend à terre avec 134 hommes, selon le décompte retenu par l’université de Leyde. Une foule curieuse et bruyante les entoure. Au fond de la colonne, un groupe de soldats commandé par Cornelis Mens se croit menacé et ouvre le feu. Dix à douze Rapanui sont tués. Les chefs de l’expédition, furieux, demandent des comptes à Mens et le traitent de bloodaard, de lâche, mais les échanges reprennent ensuite, toile de lin contre poules et bananes.

Roggeveen a observé autre chose que la fusillade. Il note que les habitants allument des feux devant certaines statues remarquablement hautes, puis s’accroupissent la tête inclinée, joignent les paumes et les élèvent et les abaissent tour à tour. Behrens, de son côté, raconte avoir vu au petit matin des centaines de feux allumés près des idoles et des hommes prosternés vers le soleil levant. Le capitaine Cornelis Bouman, du Thienhoven, insiste à plusieurs reprises dans son journal sur l’absence d’armes. Les insulaires, écrit-il, ne savaient pas à quoi servait un couteau avant qu’on le leur montre, et coupaient les bananes avec une petite pierre noire et tranchante. Roggeveen lui-même avoue sa stupéfaction devant les statues. Il ne comprend pas comment un peuple dépourvu de grosses pièces de bois pour bâtir des machines, et de cordages solides, a pu dresser des figures aussi hautes.

Cette première rencontre a laissé une trace diplomatique récente. En 2005, l’ambassadeur des Pays-Bas au Chili, Hinkinus Nijenhuis, adresse à Alberto Hotus Chávez, alors président du Conseil des Anciens de Rapa Nui, une lettre qui décrit l’incident et présente des excuses. En juin 2022, à l’ouverture de la dixième Conférence internationale sur Rapa Nui et le Pacifique, réunie à Leyde du 20 au 24 juin, la lettre est remise à nouveau aux représentants de l’île, avec un fac-similé de la page du journal où Roggeveen donne son nom à l’île. Leonardo Pakarati les reçoit au nom des Rapanui présents.

Des croix sur le Poike

Quarante-huit ans passent sans qu’aucun navire européen ne retrouve l’île. Ce sont des inquiétudes impériales qui y ramènent les Espagnols. À Lima, le vice-roi du Pérou, Manuel de Amat, s’alarme des passages anglais dans le Pacifique et de l’arrivée imprévue à Callao, en avril 1770, du Saint-Jean-Baptiste, un navire français parti du Bengale à la recherche de cette même terre de Davis. Il ordonne de la trouver avant les autres. La petite escadre de González de Haedo quitte Callao le 10 octobre 1770 et aperçoit l’île le 15 novembre. Les deux chaloupes en font le tour, le pilote Juan Hervé en lève le premier plan, sur lequel apparaissent, pour la première fois, des moaïs coiffés de leurs cylindres de pierre rouge. Un détachement débarque, gravit les trois petites collines du Poike, à l’extrémité orientale, et y plante trois croix de bois. On dresse un acte de prise de possession au nom de Charles III, signé par plusieurs officiers et par trois chefs supposés, qui y tracent des signes de leur main, et l’île devient San Carlos.

Madrid garde le secret. Cook, qui ne sait de l’expédition que ce qu’on lui en a dit avant son départ, la date de 1769 et relève sur place les traces des visiteurs, un chapeau européen à larges bords, une veste de gros drap, un mouchoir de soie rouge. Le géographe Claret de Fleurieu, à Paris, n’en connaît le résultat que par une notice qu’il dit « dérobée ». Quant au public londonien, il en lit en décembre 1771, dans le Lloyd’s Evening Post, une version venue de Naples, où l’auteur explique la douceur des insulaires par la fertilité d’un sol qui ne leur laisse rien à désirer. On y reconnaît la théorie des climats, très en faveur dans les gazettes du temps, appliquée à une île que le correspondant n’avait jamais vue.

Quand Cook mesure une statue tombée

Cook arrive quatre ans plus tard avec la Resol​ution, et c’est sous sa plume que le paysage change. L’expédition envoie un détachement à travers l’île jusqu’à la côte est. Selon le récit publié en 1777, ces hommes y trouvent les ruines de trois plateformes qui avaient porté chacune quatre grandes statues, toutes renversées sur deux d’entre elles, et une sur la troisième ; toutes sauf une étaient brisées ou abîmées par la chute, et celle que l’on put mesurer faisait quinze pieds de long et six de large aux épaules. Le peintre William Hodges, envoyé à terre du 14 au 17 mars pour dessiner, en rapportera un grand tableau. Cook ne voit dans les statues aucune idole, et il estime la population à six ou sept cents personnes, tout en soupçonnant qu’on lui a caché une bonne partie des femmes.

Les chiffres divergent dès cette époque. Une lettre écrite à Chiloé au retour des Espagnols, en décembre 1770, dont une copie espagnole figure parmi les manuscrits Egerton du British Museum, parle d’environ trois mille habitants des deux sexes. La version du Lloyd’s Evening Post en annonce à peine mille. La Pérouse, douze ans après Cook, en comptera deux mille, d’après le relevé des estimations publié par l’Américain William Thomson en 1891.

Les brebis de La Pérouse

Le 9 avril 1786, le dessinateur Gaspard Duché de Vancy croque « d’après nature » des insulaires et des monuments de l’île. Le dessin a survécu au naufrage de l’expédition à Vanikoro, parce que La Pérouse avait confié une partie de ses papiers au jeune Barthélemy de Lesseps, débarqué au Kamtchatka en 1787 et revenu en France par la Sibérie ; il est aujourd’hui conservé au Service historique de la Défense, à Vincennes. Le chirurgien de la Boussole, Rollin, écrit de son côté que l’île n’est pas aussi stérile ni aussi repoussante que l’ont prétendu les navigateurs précédents. Presque sans arbres, certes, mais les vallées et les flancs des collines sont couverts d’une verdure agréable, et les patates douces, les ignames et les cannes à sucre y sont de belle taille. Avant de repartir, La Pérouse laisse aux habitants deux brebis, une chèvre et une truie, avec un mâle de chaque espèce, et fait semer des légumineuses, des noyaux de pêches, de prunes et de cerises, des pépins d’oranges et de citrons.

L’an 1680, une date sans document

Ces quatre témoignages ont servi de fondation à deux récits opposés. Le plus répandu, que l’Américain Jared Diamond a porté auprès du grand public en 2005 avec Collapse, fait de Rapa Nui une société qui aurait compté jusqu’à quinze mille personnes, abattu sa forêt de palmiers pour transporter ses statues, épuisé ses sols et sombré, au XVIIᵉ siècle, dans la famine, la guerre et le cannibalisme ; les visiteurs du XVIIIᵉ siècle n’auraient vu que des survivants. Ce récit doit sa chronologie à une hypothèse précise. En 1948, le missionnaire capucin Sebastian Englert, à partir des généalogies qu’il recueillait sur l’île, situe vers 1680 une bataille rapportée par la tradition orale entre deux groupes, les Hanau Eepe et les Hanau Momoko. En 1961, l’archéologue Carlyle Smith, membre de l’expédition norvégienne de Thor Heyerdahl, rattache à cette bataille le début d’une phase qu’il baptise huri moai.

Le récit inverse a pris un titre provocant en 2005, quand l’universitaire britannique Benny Peiser, de l’université John Moores de Liverpool, a répondu à Diamond dans la revue Energy & Environment par un article intitulé « From Genocide to Ecocide ». Pour lui, la destruction de la culture rapanui est venue de l’extérieur, et les traditions guerrières recueillies au XIXᵉ siècle gardent le souvenir des violences qui ont suivi l’arrivée des Européens. Le génocide qu’il invoque relève pourtant en majeure partie d’un autre siècle. En 1862 et 1863, des négriers péruviens enlèvent environ un tiers de la population, puis la variole la réduit à quelque cent dix personnes, selon l’historien Harry Maude.

Pour la période qui court de 1722 à 1786, la question se pose donc autrement, et elle oppose aujourd’hui des équipes qui citent les mêmes journaux de bord. Les visiteurs du XVIIIᵉ siècle regardaient-ils une société déjà brisée, ou une société qui dressait encore ses statues ? Deux appuis permettent de la poser sur documents, l’édition des journaux hollandais et espagnols publiée par Corney à Cambridge en 1908, et le journal de Cook. Il faut maintenant reprendre les documents un à un, le journal du pilote Agüera et les estimations espagnoles de population, la toile de Hodges, les crânes examinés par l’anthropologue Douglas Owsley, les dates radiocarbone de onze plateformes, et quinze squelettes conservés au Musée de l’Homme.

La suite de l’enquête
  1. Le journal d’Agüera et les crânes d’Owsley

  2. Huri moai

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