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Le « Mozart noir » et les autres : a-t-on vraiment oublié Saint-George ?

William Ward / After Mather Brown / Wikimedia Commons
25 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Les armes, la danse, l’équitation, la musique

Aucun des textes écrits du vivant de Joseph Bologne et retrouvés pour cette enquête ne l’appelle « le Mozart noir ». Ses contemporains disent Saint-George, Monsieur de Saint-George, le chevalier, parfois l’Américain, souvent le mulâtre. Le surnom qui sert aujourd’hui d’enseigne aux concerts et aux documentaires apparaît, dans les références réunies ici, en titre d’un article du Guardian en février 2002, puis d’un docudrame canadien tourné en 2003 avec l’orchestre baroque Tafelmusik de Toronto. Il repose sur une inversion de la chronologie, puisque Saint-George est né une dizaine d’années avant Mozart et dirigeait déjà l’un des orchestres les plus courus de Paris quand le jeune Salzbourgeois vint y chercher une place, au printemps de 1778.

Le mot a ses procureurs. En 2020, dans le Journal of Black Studies, Julian Ledford a soutenu qu’il remplace un compositeur par l’image amoindrie d’un autre et qu’il finit par effacer celui qu’il prétend faire connaître. Quatre ans plus tard, la musicologue Caryl Clark ouvrait un long article du Journal of the Royal Musical Association en demandant qu’on en débarrasse Joseph Bologne, et rappelait que Tafelmusik avait présenté des excuses publiques en 2021 pour le titre et la pochette de son enregistrement, réédité depuis sous le nom du compositeur. Le surnom a pourtant fait venir du monde, et Clark, reprenant Ledford, admet qu’il fut un outil de promotion habile au tournant du XXIᵉ siècle.

La graphie hésite elle aussi. Les gazettes écrivent souvent Saint-Georges, mais la page de titre manuscrite de son unique opéra conservé porte « M.r de S.t George », et la gravure publiée à Londres en avril 1788, « Monsieur de St. George ». Nous suivons la forme sans s final, celle des deux documents les plus proches de l’homme ; les citations gardent l’orthographe de leur source, et les dates républicaines sont suivies de leur équivalent grégorien.

Baillif, 1745 ou 1739

Joseph Bologne naît en Guadeloupe, sur le territoire de l’actuelle commune de Baillif, près de Basse-Terre. Son père, Georges de Bologne Saint-George (1711-1774), est un planteur qui tire son nom d’une de ses propriétés. Sa mère, Anne, dite Nanon, est une femme qu’il tient en esclavage ; Caryl Clark, qui s’appuie sur une communication présentée en 2022 devant l’American Musicological Society par l’historienne Julia Doe, lui donne le nom complet d’Anne Denneveau et des dates approximatives, vers 1725-1795. Aucun acte de baptême de l’enfant n’a été retrouvé, comme le rappelait l’historien Frédéric Régent en 2024 sur Outre-mer La 1ère.

La date de naissance a donc longtemps flotté. Le maître d’armes Antoine Texier de La Boëssière, qui avait été élevé à ses côtés, écrit en 1818 qu’il est né le 25 décembre 1745. Le journaliste Alain Guédé, dans la biographie qu’il publie chez Actes Sud en 1999, retient 1739 ; un dossier mis en ligne en 2023 par la médiathèque guadeloupéenne Laméca le fait naître en 1746. En 2005, dans les Annales historiques de la Révolution française, Luc Nemeth a montré que trois dates différentes avaient pu lui être attribuées, chacune avec quelque fondement, à cause des lacunes des registres anciens de Baillif et du statut d’un enfant naturel né d’une esclave. On retiendra 1745, avec Nemeth, avec Régent et avec la plupart des travaux parus depuis vingt ans. Le jour de Noël, lui, ne repose que sur le témoignage de 1818.

Le 12 août 1753, selon le violoniste et biographe Gabriel Banat, l’enfant, alors âgé de sept ans, débarque à Bordeaux avec son père, qui veut le faire élever en France ; la famille, mère comprise, est installée à Paris en 1756. L’année suivante, Georges de Bologne achète une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, qui le fait entrer au plus bas degré de la noblesse. À treize ans, Joseph est mis en pension chez Nicolas Texier de La Boëssière, maître d’armes, et il y reste six ans ; le matin est consacré aux études, le reste du jour à la salle d’armes. En 1761, il entre dans les gendarmes de la garde du roi, et c’est de cette charge que vient le titre de chevalier. Son père repart pour la Guadeloupe en 1764 en lui laissant une rente, puis meurt en décembre 1774 sans que le fils naturel d’une esclave puisse hériter de lui.

Hôtel de Soubise, 1769-1781

C’est en musicien qu’il se fait d’abord un nom à Paris. En 1769, le compositeur François-Joseph Gossec fonde le Concert des Amateurs, une société de concerts par abonnement qui joue à l’hôtel de Soubise et qui mêle professionnels et amateurs fortunés ; Saint-George y entre comme violoniste et y fait ses débuts de soliste en 1772 avec ses deux concertos op. 2. Quand Gossec part diriger le Concert spirituel, en 1773, Saint-George lui succède, en 1773 ou en 1774 selon les auteurs, et conduit depuis son pupitre jusqu’à sa dissolution, en 1781, un ensemble que les historiens de l’orchestre décrivent comme le plus réputé de Paris à la fin de la décennie. Les années 1773-1779 sont celles de presque toute son œuvre imprimée, quatuors, concertos pour violon et surtout symphonies concertantes pour deux violons solistes, publiées par paires. Banat a relevé qu’il fut l’un des tout premiers à faire graver les mots « symphonie concertante » sur la page de titre d’une partition, pour son op. 6, en 1775.

Le 17 mai 1779, John Adams, envoyé des États-Unis en France, note dans son journal ce que le capitaine Landais lui a raconté à bord d’un navire, près de Lorient, d’un certain « St. George at Paris, a Molatto Man ». Le portrait est de seconde main et fait du père un ancien gouverneur de la Guadeloupe, ce qu’il ne fut jamais. Il dit pourtant l’essentiel de la réputation. Selon le capitaine, Saint-George est l’homme le plus accompli d’Europe à cheval, à la course, au tir, à l’escrime, à la danse et en musique, il touche de son fleuret n’importe quel bouton de l’habit des plus grands maîtres et frappe d’une balle de pistolet un écu lancé en l’air. La musique vient en dernier.

Un placet pour la reine, janvier 1776

Trois ans plus tôt, l’Académie royale de musique, que l’on appelle l’Opéra, cherchait une nouvelle direction. La Correspondance littéraire de Grimm, lettre manuscrite que ses rédacteurs adressaient à quelques cours étrangères, raconte dans sa livraison de janvier 1776 que plusieurs compagnies se sont proposées pour en prendre la régie, et parmi elles celle d’un jeune Américain connu sous le nom de chevalier de Saint-Georges, qui joint, selon la traduction qu’en donne Clark d’après Emil Smidak, des manières très douces à une adresse incroyable dans tous les exercices du corps et à un grand talent de musicien. Le même texte ajoute que Mlles Arnould, Guimard, Rosalie et d’autres, à peine informées, ont adressé un placet à la reine pour lui représenter que leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’obéir « aux ordres d’un mulâtre », selon la formule que reprennent toutes les biographies. Sophie Arnould et Rosalie Levasseur chantaient les premiers rôles, Marie-Madeleine Guimard était la danseuse la plus en vue de la maison.

Le roi ne nomma personne. La scène est connue par la lettre de Grimm, c’est-à-dire par un nouvelliste bien informé qui écrivait pour quelques princes étrangers, et les travaux consultés ici ne citent pas d’autre témoin direct du placet.

Saint-George se tourne alors vers la scène lyrique. Son opéra-comique Ernestine, sur un livret de Choderlos de Laclos remanié par Desfontaines, est créé à la Comédie-Italienne le 19 juillet 1777 et ne survit pas à sa première représentation. Mme de Montesson lui confie peu après la direction de son théâtre privé, où l’on crée en 1780 L’Amant anonyme, d’après une comédie de Mme de Genlis. Le manuscrit de la partition, conservé à la Bibliothèque nationale de France, porte sur sa page de titre la date du 8 mars 1780 ; certains catalogues et plusieurs notices d’enregistrement donnent le 18 mars, mais on retiendra la date que porte le document.

Carlton House, 9 avril 1787

En 1781, le Concert des Amateurs disparaît, faute d’argent. Une nouvelle société, le Concert de la Loge Olympique, liée à une loge maçonnique et soutenue par le comte d’Ogny, se forme en 1781 ou 1782 selon les auteurs, et Saint-George en devient le chef. C’est elle qui commande à Joseph Haydn les six symphonies dites « parisiennes », nᵒˢ 82 à 87, composées en 1785 et 1786 et créées, selon Warwick Lister, probablement en 1787.

L’escrime, elle, a laissé des images. En 1787, Saint-George passe plusieurs mois à Londres à l’invitation du maître d’armes Henry Angelo et donne des assauts publics. Le 9 avril, à Carlton House, la résidence du prince de Galles, il croise le fer avec le chevalier d’Éon, ancien diplomate et agent secret de Louis XV, qui a cinquante-neuf ans et vit depuis 1777 sous une identité de femme. La Royal Collection conserve le tableau qui fixe la scène, une huile sur toile de 64,1 centimètres sur 75,8 peinte vers 1787-1789 par Alexandre-Auguste Robineau (RCIN 400636) ; on y voit Saint-George, à gauche, parer une attaque de son adversaire, le prince debout derrière eux. Robineau était aussi violoniste et compositeur, et signait Alexandre sa musique et Auguste sa peinture.

Lille, Hondainville, rue Boucherat

La Révolution le trouve dans l’entourage du duc d’Orléans, et elle en fait un soldat. Le 7 septembre 1792, l’homme de couleur Julien Raimond, venu de Saint-Domingue, conduit devant l’Assemblée législative une députation de citoyens de couleur qui demandent à former une compagnie franche ; ainsi naît la légion franche des Américains et du Midi, rattachée à l’armée du Nord. Saint-George en est le colonel, et il prend pour second Thomas-Alexandre Dumas, futur général et père du romancier. L’unité devient le 13ᵉ régiment de chasseurs à cheval. Après la trahison du général Dumouriez, au printemps de 1793, Saint-George est dénoncé comme suspect, arrêté et détenu dans l’Oise, à Hondainville près de Clermont ; il n’est libéré qu’après la chute de Robespierre, au terme d’une détention que les biographes évaluent entre onze et dix-huit mois, puis il est écarté de l’armée en 1795. En 1797, il dirige encore l’orchestre d’une nouvelle société de concerts, le Cercle de l’Harmonie, installée au Palais-Royal.

Il meurt à Paris au début de l’été 1799.

Le Journal de Paris du 26 prairial an VII (14 juin 1799) annonce que « Saint-Georges, célèbre par sa supériorité dans les armes, la danse, l’équitation, la musique », est mort rue Boucherat, le 21 prairial (9 juin), « à l’âge de 60 ans ». L’âge est faux si l’on retient 1745, et il explique en partie que 1739 ait si longtemps circulé. L’ordre des talents, lui, est celui de toutes les sources de son vivant citées ici, de la lettre de Grimm au journal d’Adams.

Ce qui s’est passé ensuite divise les spécialistes. Pour Alain Guédé en 1999 et pour Claude Ribbe, qui publie en 2004 une biographie chez Perrin avant d’en tirer un film en 2011, Saint-George est mort deux fois, en 1799 puis en 1802, quand le Consulat rétablit l’esclavage et chasse de la mémoire officielle les hommes de couleur qui avaient servi la République. Gabriel Banat, dans la biographie de 566 pages qu’il publie en 2006 chez Pendragon Press, puis l’historien David Leeson, dans un article de 2024 au titre en forme de question, « Has the Chevalier de Saint-Georges Really Been Erased ? », contestent qu’il y ait eu effacement. Pour en juger, il faut reprendre les textes un à un, la gravure londonienne de 1788, la notice que l’abbé Grégoire lui consacre en 1808, la méthode de violon du Conservatoire parue en 1803, le traité d’escrime de 1818, le roman et la comédie de 1840, et les catalogues savants du XXᵉ siècle.

La suite de l’enquête
  1. Le nom manque dans la Méthode de 1803

  2. Davaux, Cambini, Gossec et l’Américain

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