Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Laozi a-t-il existé ? trois candidats pour un seul nom d’auteur

PhilosophieLe taoïsme9 septembre 202615 min de lecture
Sharkman / Wikimedia Commons
15 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Trois candidats pour un archiviste dont l’historien doute

Un écart de vingt-quatre ans dans le même livre

Deux chapitres du même ouvrage, écrits par le même homme, ne donnent pas la même date. Au chapitre 5 des Mémoires historiques, dans les annales du pays de Qin, Sima Qian note qu’en la onzième année du duc Xian, soit 374 avant notre ère, un grand archiviste des Zhou nommé Dan vint annoncer au souverain que Qin et Zhou, longtemps unis puis séparés, se rejoindraient et qu’un hégémon en sortirait. Le chapitre 4, celui des Zhou, rapporte la même entrevue à la même date. Au chapitre 63, dans la notice consacrée à Laozi, l’épisode est daté autrement, cent vingt-neuf ans après la mort de Confucius. Confucius meurt en 479. L’addition donne 350, année où le duc Xian est mort depuis douze ans et où son fils règne à Xianyang.

Vingt-quatre ans manquent quelque part.

L’écart peut n’être qu’une faute de copie, et des philologues chinois l’ont expliqué ainsi. Il peut aussi trahir la manière dont la notice a été fabriquée, en collant l’un à l’autre des matériaux qui ne venaient pas de la même source et ne se recouvraient pas. Ce qu’on peut en dire sans forcer, c’est que le chiffre de cent vingt-neuf ans, seul argument chronologique dont dispose la thèse identifiant Laozi à l’archiviste Dan, contredit trois autres passages du livre où il figure.

L’archiviste, le passage et les cinq mille mots

Le noyau du récit tient en une page. Laozi est originaire de Chu, du village de Quren, canton de Li, préfecture de Ku. Il porte le nom de clan Li, le nom personnel Er, le nom social Dan, et il est historiographe des archives royales des Zhou. Confucius se rend à la capitale pour l’interroger sur les rites. La réponse qu’il reçoit est une rebuffade : ceux dont tu parles sont morts, leurs os sont pourris, il ne reste que leurs paroles ; abandonne ton air arrogant, tes désirs multiples, ta mine composée et tes ambitions démesurées, rien de tout cela ne te sert. Confucius sort et dit à ses disciples qu’il sait comment prendre l’oiseau qui vole, le poisson qui nage et la bête qui court, mais qu’il ignore comment saisir le dragon qui monte au ciel porté par le vent et les nuages, et qu’aujourd’hui il a vu Laozi, lequel est bien un dragon. Suit le départ. Laozi cultive la voie et la vertu, son étude a pour règle de s’effacer et de rester sans renom. Il vit longtemps chez les Zhou, voit leur déclin, et part. À la passe, l’officier Yin Xi lui dit qu’il va se retirer du monde et le force à écrire pour lui. Il compose alors un livre en deux parties, plus de cinq mille mots sur le sens de la voie et de la vertu, puis s’en va, et personne ne sait où il a fini.

Ce récit est celui que tout le monde connaît. Il commande l’iconographie du vieillard sur son buffle, la géographie sacrée des passes de l’ouest, et jusqu’au titre du livre.

« Le monde ne sait pas si cela est ainsi »

La suite de la notice est moins fréquentée. Sima Qian y empile des variantes qu’il ne concilie pas. Un premier « certains disent » propose Lao Laizi, lui aussi de Chu, auteur d’un ouvrage en quinze chapitres sur l’usage des doctrines de la voie, contemporain de Confucius. Un second avance que Laozi vécut plus de cent soixante ans, ou plus de deux cents, parce qu’il cultivait la voie et nourrissait sa longévité. Un troisième introduit le grand archiviste Dan et sa prédiction au duc Xian. Vient ensuite la phrase déjà citée, certains disent que Dan était Laozi, d’autres que non, le monde ne sait pas si cela est ainsi. Vient enfin une généalogie, un fils général du pays de Wei, quatre générations, un descendant au service de l’empereur Wen des Han.

Un historien qui aligne trois identifications incompatibles et refuse d’arbitrer fait autre chose qu’une biographie. Il verse au dossier des pièces qu’il déclare lui-même non concluantes. C’est ce geste, plus que le contenu du récit, qui a fondé deux mille ans de discussion.

Le sorite d’Eubulide appliqué à un vieux maître

La question « Laozi a-t-il existé ? » reste mal formée tant qu’on n’a pas dit quel Laozi. Un outil grec aide à voir pourquoi, non par comparatisme mais parce qu’il isole exactement la difficulté. Eubulide de Mégare, contemporain d’Aristote, a laissé un raisonnement que Diogène Laërce énumère parmi ses paradoxes au livre II, section 108. Un grain de blé ne fait pas un tas, ni deux, ni trois. Ajoutez-en un à chaque fois, vous ne trouverez jamais le grain qui transforme la collection en tas. Le sorite montre qu’un prédicat vague résiste à toute frontière nette.

Transposez au personnage. Combien des propriétés attribuées à Laozi faut-il satisfaire pour être Laozi ? S’il faut les satisfaire toutes, être né à Ku, avoir tenu les archives des Zhou, avoir instruit Confucius, avoir vécu deux cents ans, avoir écrit cinq mille mots à la demande d’un gardien de passe, alors la réponse est négative et l’enquête est close en trois lignes. S’il suffit d’un noyau, il faut dire lequel, et personne ne l’a fait de manière consensuelle. La divergence entre sinologues chinois et occidentaux se joue en partie là, et non sur les documents, qui sont les mêmes des deux côtés.

Dans les pages qui suivent, on écrit Lao Dan quand la source ancienne écrit Lao Dan, et Laozi quand elle écrit Laozi. La distinction coûte peu et évite de préjuger de ce qui est en question, car les deux noms n’apparaissent pas dans les mêmes textes ni dans les mêmes rôles.

Quatre textes plus anciens que la biographie

Avant Sima Qian, quatre corps de textes nomment un Lao Dan, et ils ne le peignent pas de la même manière.

Le Mémorial des rites, au chapitre « Questions de Zengzi », fait citer Lao Dan par Confucius à quatre reprises, toujours sur des questions de funérailles. Un passage vaut d’être lu en entier. Zengzi demande ce qu’il faut faire si une éclipse survient pendant que le convoi funèbre est déjà en chemin. Confucius répond que jadis, alors qu’il assistait Lao Dan pour un enterrement à Xiangdang, ils arrivaient à la route quand le soleil fut mangé, et que Lao Dan ordonna d’arrêter le cercueil, de se ranger à droite du chemin, de cesser les pleurs et d’attendre le changement. Le jour revenu, on repartit. Ce Lao Dan est un spécialiste du rituel qui appelle Confucius par son nom personnel, Qiu, ce que seul se permet un aîné. Rien en lui n’annonce le sage du non-agir.

Le Zhuangzi est le premier texte à employer Laozi comme nom de personne et à l’identifier à Lao Dan. Dans les chapitres intérieurs, au troisième, la mention la plus ancienne est le récit de ses obsèques. Lao Dan mourut, Qin Shi vint le pleurer, poussa trois cris et sortit. Ses disciples s’en étonnent, et Qin Shi explique qu’il l’avait pris pour un homme accompli et ne le croit plus, puisque des vieillards le pleurent comme un fils et des jeunes gens comme une mère. Le premier texte qui nomme Laozi raconte donc son enterrement. Le chapitre 33, celui qui recense les doctrines, l’apparie au gardien de passe Guan Yin et les salue tous deux comme les grands hommes vrais de l’Antiquité, en lui attribuant une formule que le livre reçu porte au chapitre 28.

Le Xunzi, au chapitre « De la nature », le range parmi les positions doctrinales et le corrige d’une phrase. Laozi a vu ce qu’il y a dans le fait de se plier, il n’a pas vu ce qu’il y a dans le fait de se déployer. Nous sommes au IIIᵉ siècle avant notre ère, et Laozi est déjà un nom d’école.

Le Han Feizi, enfin, consacre deux chapitres entiers, « Expliquer Laozi » et « Illustrer Laozi », à commenter des phrases du texte en les citant presque toujours mot pour mot. C’est le plus ancien commentaire conservé.

Un cinquième corps de textes se signale par son silence. Les Entretiens de Confucius ne mentionnent nulle part Lao Dan. Le seul candidat est un « Lao Peng » que le maître se donne pour modèle au chapitre 7, et dont la tradition commentariale n’a jamais su avec certitude s’il désigne un homme ou deux.

Graham démonte le récit en trois couches

En 1986, le sinologue britannique A. C. Graham publie un essai bref, « The Origins of the Legend of Lao Tan », qui reste l’analyse la plus discutée du dossier. Sa thèse tient en une opération. Le récit de Sima Qian assemble des légendes distinctes, qu’on peut dater séparément, au lieu de dériver d’une tradition unique dégradée.

La couche la plus ancienne est la rencontre de Confucius avec Lao Dan, attestée au IVᵉ siècle avant notre ère. Graham lui reconnaît une origine confucéenne, ce qui est son argument le plus fort, car une école n’invente pas un maître à son propre fondateur, et les questions posées portent sur les rites funéraires, terrain confucéen. Il ne va pas jusqu’à nier que la rencontre ait eu lieu. Sur une deuxième couche, Lao Dan devient un penseur pour son propre compte, avec des propos qu’on lui prête et qui finissent recueillis. Sur une troisième, sous les Han, quand Sima Tan, père de l’historien, classe les savoirs en six familles, un ensemble de textes hétérogènes est rassemblé sous l’étiquette daojia, la maison de la voie, et Laozi s’y trouve installé comme fondateur.

L’objection sérieuse à ce schéma existe et il faut la donner dans sa version forte, parce qu’elle domine aujourd’hui la recherche en Chine. Que la figure ait été enrichie par couches ne prouve rien contre l’existence d’un noyau, et le fait que Laozi apparaisse favorablement dans les sources confucéennes comme dans les sources taoïstes rend peu vraisemblable une fabrication polémique. Alan Chan, qui signe la notice de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, écrit qu’il voit peu de raisons de rejeter l’affirmation traditionnelle selon laquelle Laozi fut un contemporain plus âgé de Confucius.

Les textes transmis et les conjectures en étaient là quand des pilleurs de tombes ont ouvert deux fois la même sépulture, en 1993, à neuf kilomètres au nord de l’ancienne capitale de Chu. Ce qu’ils ont laissé derrière eux a changé la nature des documents disponibles sans changer la nature de la question. Il faut maintenant examiner ces lamelles une à une, ce qu’elles portent au chapitre 19 et ce qu’elles n’y portent pas, ce que les rouleaux de soie de Mawangdui font à l’ordre du livre, ce qu’une conjecture philologique du XIXᵉ siècle est devenue quand un manuscrit l’a mise à l’épreuve, et pourquoi la généalogie que Sima Qian place en fin de notice sert d’argument aux deux camps.

La suite de l’enquête
  1. Les lamelles de Guodian n’ont pas le texte qu’on attendait

  2. Un désaccord savant qui a changé de camp en un siècle

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.