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Enquête
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L’écriture de l’Indus est-elle une écriture ? Quatre mille textes en procès

AntiquitéÉcriture & langues9 octobre 202616 min de lecture
Royroydeb / Wikimedia Commons
16 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Dix signes de gypse au-dessus de la porte nord

Une écriture que personne ne sait lire reste une écriture, objectera-t-on. Le linéaire A de la Crète minoenne résiste aux déchiffreurs depuis plus d’un siècle, et nul ne lui conteste sérieusement ce statut, parce que la plupart de ses signes reparaissent, avec une valeur sonore connue, dans le linéaire B qui servait à noter le grec mycénien. L’objection suppose donc un indice venu d’ailleurs, une parenté graphique, une bilingue, un nom de roi transcrit dans une autre écriture ou une liste de signes dressée par des scribes, qui garantisse que les signes renvoient à des mots ou à des sons. Pour les signes de la vallée de l’Indus, aucun indice de cette espèce n’est apparu en cent cinquante ans de recherches, et c’est de ce manque que part toute la discussion.

Le matériel, lui, abonde. Selon les décomptes, entre 4 000 et 5 000 objets inscrits sont connus aujourd’hui, sortis d’une aire qui va du Baloutchistan pakistanais au Gujarat indien, et la plupart datent de la phase dite mûre de la civilisation, entre 2600 et 1900 avant notre ère environ. Parmi eux dominent des sceaux carrés en stéatite, une pierre tendre qu’on durcissait à la cuisson, gravés en creux d’un animal et d’une courte ligne de signes, l’animal le plus fréquent étant un quadrupède de profil à corne unique que les archéologues appellent, faute de mieux, la licorne. Au Metropolitan Museum de New York, le sceau coté 49,40,1 mesure 3,8 centimètres de côté pour un centimètre d’épaisseur, et son histoire récente vaut un détour, puisque le musée l’a acheté en 1949 à l’ancien directeur des fouilles de Mohenjo-daro, alors retiré à Guildford, dans le Surrey. Le sceau que l’Archaeological Survey of India a donné au British Museum en 1947, coté 1947,0416,3, fait à peine plus de trois centimètres de côté. À côté des sceaux, on connaît des empreintes sur argile, des tablettes miniatures, des plaquettes de cuivre, des tessons, des bracelets, des baguettes d’ivoire, des armes et des outils de métal.

Une inscription, une seule, échappe à l’échelle de la main. À Dholavira, sur l’île de Khadir que cernent les étendues salées du Grand Rann de Kachchh, l’Archaeological Survey of India ouvre en 1990 des fouilles dirigées par R. S. Bisht. Dans la chambre ouest de la porte nord de la citadelle, l’équipe dégage dix grands signes faits de morceaux de gypse découpés puis assemblés, chacun haut de plus de trente centimètres. Le bois qui les portait a pourri, son empreinte demeure, et sa longueur correspond à peu près à la largeur du passage central de la porte, 3,5 mètres. Bisht en déduit, dans le rapport final publié en 2015, que le panneau était fixé sur la façade, au-dessus de la porte, pour être vu de loin grâce à la blancheur de ses signes, et il le rattache au stade IV de la ville, celui de la culture harappéenne classique. On ne connaît pas d’autre inscription indusienne de cette taille. Les partisans de l’écriture en ont souvent tiré argument, car on ne hisse guère au-dessus d’une porte, en signes de trente centimètres, un message que personne ne lirait. L’argument prouve surtout qu’on voulait être vu, et une enseigne de cette taille peut aussi bien porter un emblème qu’un nom de ville ou de souverain.

Avant de raisonner sur ces signes, il a fallu les compter. En 1977, l’épigraphiste indien Iravatham Mahadevan publie dans les mémoires de l’Archaeological Survey of India une concordance qui reprend 2 906 objets inscrits, ramène leurs signes à une liste normalisée de 417 et relève chacune de leurs 13 372 occurrences avec sa place dans le texte, à la manière des concordances que les philologues dressent pour les auteurs classiques. Dix ans plus tard paraît à Helsinki le premier volume du Corpus des sceaux et inscriptions de l’Indus, dirigé par l’indianiste finlandais Asko Parpola avec ses partenaires indiens puis pakistanais, qui photographie les objets un à un (collections indiennes en 1987, collections pakistanaises en 1991, matériel nouveau en 2010). Le nombre de signes distincts varie selon les spécialistes, autour de 400 pour Parpola, 417 pour Mahadevan, près de 700 pour l’archéologue Bryan Wells, qui traite en signes séparés ce que d’autres tiennent pour des variantes. De ces listes concurrentes, celle de Mahadevan a la préférence ici, parce que la plupart des tentatives de déchiffrement l’utilisent et que les discussions restent ainsi comparables.

Quelques résultats tiennent depuis des décennies. En 1966, B. B. Lal, qui fouille alors le site de Kalibangan au Rajasthan, publie dans la revue Antiquity une note de quatre pages sur le sens de l’écriture. Sur des inscriptions incisées où les traits se chevauchent, il observe que le signe de gauche recouvre chaque fois son voisin de droite, donc que le graveur commençait par la droite. Gravés en miroir, les sceaux laissent une empreinte qui se lit dans le même sens, et lorsque la place vient à manquer, c’est à gauche, en fin de ligne, que les signes se serrent ou descendent d’un cran. La position des signes obéit elle aussi à des habitudes, certains n’apparaissant presque qu’en fin de texte, d’autres presque toujours au début. Quant à la brièveté, personne ne la discute. Les quelque 2 900 textes de la concordance de 1977 comptent en moyenne 4,6 signes. Sur une seule face, le texte le plus long, celui du sceau M-314 de Mohenjo-daro, aligne dix-sept signes sur plusieurs lignes dans un carré de 2,54 centimètres sur 2,41 ; sur une seule ligne, le maximum tombe à quatorze (sceau M-355), et en additionnant les faces d’un même objet, l’astrophysicien Mayank Vahia arrive à vingt-six.

Les signes ne surgissent pas d’un coup. À Harappa, les fouilles américaines du Harappa Archaeological Research Project, codirigées par Richard Meadow et Jonathan Mark Kenoyer, ont recueilli dans les niveaux de la phase dite de Ravi, qui commence vers 3300 avant notre ère, peut-être plus tôt, des tessons marqués avant ou après cuisson, dont quelques formes annoncent des signes plus tardifs. La phase de Kot Diji, entre 2800 et 2600 environ, livre ce que Kenoyer appelle une écriture indusienne ancienne, encore peu fixée. En mai 1999, une dépêche de la BBC annonçait la découverte de l’écriture la plus ancienne du monde, et Meadow dut préciser publiquement que l’intérêt de Harappa ne tenait à aucun record. Les signes disparaissent ensuite assez brusquement, au début du IIᵉ millénaire, avec le déclin des grandes villes et la fin des sceaux carrés.

Du côté mésopotamien, les textes cunéiformes apportent un indice venu de l’extérieur.

Les scribes de Sumer et d’Akkad connaissent un pays lointain, Meluhha, d’où arrivent la cornaline et d’autres produits de luxe, et que la plupart des spécialistes placent dans la vallée de l’Indus et ses marges. Sur le cylindre A de Gudea, prince de Lagash vers 2120 avant notre ère, conservé au Louvre sous le numéro MNB 1512, le dieu Ningirsu annonce en songe que Magan et Meluhha, « sortant de leurs montagnes, y descendront » pour honorer son temple (colonne IX). Un autre objet du Louvre, plus modeste, va plus loin. C’est un sceau-cylindre de la fin de l’époque d’Akkad, entré au musée avec l’ancienne collection De Clercq, dont l’inscription donne le nom de son propriétaire, Shu-ilishu, et son titre, interprète de la langue de Meluhha. Sa provenance exacte est inconnue et la pierre a été retaillée dans l’Antiquité, mais la lecture a été vérifiée sur une empreinte neuve tirée en 2004, pendant un prêt au Metropolitan Museum. Il existait donc une langue de Meluhha, assez étrangère à l’akkadien pour qu’un homme en fasse son métier. À Ur, dans le sud de l’Irak, les fouilles britanniques des années 1920 ont aussi livré des sceaux de style indusien, dont l’un, au British Museum sous le numéro 120573, montre un taureau gravé à la manière de l’Indus sous une ligne de cunéiforme. Une langue parlée, des traducteurs et des sceaux qui voyagent ne prouvent pas pour autant que les signes de l’Indus notaient cette langue.

En décembre 2004, l’Electronic Journal of Vedic Studies publie un article de trente-neuf pages au titre sans nuance, « The Collapse of the Indus-Script Thesis », signé par l’historien des idées Steve Farmer, le linguiste informaticien Richard Sproat et l’indianiste de Harvard Michael Witzel. La thèse tient en une phrase, les signes de l’Indus ne notaient aucune langue, et ses auteurs l’appuient sur une série d’observations. Les textes sont trop courts, et pas un objet, sur des milliers, ne porte une inscription longue, alors que toutes les civilisations connues pour avoir écrit sur des supports périssables ont aussi laissé des textes longs sur des tessons, des murs ou des statues. On n’a retrouvé ni encrier, ni stylet, ni palette, ni image de scribe. Les signes les plus fréquents se répètent très rarement à l’intérieur d’un même texte, ce qui surprend dans un système censé noter des sons, et plus d’un quart des 417 signes de Mahadevan n’apparaît qu’une fois. Datés de la fin de la civilisation, les sceaux en barre ne montrent aucune évolution vers une notation plus phonétique après au moins six siècles d’usage et de contacts commerciaux avec la Mésopotamie lettrée. Les auteurs proposent un autre modèle, celui des emblèmes divins alignés sur les bornes babyloniennes, les kudurrus, qui ordonnent des symboles sans transcrire de phrases. Pour mesurer l’écart, ils rappellent qu’on connaissait alors à peine plus d’une vingtaine d’inscriptions en élamite linéaire, l’écriture des voisins iraniens de l’Indus, et que la plupart dépassaient déjà en longueur le plus long texte indusien. L’article se clôt sur la liste des découvertes qui suffiraient à le réfuter.

Très vite, la réplique arrive de plusieurs côtés. L’archéologue italien Massimo Vidale publie en 2007 dans la revue East and West une réponse de trente-quatre pages où il juge l’article bâti sur des hypothèses présentées comme des démonstrations. Asko Parpola, qui défend depuis la fin des années 1960 l’idée d’une langue dravidienne sous les signes, répond point par point en 2005 puis en 2008. En avril 2009, une équipe indo-américaine menée par l’informaticien Rajesh Rao, avec Mahadevan parmi les cosignataires, publie dans Science une mesure statistique qui rapproche les signes de l’Indus des langues naturelles. Il faut désormais examiner un à un les arguments, la brièveté des textes et les signes uniques, les tablettes jetées par lots à Harappa, les étiquettes scellées de Lothal et les sceaux indusiens retrouvés autour du golfe Persique, puis les courbes d’entropie qui ont fait de cette querelle d’épigraphistes une affaire de statisticiens.

La suite de l’enquête
  1. Les tablettes jetées hors du mur de Harappa

  2. Un interprète de Meluhha attend toujours sa bilingue

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