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Enquête
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Le partage de la Pologne : suicide d’un État ou meurtre prémédité ?

Époque moderneLa Russie des tsars5 octobre 202620 min de lecture
Moreau, Jean-Michel (1741-1814). Dessinateur du modèle / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un royaume amputé par ses propres délégués

On objectera d’emblée que la Pologne a signé. Les actes du premier partage portent les noms de délégués polonais, et c’est un sejm réuni à Varsovie qui les ratifie le 30 septembre 1773, au terme de cinq mois de séances, de protestations et de votes. Vingt ans plus tard, un autre sejm, convoqué à Grodno, approuve une deuxième amputation. Aucune armée étrangère n’a donné l’assaut à la capitale en 1772, aucune capitulation n’a été dictée au lendemain d’une bataille perdue, et les trois cours voisines ont tenu, à chaque étape, à obtenir le consentement formel de l’État qu’elles se répartissaient.

L’objection a de la force, et une longue carrière. Pendant deux siècles, elle a nourri l’idée que la République des Deux Nations s’était détruite elle-même, par le désordre de ses institutions et la vénalité de ses grands. On peut la prendre au mot, c’est-à-dire regarder de près comment ces signatures ont été obtenues, et à quelles résistances il a fallu passer outre pour les recueillir.

Liberum veto

On garde dans ce texte le mot polonais sejm, que le français du XVIIIᵉ siècle rendait par « diète », parce que la traduction évoque les assemblées d’états de l’Empire, quand l’assemblée polonaise réunit autour du roi un sénat et une chambre de députés élus par la noblesse des provinces. Ce sejm décide à l’unanimité. Pendant près d’un siècle, la règle a pourtant coexisté avec des sessions qui votaient lois et impôts, la minorité finissant d’ordinaire par se rallier.

Le 9 mars 1652, un député du palatinat de Troki, Władysław Siciński, refuse que la session soit prolongée au-delà de la durée légale de six semaines. Le maréchal de la chambre, Andrzej Maksymilian Fredro, tient cette opposition isolée pour suffisante, et les députés rentrent chez eux. Comme les lois déjà adoptées restent en vigueur, on hésite encore à faire de ce jour la naissance du liberum veto au sens que lui donnera le siècle suivant ; la première session interrompue avant son terme par un opposant date de 1669. Au XVIIIᵉ siècle, la paralysie devient la norme. Sous le second roi saxon (1733-1763), une seule session, celle de 1736, se termine par l’adoption de lois.

Trente ans de règne, une session utile.

L’entretien de ce désordre ne doit pourtant pas tout aux Polonais. Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1767, des soldats russes arrêtent à Varsovie, sur ordre de l’ambassadeur Nikolaï Repnine, deux évêques, Kajetan Sołtyk et Józef Andrzej Załuski, ainsi que le hetman Wacław Rzewuski et son fils Seweryn, quatre adversaires déclarés des exigences de Saint-Pétersbourg, aussitôt déportés à Kalouga. Le sejm, ainsi averti, adopte au début de 1768 un traité avec la Russie et une série de « lois cardinales » placées sous la garantie de l’impératrice, parmi lesquelles figurent l’élection libre du roi et le liberum veto.

Załuski, dont le nom reste attaché à la grande bibliothèque ouverte au public à Varsovie au milieu du siècle, emploie ses années de captivité à écrire. À Smolensk puis à Kalouga, il compose des vers et des récits de ses tribulations, et se donne à lui-même, par un jeu de mots sur sa résidence forcée, le surnom de « Załuski Kałuski ».

Saint-Pétersbourg, 5 août 1772

Contre cette tutelle se soulève en 1768 une partie de la noblesse, réunie dans la confédération de Bar, du nom d’une place forte de Podolie. La guerre civile dure quatre ans et déborde les frontières. La même année, l’Empire ottoman entre en guerre contre la Russie, conflit dont Frédéric II écrira en 1771 qu’il était né tout entier des affaires polonaises. Un des confédérés, Michał Wielhorski, sollicite de Rousseau un projet de réforme ; le philosophe l’achève en 1772 et y glisse une phrase qui fera fortune, « Vous ne sauriez empêcher qu’ils ne vous engloutissent ; faites au moins qu’ils ne puissent vous digérer ». Les avancées russes vers la mer Noire inquiètent Vienne. Profitant du désordre, l’Autriche fait entourer d’un cordon militaire plusieurs districts polonais du versant nord des Carpates, les starosties de Spisz, de Nowy Targ et de Czorsztyn, et un « administrateur » autrichien y délivre, dès le 8 novembre 1770, des passeports qui traitent ces terres comme une partie du royaume de Hongrie.

Le prince Henri de Prusse, frère cadet de Frédéric, passe l’hiver 1770-1771 à Saint-Pétersbourg. Au début de 1771, Catherine II se rallie à l’idée d’annexions partagées entre les trois voisins, une solution qu’elle avait jusque-là écartée. En février 1772, une convention russo-prussienne fixe les parts, Vienne s’y joint, et le traité définitif est signé à Saint-Pétersbourg le 5 août 1772. À la Russie revient la plus vaste étendue, aux confins du nord-est ; la Prusse obtient la Prusse royale, sans Dantzig ni Toruń, avec le nord de la Grande-Pologne et l’évêché de Warmie, ce qui relie enfin le Brandebourg à la Prusse orientale ; l’Autriche reçoit la Galicie. Au total, la République perd près d’un tiers de son territoire. Pour la population, les ouvrages de référence oscillent entre le tiers et la moitié des habitants, écart qui dit surtout la fragilité des estimations dont on dispose pour ce royaume.

L’Europe lettrée, celle des salons autant que des gazettes, comprend vite. Au début de 1773 circule à Paris une estampe gravée par Noël Le Mire d’après un dessin de Jean-Michel Moreau le Jeune, Le Gâteau des rois, dont la Bibliothèque nationale de France conserve une épreuve dans la collection Hennin et dont l’éditeur londonien Robert Sayer tire la même année une version au titre bilingue. Autour d’une carte légendée « Pologne en 1772 », Catherine II désigne des deux mains la partie la plus proche de ses frontières, Frédéric II et Joseph II se penchent sur la même carte, et Poniatowski retient d’une main une couronne qui glisse. Dès le 16 octobre 1772, Voltaire tenait l’image, dans des vers adressés au roi de Prusse où les palatins polonais étaient priés de trouver bel et beau « que ces voisins partagent le gâteau ».

Il faut encore faire signer les Polonais. Les trois cours exigent un sejm et en préparent l’issue. Le 16 avril 1773, avant même l’ouverture, des députés et des sénateurs gagnés aux ambassades forment une confédération, procédure d’exception qui permet de décider à la majorité et met la session à l’abri du veto ; ils en confient la direction à Adam Poniński, un homme de l’ambassade russe. À l’ouverture, le 19 avril, quelques députés refusent de reconnaître ce maréchal. Le 21 avril, l’un d’eux, Tadeusz Rejtan, député de Nowogródek, se couche en travers de la porte pour empêcher ses collègues de sortir parapher les documents de la cession. Le sejm désigne ensuite une délégation de quatre-vingt-dix-neuf membres, qui signe les traités avec les représentants des trois puissances le 18 septembre ; l’assemblée les ratifie le 30. Elle siège jusqu’au 11 avril 1775 et crée entre-temps, le 14 octobre 1773, une Commission de l’éducation nationale chargée des écoles du royaume.

Quand Varsovie vote à la majorité

Quinze ans plus tard, le royaume tente l’opération inverse. Le sejm convoqué en octobre 1788, qui siégera quatre ans, se forme lui aussi en confédération, et c’est cette fois une majorité réformatrice qui en profite. Le 3 mai 1791, il adopte une Ustawa Rządowa, une « loi de gouvernement », qui abolit le liberum veto, rend le trône héréditaire et ouvre aux bourgeois des villes une place dans la vie publique.

Saint-Pétersbourg répond. Le 27 avril 1792, quelques magnats hostiles à la réforme, Stanisław Szczęsny Potocki, le grand hetman Franciszek Ksawery Branicki et Seweryn Rzewuski, le fils déporté à Kalouga vingt-cinq ans plus tôt, y signent un acte de confédération rédigé par un fonctionnaire russe, Vassili Popov, qui réclame l’aide de l’armée impériale pour rétablir l’ancien gouvernement. Antidaté, l’acte est proclamé le 18 mai à Targowica, bourg des domaines de Potocki, le jour même où l’envoyé russe à Varsovie annonce que ses troupes ont franchi la frontière. Le roi se rallie à la confédération à la fin de juillet.

Le 23 janvier 1793, la Russie et la Prusse s’entendent à Saint-Pétersbourg sur un deuxième partage, sans l’Autriche. Réuni à Grodno du 17 juin au 23 novembre 1793 sous la garde des troupes russes, le dernier sejm de la République cède des provinces à la Russie en juillet et à la Prusse en septembre, puis annule l’œuvre de l’assemblée de 1788. Au printemps 1794, Tadeusz Kościuszko soulève le pays ; il est fait prisonnier à Maciejowice le 10 octobre. Le 24 octobre 1795, Saint-Pétersbourg, Berlin et Vienne se partagent le reste, et le 25 novembre, à Grodno, Poniatowski abdique.

Les historiens polonais se sont divisés sur ces faits bien avant d’en avoir dépouillé les archives. En 1879, Michał Bobrzyński, professeur à Cracovie, cherchait la cause de la chute dans l’absence d’un gouvernement fort, dans une histoire de Pologne en abrégé qui fit école ; en 1897, le Varsovien Tadeusz Korzon, qui avait reconstitué dans le détail l’administration et l’économie du royaume sous Poniatowski, insistait sur le redressement intérieur que les voisins avaient brisé.

Depuis une vingtaine d’années, le débat a changé d’échelle. Hamish Scott, dans son étude sur l’émergence des puissances de l’Est publiée à Cambridge en 2001, a replacé le premier partage dans la crise que la guerre russo-ottomane ouvrait entre Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg. Richard Butterwick, dans la synthèse qu’il a donnée chez Yale en 2020, refuse de voir dans la République un État failli qui n’attendait plus que le coup de grâce. Leurs conclusions reposent sur des textes que l’on peut reprendre un à un, le testament politique que Frédéric II rédige en 1752 et que Bismarck fit expurger, les dépêches adressées par le roi à son ministre à Saint-Pétersbourg en février 1771, la note où Poniatowski consigne un vote de juillet 1792, et le registre de Varsovie où la constitution de mai a échappé à la destruction ordonnée en 1794.

La suite de l’enquête
  1. Frédéric écrit à Solms que les Polonais ont perdu tout droit

  2. Cracovie contre Varsovie, un siècle après Grodno

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