Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Suivez-nous :
Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Marx et la fin du capitalisme : effondrement ou transformation ?

PhilosophieLe marxisme13 octobre 202622 min de lecture
Diliff / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Une formation sociale ne disparaît jamais

Une phrase de 1859 contre une phrase de 1867

« Une formation sociale ne sombre jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez vaste pour contenir. » La phrase se lit dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (Zur Kritik der politischen Ökonomie), que Marx signe à Londres en janvier 1859, et elle décrit une histoire lente, presque géologique, où un ordre social ne s’en va qu’après avoir donné ce qu’il pouvait donner. Des rapports de production nouveaux, poursuit le texte, ne prennent jamais la place des anciens avant que leurs conditions matérielles d’existence aient mûri dans le sein même de la vieille société.

Huit ans plus tard, le livre I du Capital change de tempo. Dans l’avant-dernier chapitre, numéroté XXXII dans la traduction française de Joseph Roy que Marx a révisée entre 1872 et 1875, la centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles ne tiennent plus dans leur enveloppe capitaliste, et l’enveloppe se brise en éclats. Le paragraphe se ferme sur deux phrases sèches, « L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. »

Ces deux textes ont le même auteur, et ils ne racontent pas la même fin. Le premier demande d’attendre qu’un système ait épuisé ses ressources, le second fait entendre une horloge. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, toute la querelle s’est logée dans cet intervalle, entre les lecteurs pour qui Marx a prédit l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions économiques et ceux pour qui il a décrit une transformation lente, conduite de l’intérieur par le développement même de la production. Opposer une citation à l’autre ne mène nulle part, car les deux appartiennent à un même raisonnement, qu’il faut restituer avant de juger ce qu’il annonce.

Quand mille cinq cents rapportent autant que mille

Marx répond à un problème que lui posent les économistes qu’il lit au British Museum depuis 1850. Pour l’économie politique qu’il combat, produire en vue du profit est la forme naturelle de toute production, et une crise ne peut être qu’un accident, une erreur de calcul, une mauvaise récolte, un choc venu de l’extérieur. Marx entend montrer, avec les instruments mêmes de ses adversaires, que ce mode de production possède une logique interne, une histoire et des limites qui lui appartiennent. Les prémisses tiennent en peu de mots. Au départ, le capital est une somme de valeur qui doit s’accroître, et le livre III fait du taux de profit, rapport du profit au capital avancé, la force motrice de la production capitaliste, puisqu’on ne produit que tant qu’on peut produire avec profit. La concurrence oblige chaque entreprise à adopter les machines qui abaissent ses coûts, faute de quoi elle disparaît. Or, dans la théorie de Marx, seul le travail vivant crée une valeur nouvelle, et donc la plus-value d’où sort le profit. À mesure que la part des machines et des matières premières grandit par rapport à celle des salaires, ce que Marx appelle la hausse de la composition organique du capital, le profit rapporté à un capital toujours plus lourd tend à baisser, alors même que sa masse continue d’augmenter. Marx parle d’une loi tendancielle et énumère aussitôt les causes qui la contrarient, parmi lesquelles l’intensification de l’exploitation, la baisse du prix des machines elles-mêmes et le commerce extérieur.

Au troisième point du chapitre XV du livre III, Marx éprouve sa loi sur un cas limite qu’il construit lui-même. Supposez un capital de 1 000 qui rapporte 100. On lui ajoute 500, mais la population ouvrière disponible ne peut plus fournir davantage de surtravail, et la forte demande de bras pousse les salaires à la hausse, si bien que le capital agrandi à 1 500 rapporte toujours 100. Chaque tranche de 1 000 ne rapporte plus que 66⅔. Marx nomme cette situation une surproduction absolue de capital.

Il en tire la description d’une crise du XIXᵉ siècle. Une partie du capital reste inemployée pour ne pas déprécier le reste, une autre est détruite, et les marchandises ne s’écoulent qu’au prix d’une baisse brutale des prix. Les titres calculés sur des profits futurs perdent aussitôt leur valeur, la chaîne des échéances de paiement se rompt en cent endroits, et l’effondrement du crédit change le ralentissement en crise aiguë.

Le lecteur pressé referme le livre ici, persuadé d’avoir lu le récit d’une agonie.

Une crise répare ce qu’elle détruit

Le texte continue pourtant, et sa suite est la moins citée. Détruire une partie du capital rend sa rentabilité à la partie qui survit. Le chômage pèse sur les salaires et les fait descendre parfois sous leur niveau moyen, ce qui agit sur le capital comme une hausse de l’exploitation. Poussé par la chute des prix, chaque capitaliste introduit des machines nouvelles pour produire moins cher que ses concurrents, et la dépréciation des moyens de production existants fait remonter le taux de profit. Dans les limites capitalistes, conclut Marx, la stagnation prépare une expansion ultérieure, et le cycle recommence avec un marché élargi et des forces productives accrues.

Un peu plus haut dans le même chapitre, Marx donne la formule générale. Les crises y sont des momentane gewaltsame Lösungen der vorhandnen Widersprüche, des solutions violentes et passagères des contradictions existantes, des éruptions qui rétablissent pour un temps l’équilibre rompu. Une crise appartient donc au fonctionnement ordinaire du système. Elle détruit pour permettre de recommencer, et aucune crise particulière, si profonde soit-elle, n’est présentée dans ces pages comme la dernière.

Où se trouve alors la limite ? Dans le capital lui-même, répond le livre III, parce que la production s’y fait pour la mise en valeur du capital existant et que les moyens de production n’y sont jamais de simples moyens au service de la vie des producteurs. Le mode de production capitaliste y est défini comme un moyen historique de développer les forces productives qui entre sans cesse en conflit avec ses propres rapports sociaux, et les remarques finales du chapitre en donnent l’exemple le plus parlant. Un progrès technique qui permettrait à toute une nation d’accomplir sa production en moins de temps provoquerait une révolution, écrit Marx, parce qu’il mettrait hors jeu la masse de la population ; le temps libre gagné par la société ne concerne pas le capital, qui ne s’intéresse qu’au surtravail. La préface de 1859 disait la même chose en termes généraux, lorsqu’elle annonçait qu’« une époque de révolution sociale » s’ouvre au moment où les rapports de propriété, après avoir servi au développement des forces productives, se changent en entraves.

Actionnaires sans locomotive

Pour voir ce que Marx entend par transformation, il suffit de se représenter une compagnie de chemin de fer anglaise des années 1860. Des milliers d’actionnaires en possèdent le capital, et la plupart n’ont jamais vu une locomotive de la ligne. Un directeur salarié la dirige, et des salariés, des ingénieurs aux poseurs de rails, la font rouler. Aucun de ceux qui font fonctionner l’entreprise n’en est propriétaire, aucun de ses propriétaires ne la fait fonctionner. Au chapitre XV, Marx observe déjà que ces très grandes entreprises, les chemins de fer en tête, se contentent d’un intérêt, c’est-à-dire d’une fraction du profit moyen, ce qui freine la baisse du taux général.

Le chapitre XXVII du livre III, consacré au rôle du crédit, en tire la conséquence. Dans la société par actions, le capitaliste qui dirigeait devient le simple gérant du capital d’autrui, et le propriétaire devient un simple capitaliste d’argent. Le capital y prend directement la forme d’un capital social, celui d’individus associés, face au capital privé. Marx y voit la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur du mode de production capitaliste lui-même, une contradiction qui se supprime elle-même et qui se présente, à première vue, comme un simple point de passage vers une forme nouvelle de production. Les fabriques coopératives ouvrières relèvent pour lui de la même transition, à cette différence près que l’opposition entre capital et travail y est abolie de façon positive, quand la société par actions l’abolit de façon négative.

Le texte le plus solide de la lecture « transformation » se trouve là. Par son propre système de crédit, le capitalisme engendre des formes où le capitaliste individuel devient inutile à la production. Le même chapitre décrit pourtant ce que ces formes reproduisent, une nouvelle aristocratie financière faite de fondateurs de sociétés, de spéculateurs et d’administrateurs purement nominaux, et tout un système d’escroquerie autour de l’émission et du négoce des actions. La société par actions dissout la propriété privée du capital et laisse intact le salariat, de sorte qu’elle prépare la socialisation de la production sans l’accomplir.

Dans une incise entre crochets de l’édition de 1894, Engels note que l’industrie a créé depuis l’époque du manuscrit de nouvelles formes d’association, des sociétés par actions à la deuxième et à la troisième puissance, et il décrit la fusion de toute la production d’une branche dans une seule société par actions sous une direction unique.

Des fossoyeurs à condition de creuser

Le chapitre XXXII nomme l’acteur que le schéma économique laissait dans l’ombre. À mesure que diminue le nombre des magnats du capital, grandissent la misère, l’oppression, la dégradation et l’exploitation, mais aussi la résistance d’une classe ouvrière que la traduction de Roy dit « disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste ». L’expropriation des expropriateurs est un acte, accompli par ceux que le capital a lui-même rassemblés dans ses ateliers.

Une note relie ce paragraphe au texte de 1848. La note 2 du chapitre cite le Manifeste du Parti communiste, où la bourgeoisie produit avant tout « ses propres fossoyeurs » et où sa chute et la victoire du prolétariat sont dites « également inévitables ». La première page du même Manifeste posait pourtant une alternative que la note ne reprend pas. Jusqu’ici, écrivaient Marx et Engels en février 1848, la lutte entre oppresseurs et opprimés s’est achevée chaque fois par une transformation révolutionnaire de la société entière, ou par la ruine commune des classes en lutte, mit dem gemeinsamen Untergang der kämpfenden Klassen. L’une des deux issues de l’histoire, selon ce texte, est une catastrophe sans vainqueur.

Reconstitué, l’argument annonce quatre choses qu’il faut tenir séparées. Une tendance d’abord, la baisse du taux de profit, qui fait revenir les crises. Des crises ensuite, qui détruisent du capital pour relancer l’accumulation et qui, à chaque tour, replacent les mêmes barrières sur sa route à une échelle plus redoutable. Une maturation, puisque la concentration et le crédit socialisent la production et forment la classe capable de s’en emparer. Une issue enfin, qui dépend d’un acte de cette classe, et dont le Manifeste rappelait que les luttes passées avaient parfois fini dans la ruine commune. Aucun de ces éléments, pris seul, ne suffit à dire si Marx a prédit l’effondrement ou la transformation, et leur assemblage fait tout le problème.

Le vocabulaire de la nécessité aggrave la difficulté. Deux lignes après les expropriateurs expropriés, la traduction de Roy affirme que la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation « avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature ». L’allemand dit mit der Notwendigkeit eines Naturprozesses, avec la nécessité d’un processus naturel, et le mot de fatalité ajoute un destin là où l’original parlait d’une loi. Or Marx a relu cette traduction. Quand Eduard Bernstein soutient en 1899 que les prévisions de paupérisation croissante et de catastrophe inscrites dans le programme d’Erfurt ne se sont pas vérifiées, et que la social-démocratie ne doit pas compter sur un effondrement du capitalisme nécessaire comme un fait de nature, Rosa Luxemburg lui répond la même année que renoncer à l’effondrement revient à retirer la pierre angulaire du socialisme scientifique. Tous deux lisent dans Marx une théorie de l’effondrement, le premier pour l’abandonner, la seconde pour la défendre.

Le statut des textes complique encore la question. Le livre III, qui contient la loi et les pages sur les crises, n’a pas été publié par Marx ; Engels l’a tiré en 1894 d’un manuscrit de 1864-1865, et la comparaison des deux, possible depuis l’édition du manuscrit dans la Marx-Engels-Gesamtausgabe (volume II/4,2, 1992), a conduit Michael Heinrich à conclure en 1996 que le texte d’Engels ne pouvait plus être tenu pour le livre III de Marx. Il faut donc reprendre les textes un à un, le vocabulaire allemand de la fin et la traduction de Roy, le manuscrit de 1864-1865 confronté au chapitre XV d’Engels, les cahiers de 1857-1858 et les brouillons russes de 1881, puis la querelle de 1898-1899 qui a donné son nom à la théorie de l’effondrement.

La suite de l’enquête
  1. Un manuscrit sous la plume d’Engels

  2. La loi devant ses héritiers

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
Suivez-nous :
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.