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Enquête
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Le linéaire A, l’écriture minoenne qu’on sait lire sans la comprendre

AntiquitéÉcriture & langues4 octobre 202620 min de lecture
Francesco Bini / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un anneau d’ivoire à Knossos et le mot qui veut dire total

Cent cinq signes sur une plaquette d’argile, cent dix-neuf sur un anneau d’ivoire. Le premier nombre est celui de HT 123, une tablette de Haghia Triada inscrite sur ses deux faces, à laquelle les éditeurs du second objet ont choisi de le comparer. Le second compte les signes entiers, mutilés ou réduits à des traces sur un objet sorti du sol de Knossos et publié sous le sigle KN Zg 57. Au printemps 2025, l’écart de quatorze signes a fait le tour des sites d’actualité archéologique, presque partout sous le même titre, celui de la plus longue inscription jamais trouvée dans une écriture que personne ne sait lire.

Les éditeurs, les épigraphistes Dimitri Nakassis, Thomas Palaima et Massimo Perna, avaient refait l’arithmétique avant les journalistes. Sur HT 123, plus de 40 % des signes sont des chiffres ou des points qui séparent les mots, si bien qu’il ne subsiste qu’une soixantaine de signes notant des sons ou désignant des choses. L’anneau ne porte aucun chiffre sur aucune de ses faces. Le record tient donc, et il tient même mieux que ne le laisse croire l’écart brut, puisqu’il met en regard un texte fait presque uniquement de mots et d’images et un compte de magasin où les nombres occupent près de la moitié de la place.

L’objet vient de la parcelle Anetaki, dans le village moderne bâti sur la ville antique de Knossos. Une fouille de sauvetage y commence en 2011 sous la direction d’Athanasia Kanta, du ministère grec de la Culture, et se poursuit jusqu’en 2017. Cinq cent vingt-cinq mètres carrés sont dégagés jusqu’au rocher, par endroits à huit mètres de profondeur, dans une stratigraphie criblée de fosses, de puits et de murs arrachés. Le terrain se révèle un lieu de culte fréquenté depuis la période protopalatiale, vers 1800 av. J.-C., jusqu’au IIᵉ siècle apr. J.-C. Tout en haut de la séquence, les fouilleurs retrouvent d’ailleurs un mur d’enceinte sacrée d’époque romaine, muni de deux marches où se tenaient les spectateurs, et un double temple consacré à Artémis et à Zeus. Plus bas s’étend un grand bâtiment néopalatial, daté entre 1700 et 1450 av. J.-C., élevé en partie avec des blocs de remploi qui portent encore des marques de maçon. Sa salle 1, semi-enterrée, s’allonge sur 3,70 mètres par 9,50, adossée à la pente de la colline. Dans son angle nord-ouest, une fosse creusée dans le rocher tendre puis rehaussée de murets forme un dépôt étroit, de 1,10 mètre sur 0,80 à l’intérieur, conservé sur 1,60 mètre de haut et bourré de vases. L’anneau et son manche reposent dans la même couche, brisés en dizaines de fragments que les restaurateurs de l’éphorie d’Héraklion ont ensuite réassemblés.

L’anneau est découpé dans une tranche de défense d’éléphant. Il mesure de 13,5 à 14 centimètres de diamètre extérieur et un peu plus de 10 centimètres de diamètre intérieur, légèrement elliptique, comme la défense dont il provient. Sa tranche externe fait 1,2 centimètre de haut, sa tranche interne 1,8, ce qui donne à la face supérieure une légère pente. Deux trous d’un centimètre le traversent de part en part et deux cavités aveugles leur répondent à angle droit, d’où les épigraphistes déduisent qu’un petit objet en matière périssable, disparu depuis, était suspendu au centre et maintenu sur deux axes. Athanasia Kanta parle à titre provisoire d’un « sceptre religieux », probablement destiné à être présenté vu sa fragilité. Le mot « anneau », retenu par les épigraphistes, paraît préférable à celui de sceptre qui a fait les titres de 2025, parce qu’il décrit la forme sans prêter à l’objet un usage qu’aucun texte n’atteste.

Sur la face supérieure, dans des cases séparées par des traits verticaux que les éditeurs appellent des métopes, défilent sur une moitié de la surface douze quadrupèdes tournés vers la gauche. L’autre moitié aligne au moins seize signes conservés et une dizaine de vases gravés avec un réalisme rare pour cette écriture, dont six amphores d’un même type, un rhyton (vase rituel à verser) et un trépied ; sur plusieurs d’entre eux, un signe syllabique sort de l’embouchure à la manière d’une étiquette. La face inférieure porte six groupes de signes bien conservés, suivis de trois idéogrammes que le linéaire B lit comme le grain, probablement la farine, et les olives. Sur la tranche extérieure, abîmée sur au moins 40 % de sa surface, on reconnaît au moins neuf groupes de signes et cinq étoffes distinguées par le nombre de leurs franges. La tranche intérieure, presque entièrement rongée, semble n’avoir porté qu’une file de neuf peaux de bêtes. Le total atteint environ quatre-vingt-quatre signes lisibles en tout ou en partie et trente-cinq autres réduits à des traces ou restitués.

Le manche, lui, compte.

Long d’environ 13 centimètres, il est gravé d’une autre main, en signes plus petits mêlés de nombres, et ses éditeurs l’ont publié à part sous le sigle KN Zg 58. Sur l’anneau, les signes sont incisés avec la précision des sceaux en hiéroglyphique crétois, l’autre écriture de la Crète minoenne, plus figurative, que l’on pratiquait en même temps que le linéaire A. Pour les auteurs de la publication, une inscription en linéaire A associe ici pour la première fois l’image et l’écriture dans un même message : les animaux dessinés et les vases nommés composent ensemble ce qui ressemble à l’inventaire d’une fête rituelle avec sacrifices.

La presse a daté la trouvaille de 2024, qui est l’année de sa publication. L’objet est sorti de terre entre 2011 et 2017, présenté aux spécialistes au XVᵉ colloque international d’études mycéniennes en septembre 2021, puis décrit dans les actes parus à l’université de Crète sous le titre KO-RO-NO-WE-SA.

Cent quarante-sept tablettes dans une villa de la Messara

Le nom de l’écriture remonte à Arthur Evans, le fouilleur de Knossos, en 1909, et son inventaire complet a pris neuf ans. Louis Godart et Jean-Pierre Olivier publient de 1976 à 1985, pour l’École française d’Athènes, un Recueil des inscriptions en linéaire A en cinq volumes, que les spécialistes désignent par son acronyme, GORILA. L’ensemble réunit 1 427 documents qui ne portent, au total, que 7 147 signes. En 2025, Maurizio Del Freo et Julien Zurbach en publient un supplément établi selon les mêmes règles, qui ajoute 107 documents et 427 signes parus jusqu’à la fin de 2023 et porte le total à 1 534 documents pour 7 574 signes. Publié en 2024, l’anneau d’Anetaki n’y figure donc pas. Le linéaire B, l’écriture grecque qui lui succède, est connu par quelque six mille inscriptions.

Les supports les plus nombreux sont des scellés d’argile, petites mottes pressées sur une marchandise ou sur un document et frappées d’un sceau, qui approchent le millier. Les tablettes sont environ trois cents, les rondelles (disques d’argile scellés sur la tranche, qui servaient de reçus) un peu plus d’une centaine, et les vases de pierre ou d’argile inscrits, tables à libation comprises, une centaine encore. Une tablette de Zakros, ZA 10, mesure 5,1 centimètres sur 8,6 pour 1,2 d’épaisseur, et beaucoup portent des traces d’effacement, signe qu’on les grattait pour les réutiliser. Certains scellés à fond plat gardent au revers l’empreinte de fibres et de cordelettes, celle d’un parchemin ou d’un papyrus plié qu’ils fermaient. Les Minoens écrivaient donc aussi sur des matières périssables, dont rien n’a survécu. On ne connaît en linéaire A ni inscription monumentale, ni correspondance diplomatique, ni texte littéraire.

Le plus gros lot vient de Haghia Triada, une villa de la plaine de la Messara, dans le sud de l’île, à trois kilomètres du palais de Phaistos. Barbara Montecchi, qui lui a consacré en 2019 la première étude d’ensemble, y recense 147 tablettes, 22 rondelles et plus d’un millier de scellés, presque tous pris dans la couche d’incendie qui détruit le site à la fin de la phase dite minoen récent IB. Elle y distingue des comptes de prélèvements, d’artisanat, de main-d’œuvre, de bétail et de banquets. Les tablettes étaient de l’argile crue, faite pour être lissée et réécrite, et c’est l’incendie qui les a cuites et rendues durables, de sorte que la Crète minoenne parle surtout par ses brouillons de magasinier.

Dans le temps, l’écriture couvre environ trois siècles et demi. Les plus anciennes attestations remontent à la période protopalatiale, entre 1800 et 1700 av. J.-C., à Phaistos, à une époque où le hiéroglyphique crétois reste en usage plus au nord, à Knossos et à Malia. L’essentiel date de la fin de la période néopalatiale, entre 1600 et 1450 environ. Hors de Crète, on trouve du linéaire A dans les îles (Théra, Kéa, Mélos, Samothrace, Cythère), sur des vases de Milet, en Asie Mineure, et sur quelques objets du continent grec, à Haghios Stephanos, Tirynthe et Argos. Après 1450, l’usage administratif disparaît, mais une statuette d’argile de Poros, près d’Héraklion, datée du minoen récent IIIA, porte encore une inscription dans cette écriture.

On en prononce pourtant une bonne part. Sur les quelque 180 signes simples du répertoire, un noyau d’environ 90 se retrouve dans tous les sites, et la plupart de ces signes existent aussi en linéaire B avec une forme presque identique, d’où le préfixe AB qui les désigne. Avec les valeurs du linéaire B, certains mots sonnent comme dans les tablettes grecques. Le nom de Phaistos s’écrit pa-i-to dans les deux écritures ; des noms d’hommes, comme da-i-pi-ta ou pa-ra-ne, passent de l’une à l’autre sans changer. Un mot, ku-ro, revient à la fin des listes, juste avant un nombre qui fait la somme des lignes précédentes, et l’on en déduit qu’il signifie « total ». Philippa Steele, qui a dirigé à Cambridge un programme européen sur les premières écritures, résume la situation d’une image sobre, celle de séquences que l’on peut lire à voix haute de façon assez juste sans comprendre la langue qu’elles notent.

La formule de « dernière écriture muette de l’Europe » achoppe sur ses deux termes. Le linéaire A n’est pas muet au sens propre, puisqu’on en entend les syllabes. Il n’est pas non plus le dernier, ni l’unique. Le hiéroglyphique crétois, environ trois cents inscriptions, reste lui aussi indéchiffré, tout comme le chypro-minoen, quelque deux cent cinquante inscriptions trouvées surtout à Chypre, une écriture probablement dérivée du linéaire A, donc plus jeune que lui. Faut-il pour autant renoncer à l’image ? Le camp de l’écriture « muette » garde un argument sérieux. En dehors de quelques termes devinés par leur place dans un compte et de quelques idéogrammes compris par leur dessin, aucun texte en linéaire A n’a reçu de traduction acceptée, aucune inscription bilingue n’a été trouvée, et aucune famille de langues n’a été reconnue comme celle du minoen. On entend les syllabes, on n’entend pas la phrase.

Le constat repose sur deux appuis publics, le recueil de Godart et Olivier complété en 2025 par celui de Del Freo et Zurbach d’un côté, la publication du dépôt d’Anetaki dans les actes de 2024 de l’autre. Il faut maintenant reprendre les pièces une à une, en commençant par le geste de 1952 qui permet de prononcer ces signes, puis les quelques mots que le grec semble avoir gardés de la langue minoenne, les tables à libation des sanctuaires de sommet et les fractions gravées sur le manche d’ivoire de Knossos.

La suite de l’enquête
  1. Hermonax savait comment les Crétois appelaient la figue

  2. Sémitique, louvite, hourrite, étrusque ou grec

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