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Enquête
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Où est Néfertiti ? Enquête sur une reine dont on n’a jamais retrouvé la tombe

AntiquitéÉgyptologie2 octobre 202617 min de lecture
myself (Gerbil from de.wikipedia) / Wikimedia Commons
17 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un buste dans une vitrine de Berlin et cinq lignes dans une carrière

« Beschreiben nützt nichts, ansehen. » Inutile de décrire, il faut regarder. Ludwig Borchardt consigne la phrase dans son journal de fouilles à la date du 6 décembre 1912, juste après une autre, « Arbeit ganz hervorragend », un travail tout à fait remarquable. Ce matin-là, à Tell el-Amarna, en Moyenne-Égypte, Muhammad Ahmad al-Sanusi, un assistant égyptien de la mission que la Deutsche Orient-Gesellschaft conduit grâce à l’argent du mécène berlinois James Simon, commence à vider la salle 19 d’un vaste ensemble que les fouilleurs attribuent au sculpteur Thoutmosis, la maison P 47,2 du plan de la ville. Il en dégage une tête de femme au cou très long, coiffée d’une haute couronne bleue à sommet plat, dont les couleurs semblent, d’après le même carnet, avoir été posées à l’instant.

Le carnet la décrit en une ligne, « buste grandeur nature peint de la reine, 47 cm de haut ». La fiche de l’Ägyptisches Museum und Papyrussammlung de Berlin, qui l’expose au Neues Museum sous le numéro d’inventaire ÄM 21300, donne 49 centimètres de haut pour 24,5 de large et 35 de profondeur, et détaille sa matière, calcaire peint, stuc, cire d’abeille, cristal de roche. Entre les deux hauteurs, celle du musée mérite la préférence, puisqu’elle a été prise à loisir sur un objet nettoyé et documenté, alors que le chiffre du carnet a été noté sur le chantier le jour même. Le buste quitte l’Égypte au début de 1913, dans la part des trouvailles attribuée aux fouilleurs lors du partage prévu par leur licence, un partage dont l’Égypte conteste la régularité en réclamant le retour de l’objet.

De la femme représentée, en revanche, on n’a identifié avec certitude ni la tombe ni le corps.

Néfertiti, dont le nom se traduit à peu près par « la belle est venue », est la grande épouse royale d’Amenhotep IV, le pharaon qui prend le nom d’Akhenaton et fait du disque solaire Aton le centre du culte royal. Pour ce dieu, le couple fait bâtir une capitale sur la rive est du Nil, Akhetaton, l’actuelle Amarna. Le Brooklyn Museum place le règne entre 1352 et 1336 environ avant notre ère, et d’autres chronologies décalent ces bornes de quelques années. La reine apparaît sur les stèles et dans les tombes des hauts fonctionnaires, souvent avec certaines de ses six filles. Après l’an 12 du règne, pourtant, les mentions datées de son nom s’interrompent. Pendant des décennies, cette année 12, illustrée par la grande scène de réception des tributs étrangers dans la tombe du fonctionnaire Mérirê II, a passé pour sa dernière apparition sûre, et l’on a bâti sur ce silence des scénarios très variés, une mort précoce, une disgrâce, un exil ou un remplacement par une autre épouse.

En décembre 2012, le Neues Museum célèbre le centenaire de la découverte du buste avec l’exposition « Im Licht von Amarna ». Le jour de l’inauguration, deux membres de la mission de l’université de Louvain (KU Leuven) qui travaille à Dayr el-Bersha y présentent une inscription relevée dans les carrières de calcaire de Dayr Abou Hennis, sur la rive est, à une dizaine de kilomètres au nord d’Amarna. Le texte compte cinq lignes, abîmées et difficiles à lire. Athena Van der Perre, qui en publie l’édition complète en 2014 dans le Journal of Egyptian History (vol. 7, p. 67-108), le date de l’an 16 d’Akhenaton, premier mois de la saison de l’inondation, quinzième jour. C’est une inscription de chantier, tracée sur la paroi même de la carrière par l’équipe qui en extrayait les blocs. Elle précise que la pierre extraite est destinée au petit temple d’Aton d’Amarna, encore inachevé à cette date, et que l’opération se fait sous l’autorité du scribe royal Penthou, probablement le même Penthou qui s’est fait creuser la tombe n° 5 de la nécropole des hauts fonctionnaires d’Amarna. Avant ce nom, l’inscription cite le roi, puis la grande épouse royale Néfertiti, avec ses titres ordinaires. Rien n’a bougé dans la titulature. L’éditrice en conclut que l’an 16 constitue la date la plus haute connue pour la reine, et que le couple royal occupe toujours, à l’avant-dernière année du règne, les positions qu’il tenait au début de celui-ci.

Cette inscription déplace toute la question. La mission britannique qui étudie Amarna depuis des décennies estime, d’après le matériel de la tombe royale, qu’Akhenaton meurt au cours de sa dix-septième année de règne. Néfertiti est donc vivante, et reine en titre, environ un an avant la mort de son mari, peut-être moins. Les scénarios de disgrâce ou de décès en l’an 12 ou 14 perdent du même coup leur point d’appui, et l’interrogation se reporte sur les derniers mois du règne et sur le lieu où l’on a déposé son corps.

La tombe 26 du wadi royal

À six kilomètres de l’entrée du wadi royal, le long ravin qui entaille les falaises à l’est de la ville, s’ouvre dans un vallon latéral la tombe numérotée 26 dans la série des tombes rupestres d’Amarna. Elle a été conçue pour plusieurs personnes, Akhenaton, la princesse Mékétaton, probablement la reine mère Tiyi et, dans une annexe restée inachevée, un occupant supplémentaire que la notice de la mission d’Amarna identifie à Néfertiti, avec un point d’interrogation. Comme la roche est médiocre, les décors ont été en partie modelés dans un enduit de gypse posé sur les parois, et la plupart ont disparu. Des habitants de la région découvrent la tombe dans les années 1880. Elle avait été pillée dès l’Antiquité, et elle est encore abîmée après sa redécouverte. Geoffrey Thorndike Martin en a publié les objets en 1974, puis, en 1989, le décor et l’architecture, dans deux volumes de l’Egypt Exploration Society auxquels renvoie encore la mission d’Amarna.

On en a tiré les fragments de deux sarcophages de granit, celui d’Akhenaton, restauré et conservé au Musée égyptien du Caire, et celui de Mékétaton, ainsi que les morceaux d’un coffre à canopes en albâtre, le meuble qui recevait les viscères embaumés du roi, et plus de deux cents chaouabtis d’Akhenaton, ces figurines funéraires chargées de travailler à la place du défunt dans l’au-delà. Le roi a donc été enterré là, mais la tombe a été profanée si complètement qu’on ignore le sort de son corps. Pour Néfertiti, l’indice funéraire tient dans le creux de la main. Deux fragments d’un chaouabti en albâtre égyptien, l’un au musée du Louvre (AF 9904), l’autre au Brooklyn Museum (33,51), ont été raccordés en 1986 par l’égyptologue allemand Christian Loeben, dans un article des Mitteilungen de l’Institut archéologique allemand du Caire au titre interrogatif, « Une inhumation de la grande épouse royale Néfertiti à Amarna ? ». Le fragment de Brooklyn mesure 4,5 centimètres de haut. Une figurine de ce type montre qu’on a préparé un mobilier funéraire au nom de la reine, sans prouver qu’elle ait été enterrée avec, et une autre interprétation des deux fragments, reproduite dans la version française de l’article, en tire des conséquences différentes.

À ces traces matérielles s’ajoute un nom. Après l’an 16, des documents d’Amarna et de Thèbes font apparaître un souverain qui porte le nom de couronnement Ânkhkhéperourê et le nom de naissance Néfernéferouaton, suivi selon les cas d’épithètes qui le rattachent à Akhenaton. Or Néfernéferouaton, « parfaite est la perfection d’Aton », est précisément le nom que Néfertiti a ajouté au sien, et c’est sous la forme Néfernéferouaton-Néfertiti que la nomme le titre de Mérirê II, intendant des appartements de la grande épouse royale. Plusieurs cartouches de ce roi portent des marques grammaticales féminines. Dans la tombe thébaine de Pairi (TT139), à Cheikh Abd el-Gourna, un scribe des offrandes divines d’Amon « dans le temple d’Ânkhkhéperourê » a laissé un graffito daté de l’an 3 de ce règne, publié par Alan Gardiner dès 1928, où il adresse une prière à Amon, le dieu qu’Akhenaton avait mis à l’écart. Le règne a donc atteint sa troisième année, et Amon y reçoit de nouveau des offrandes.

Qui se cache derrière ce roi au nom de reine ? Les égyptologues se divisent depuis des décennies. Marc Gabolde, depuis D’Akhenaton à Toutânkhamon (1998), y reconnaît Méritaton, la fille aînée du couple, et il a précisé dans un entretien au magazine Archaeology que Néfertiti, selon lui, était morte quelques mois avant son mari. James P. Allen, dans une étude parue en 2009, avant la publication de l’inscription de Dayr Abou Hennis, proposait une autre fille, la quatrième, qui portait elle-même le nom de Néfernéferouaton. D’autres y voient Néfertiti en personne, devenue roi après la mort d’Akhenaton, une lecture que l’an 16 a rendue plus plausible sans la démontrer. Selon la réponse, la sépulture à retrouver change de nature, celle d’une épouse royale enterrée auprès de son mari ou celle d’un pharaon qui a droit à sa propre tombe. Quatre ensembles de témoins permettent d’avancer, à condition de les reprendre un à un, les objets au nom d’Ânkhkhéperourê retrouvés chez Toutânkhamon, les momies anonymes des tombes KV35 et KV21 de la Vallée des Rois, les analyses génétiques publiées en 2010 et le mur nord de la chambre funéraire de Toutânkhamon, que trois campagnes de radar ont sondé sans réussir à s’accorder.

La suite de l’enquête
  1. « Efficace pour son mari »

  2. Une colline de la Vallée des Rois attend l’avis du Conseil suprême des antiquités

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