0. Avant-propos
Comprendre l’Inde ancienne
Sur un rocher de Dhauli, à une dizaine de kilomètres de Bhubaneswar, le roi Ashoka a fait graver au IIIᵉ siècle avant notre ère la série de quatorze proclamations qu’on retrouve, avec des variantes, d’un bout à l’autre de son royaume. Trois y manquent, dont la treizième, celle où il chiffre sa conquête du Kalinga : cent cinquante mille déportés, cent mille tués, et bien davantage de morts ensuite. Dhauli se trouve au Kalinga. À la place, deux textes adressés aux fonctionnaires de la province, et le même remplacement à Jaugada, l’autre rocher gravé de la région.
Un roi choisit ce qu’il dit selon l’endroit où il le fait graver, et l’histoire de l’Inde ancienne s’écrit avec des documents de ce genre, rares, intéressés, souvent muets sur ce qu’on voudrait savoir. Ce cours répond à une question précise. Comment passe-t-on, dans le nord du sous-continent, de grandes villes sans palais ni portrait de souverain, entre 2600 et 1900 avant notre ère environ, à des royaumes capables de tenir un territoire de l’Hindou-Kouch au Deccan ? Et avec quelles sources peut-on le savoir, alors qu’aucune source indienne ne fournit de date absolue avant Ashoka, et que les siennes ne valent que parce qu’une de ses inscriptions nomme cinq rois grecs ses contemporains ? Tout ce qui précède se date par l’archéologie, par la langue, ou par des traditions mises par écrit des siècles après les faits.
Le cours ne fait pas l’histoire des doctrines religieuses, védiques, bouddhiques ou jaïnes. Il rencontre le sacrifice, les monastères et la morale d’Ashoka comme institutions et comme langages du pouvoir. Il ne traite le sud de la péninsule qu’à travers ses contacts avec le nord et le commerce maritime, et il s’arrête au milieu du VIᵉ siècle de notre ère, quand l’empire des Gupta se fragmente.
Mehrgarh, deux millénaires plus jeune
En 1974, la mission archéologique française dirigée par Jean-François et Catherine Jarrige entreprend la fouille de Mehrgarh, au pied du col de Bolan, dans l’actuel Baloutchistan pakistanais. Elle y trouve des maisons de brique crue, de l’orge cultivée, des zébus domestiqués, et un cimetière d’une époque qui ne connaît pas encore la céramique. Les datations alors disponibles placent ce premier village vers 7000 avant notre ère, certains allant jusqu’à 8000, et lui prêtent une durée de trois millénaires. Pendant quarante ans, les manuels en ont fait le plus ancien village agricole d’Asie du Sud et l’argument d’un né sur place.
En avril 2025, une équipe dirigée par Benjamin Mutin et Antoine Zazzo a publié de nouvelles datations au , faites sur l’émail des dents de vingt-trois défunts de ce cimetière. L’émail résiste mieux aux contaminations d’un sol dont la géologie avait faussé les mesures antérieures. L’occupation néolithique commence en réalité entre 5200 et 4900 avant notre ère et dure de deux à cinq siècles ; la poterie n’apparaît pas avant le milieu du Vᵉ millénaire. Les auteurs en concluent que l’agriculture est arrivée tard dans la région, avec des agriculteurs venus de l’ouest. Le génome d’une femme enterrée à Rakhigarhi, publié en 2019, avait conduit d’autres chercheurs à penser que l’agriculture s’était plutôt diffusée parmi des populations locales. Les deux résultats ne se contredisent pas terme à terme, puisqu’ils portent sur un cimetière et sur un individu séparés par deux millénaires, mais ils ne racontent pas la même histoire, et le chapitre 2 les met face à face.
Les sources, et ce qu’on fait de leurs silences
Chaque affirmation du cours renvoie à une source qu’on peut retrouver : un site et sa campagne de fouille, une inscription avec son lieu, un passage d’auteur ancien avec sa référence. Quand la recherche ignore une chose, le texte dit pourquoi. Quand elle est divisée, il donne les camps avec leurs noms et leurs arguments. Les signes gravés sur les sceaux de l’Indus en offrent le cas le plus net. En 2004, Steve Farmer, Richard Sproat et Michael Witzel ont soutenu qu’ils ne notaient aucune langue ; en 2009, Rajesh Rao et ses collègues leur ont opposé une analyse statistique qui y retrouve des régularités proches de celles des écritures. Tant que personne ne lit ces signes, aucun des deux camps ne peut prouver sa thèse, et le chapitre 4 expose les deux sans trancher.
Dans les chapitres, les mots soulignés s’ouvrent au survol sur une courte définition, et les chiffres en exposant renvoient à une note qui donne la référence ou la précision savante. Des encadrés isolent un document, un débat ou une erreur courante.
À la fin du cours, vous saurez
- dire d’où vient une date de l’histoire indienne ancienne, et pourquoi presque toute la chronologie absolue repose sur un recoupement entre des auteurs grecs, une inscription d’Ashoka et cinq rois hellénistiques ;
- décrire ce que l’archéologie montre des villes de l’Indus, ce qu’elle ne montre pas, et pourquoi leur écriture et leur organisation politique restent discutées ;
- expliquer pourquoi les grandes villes de l’Indus se vident après 1900 avant notre ère, et pourquoi la thèse d’un massacre par des envahisseurs a été abandonnée ;
- exposer ce que la linguistique, l’archéologie et la génétique ancienne disent de l’arrivée des , et ce qu’elles ne disent pas ;
- distinguer ce que les inscriptions d’Ashoka, les fragments de Mégasthène et l’Arthashastra permettent chacun d’affirmer sur l’État maurya ;
- situer l’empire des Gupta dans le débat historiographique sur « l’âge d’or ».
Les douze chapitres
- Dater l’Inde anciennePourquoi la chronologie absolue repose sur un recoupement entre auteurs grecs, inscription d’Ashoka et rois hellénistiques.
- Avant les citésLes villages du Baloutchistan, leur datation révisée en 2025, et la longue formation qui mène aux villes.
- Mohenjo-daro et ses voisinesCe qu’on voit des villes de l’Indus sur le terrain, et les noms trompeurs que leurs fouilleurs leur ont donnés.
- Sceaux, poids et signesDes normes partagées sans palais visible, une écriture qu’on ne lit pas, et des marchands jusqu’en Mésopotamie.
- Fin des grandes villesLa désurbanisation après 1900 avant notre ère, le climat, les rivières, et l’abandon de la thèse du massacre.
- Monde védiqueUne société connue par ses hymnes, l’arrivée des langues indo-aryennes, et ce qu’en dit la génétique.
- Seconde urbanisationMonnaie, villes du Gange, royaumes rivaux et renonçants, jusqu’à la domination du Magadha.
- Perses, Grecs, MauryaDe la province indienne de Darius à l’accord entre Séleucos et Chandragupta.
- Gouverner l’empire mauryaCe que valent l’Arthashastra et Mégasthène, et ce qu’« empire » voulait dire au IIIᵉ siècle avant notre ère.
- Édits d’AshokaLe corpus, son déchiffrement, et ce que le roi entend par dhamma.
- Kouchans et routes de merQuatre siècles de royaumes concurrents, d’ères de datation et de commerce avec l’Empire romain.
- Empire guptaLes inscriptions de Samudragupta, le témoignage du pèlerin chinois Faxian, et la fabrication d’un « âge d’or ».
Avant de commencer
Le cours ne suppose aucune connaissance de l’Inde ancienne ni du sanskrit. Chaque terme est expliqué à sa première apparition, et les dates sont toujours données avec leur degré de certitude. Il s’articule avec « Comprendre la Perse antique », « Comprendre la Grèce antique » et « Comprendre Rome » aux endroits où ces mondes touchent l’Inde, sans exiger de les avoir suivis. La lecture complète, notes et encadrés compris, demande environ quatre heures.
