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Enquête
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Le meurtre de Thomas Becket : Henri II a-t-il donné l’ordre ?

Moyen ÂgeFrance & Occident féodal29 septembre 202620 min de lecture
Photo: Andreas Praefcke / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« Nuls ne m’en a vengié »

On objectera d’entrée qu’aucun roi du XIIᵉ siècle ne couche sur parchemin l’ordre de tuer un archevêque, et qu’il faut être naïf pour chercher cet ordre dans les archives. L’objection porte. Henri II n’a laissé aucun acte qui commande la mort de Thomas Becket, et aucun de ses adversaires, pas même le plus hostile des biographes du martyr, n’a prétendu en avoir vu un. Elle ne clôt pourtant rien, parce que les contemporains ne se sont jamais posé la question sous cette forme. Ils se sont demandé ce que le roi avait dit, devant qui, sur quel ton, et ce que ses chevaliers avaient cru entendre. Et ils ont laissé là-dessus, en moins de vingt ans, au moins treize Vies de saint Thomas, selon le décompte des conservateurs du British Museum, qui se recopient et se contredisent avec une application égale.

Les faits d’abord, peu discutés. Les paroles ensuite, qui le sont toutes.

Quand il se dénoue, le conflit dure depuis huit ans. Chancelier d’Henri II depuis 1155, Becket devient archevêque de Canterbury en 1162 à la demande du roi, puis refuse de garantir sans réserve les « coutumes » mises par écrit à Clarendon en janvier 1164, qui touchaient notamment au jugement des clercs criminels. Condamné par la cour royale à Northampton en octobre, il passe en France et y demeure six ans sous la protection de Louis VII. Le 14 juin 1170, Henri II fait couronner son fils aîné, Henri le Jeune, par l’archevêque d’York, Roger de Pont-l’Évêque, en présence de Gilbert Foliot, évêque de Londres, et de Josselin, évêque de Salisbury. Or le sacre du roi revient à Canterbury. Becket obtient du pape Alexandre III des lettres qui suspendent ou excommunient les trois prélats.

La paix est pourtant conclue en juillet, à Fréteval, sans que rien soit réglé sur le fond. Becket débarque en Angleterre au début de décembre, après avoir fait remettre aux trois évêques les lettres pontificales, et reprend possession de son siège. Le jour de Noël, il prêche dans sa cathédrale, puis excommunie Robert de Broc, qui venait de couper la queue d’un de ses chevaux de bât, et maudit tous ceux qui l’ont brouillé avec le roi. Guernes de Pont-Sainte-Maxence, qui compose en alexandrins sa Vie de saint Thomas à Canterbury entre 1172 et 1174, ajoute qu’il jette alors un cierge sur le dallage, pour que leur mémoire soit effacée du livre des élus (str. 994, v. 4966-4970).

Bur-le-Roi

Ce même jour de Noël, qui tombe cette année-là un vendredi, Henri II tient sa cour à Bur, résidence ducale proche de Bayeux, et les trois prélats frappés par l’archevêque viennent de traverser la Manche pour se jeter à ses pieds. On préférera ici la localisation de Guernes à la Bures-en-Bray que retiennent de nombreuses notices anglophones, parce que le poète écrit moins de quatre ans après les faits et rattache le lieu à une tradition normande précise. Il prête même à la salle un destin singulier. Dans la chambre de Bur, affirme-t-il, une jeune fille fut promise à Harold et l’expédition d’Angleterre jurée par le Bâtard (str. 1020, v. 5096-5100) ; la tapisserie de Bayeux, qui montre le serment de Harold, le situe à Bayeux même, et d’autres récits ailleurs encore.

Les paroles prononcées ce jour-là ne sont connues que par des hommes qui n’étaient pas dans la salle. Edward Grim, clerc venu de Cambridge, n’est arrivé à Canterbury que quelques jours avant le meurtre, et sa Vie de saint Thomas, achevée après 1174, met dans la bouche du roi une phrase latine souvent citée et souvent mal traduite. « Inertes ac miseros homines enutrivi et erexi in regno meo, qui nec fidem ferunt domino suo quem a plebeo quodam clerico tam probrose patiuntur illudi. » J’ai nourri et élevé dans mon royaume des hommes sans ressort et misérables, qui ne gardent pas la foi due à leur seigneur et le laissent bafouer si honteusement par un clerc de basse naissance (les traductions sont de la rédaction, sauf mention contraire). Les versions anglaises courantes écrivent « dans ma maison », comme si le roi ne s’en prenait qu’à ses familiers. Le latin dit « dans mon royaume », ce qui élargit singulièrement le cercle de ceux à qui l’on reproche de n’avoir rien fait.

Guernes, lui, fait parler le roi en ancien français, et plus durement. « Uns huem, fait lur li reis, qui a mun pain mangié, / Qui a ma curt vint povres, e mult l’ai eshalcié, / Pur mei ferir as denz ad sun talun drecié ! » Un homme qui a mangé mon pain, venu pauvre à ma cour et que j’ai élevé très haut, a levé le talon pour me frapper aux dents. La strophe s’achève sur « nuls ne m’en a vengié » (str. 1007, v. 5031-5035). Le talon levé vient de l’évangile de Jean, où le Christ applique à Judas le verset « celui qui mange le pain avec moi a levé contre moi son talon » (Jean 13, 18), et le poète sait ce qu’il fait en prêtant l’image au roi. Dans les deux versions, Henri II ne désigne personne pour agir. Il reproche aux siens de ne pas l’avoir vengé. Pour un chevalier de sa maison, un reproche d’inertie adressé à tous pouvait peser aussi lourd qu’une consigne donnée à un seul, et c’est sur cette nuance que les historiens se séparent encore.

Mardi 29 décembre, à l’heure des vêpres

Quatre hommes quittent la cour sans prendre congé, du moins sans que personne l’ait noté. Reginald Fitzurse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton sont des chevaliers de l’entourage royal, issus de familles possessionnées et proches de la couronne, et l’archevêque connaît au moins Morville, qu’il saluera par son nom. Selon Guernes, deux d’entre eux passent la mer vers Douvres et deux vers Winchelsea, sans que le vent les retarde (str. 1030). Le 28 décembre, ils se retrouvent au château de Saltwood, à une vingtaine de kilomètres de Canterbury, chez Ranulf de Broc, l’homme qui avait administré les terres de l’archevêché pendant l’exil. Toute la nuit, on y tient conseil. Au matin, Ranulf convoque par ban les chevaliers du voisinage (str. 1031-1032).

Le 29, en début d’après-midi, ils se présentent au palais archiépiscopal alors que Becket sort de table. L’entretien, dans sa chambre, tourne vite à l’altercation. Ils exigent qu’il lève les sentences portées contre les évêques et qu’il réponde de sa conduite devant le roi, et il refuse. Ressortis pour s’armer dans la cour, ils reviennent en force ; les moines entraînent l’archevêque vers la cathédrale, où l’on chante les vêpres, et il défend qu’on en barre les portes.

Dans le transept nord, au pied des marches qui montent au chœur, une voix lance « Où est Thomas Becket, traître au roi et au royaume ? ». Edward Grim, qui se tient à côté de lui, raconte que les chevaliers se jettent sur l’archevêque pour le traîner hors de l’église, avec l’intention de le tuer dehors ou de l’emmener enchaîné. Becket s’agrippe à un pilier et repousse Tracy si rudement que celui-ci manque tomber ; à Fitzurse, il lance une injure de corps de garde. Le premier coup lui emporte le sommet du crâne et manque trancher le bras de Grim, qui tentait de le parer. Les témoins ne s’accordent pas sur l’auteur de ce coup, Tracy selon Guernes et la saga islandaise de Thomas, Fitzurse selon d’autres récits et selon l’enlumineur qui, vers le milieu des années 1180, peindra un ours sur le bouclier de celui qui frappe. Guernes ajoute que Tracy crut ensuite avoir tranché le bras de Jean de Salisbury. Un deuxième coup ne fait pas plier l’archevêque. Au troisième, il tombe sur les genoux et les coudes. Un quatrième, que la tradition attribue à Richard le Breton, est porté avec une telle force que, selon Grim, la lame se brise sur le dallage. Un clerc venu avec eux, que les récits appellent Hugues de Horsea, dit Mauclerc, pose alors le pied sur la nuque du mort et répand la cervelle avec la pointe de son épée, avant de lancer « Allons-nous-en, chevaliers, celui-là ne se relèvera plus ». Les meurtriers repartent par le palais, qu’ils fouillent et pillent, sans doute à la recherche de papiers qui pourraient servir contre la victime.

Jean de Salisbury, ancien secrétaire de l’archevêque, était présent ce jour-là. Sa lettre à son ami Jean, évêque de Poitiers, connue par ses premiers mots, « Ex insperato », est la plus ancienne description conservée du crime, écrite au début de 1171 selon ses éditeurs de 1979, un peu plus tard selon une datation récente que tous n’acceptent pas. Elle circule aussitôt, et c’est elle qu’on retrouve, précédée de l’une des premières images du meurtre, en tête du grand recueil des lettres de Becket compilé à Canterbury.

Le fragment de lame, lui, devient une relique. Les pèlerins viendront le baiser dans la chapelle aménagée à l’endroit même, que l’on appelle le Martyrdom, et c’est là que la mémoire du crime a pris corps, bien avant qu’on se demande qui l’avait voulu.

Un pastiche biblique de 1740

Aucune de ces sources ne contient la phrase que tout le monde connaît. « Qui me délivrera de ce prêtre turbulent ? » sort d’un recueil anglais de 1740, la Chronicle of the Kings of England du libraire Robert Dodsley, pastiche du style biblique où le roi s’écrie « O wretched man that I am, who shall deliver me from this turbulent priest ? », décalque de l’épître aux Romains (7, 24). Le cinéma l’a ensuite retouchée en « meddlesome priest ». Les conservateurs du British Museum, en 2021, ne la faisaient pas remonter plus haut que le XVIIIᵉ siècle.

Ce déplacement compte plus qu’il n’y paraît. La formule moderne fait du roi un homme qui demande, et la question laisse à celui qui l’entend la responsabilité de répondre, ce qui explique sa fortune dans le vocabulaire politique anglophone, où elle sert encore à désigner l’ordre qu’on donne sans le donner. Les versions du XIIᵉ siècle font de lui un homme qui accuse les siens d’avoir failli. Entre les deux, la charge a changé de côté.

Deux textes portent jusqu’ici l’essentiel du récit, la Vie d’Edward Grim, publiée au deuxième volume des Materials for the History of Thomas Becket, et le poème de Guernes. Aucun de leurs auteurs n’était à Bur. Il faut maintenant les confronter à ce qui s’est écrit ailleurs, et d’abord autour du roi. Guernes raconte une conjuration jurée sur des reliques la veille de Noël et un archevêque d’York qui paie soixante marcs par tête ; une lettre transmise sous le nom d’Henri II explique au pape, quelques semaines après le meurtre, comment sa colère a pu servir de cause ; William FitzStephen, clerc de Becket, affirme que le roi a envoyé trois barons saisir l’archevêque au lendemain de Noël ; et la charte d’absolution scellée à Avranches en mai 1172, dont Anne Duggan a donné l’édition critique en 2000, consigne en une subordonnée ce que la papauté a accepté de tenir pour vrai.

La suite de l’enquête
  1. Soixante marcs pour chacun des quatre

  2. Les verges des moines de Christ Church

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