Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Enquête
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Le déluge : la mémoire d’une vraie catastrophe ? Ce que disent les fouilles

AntiquitéMythologies5 septembre 202617 min de lecture
Ivan Aivazovsky / Wikimedia Commons
17 min de lectureEn trois parties
L’enquête complète en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF
Première partie

Cinq récits d’argile et pas une date pour les tenir

Six jours et sept nuits. Cent cinquante jours.

Le premier chiffre est la durée de la tempête dans la onzième tablette de l’épopée de Gilgamesh. Le second est l’une des deux durées que donne la Genèse, laquelle en propose aussi une de quarante jours, quelques versets plus loin, sans jamais réconcilier les deux. Même intrigue, même bateau, mêmes oiseaux lâchés à la fin, et des horloges qui ne concordent pas. C’est par ce genre de détail que l’affaire a commencé.

Le 3 décembre 1872, George Smith prend la parole devant la Society of Biblical Archaeology, fondée l’année précédente. Il travaille au British Museum, où il trie depuis des années des caisses de fragments cunéiformes rapportés de Kouyunjik, le tell qui recouvre Ninive, par Hormuzd Rassam. Sur l’un d’eux, il a lu un bateau qui touche une montagne et un oiseau qu’on relâche. Le fragment est le coin supérieur droit d’une tablette d’argile cuite, deux colonnes d’écriture par face, quarante-neuf et cinquante et une lignes d’un côté, quarante-cinq et quarante-neuf de l’autre. Il mesure 15,24 centimètres de haut, 13,33 de large, 3,17 d’épaisseur. Le British Museum le conserve sous la cote K.3375 et l’expose sous le nom de Tablette du Déluge. Smith retourne fouiller à Kouyunjik et met la main, le 7 mai 1873, sur un morceau qui comble une partie de la lacune.

Ce que la suite du siècle et le XXᵉ ont ajouté forme un petit dossier textuel, cohérent et daté, qu’il faut poser avant toute discussion sur les crues.

Ce que les tablettes disent, et ce qu’elles ne disent pas

Commençons par le sumérien. Une tablette exhumée à Nippur entre 1889 et 1900, conservée au musée de l’université de Pennsylvanie sous le numéro CBS 10673, porte la seule version sumérienne connue du récit. Arno Poebel la publie en 1914. Le tiers supérieur manque, et un siècle de recherche dans les collections du monde entier n’a pas produit de duplicata. Ce qui subsiste raconte la création des hommes, l’installation de la royauté dans cinq villes, la décision divine d’envoyer le déluge, l’avertissement donné par le dieu Enki au roi Ziusudra. Sept jours et sept nuits de tempête, puis le soleil revient, Ziusudra ouvre une fenêtre dans son bateau, se prosterne, sacrifie un bœuf et un mouton. Les dieux lui accordent une vie longue comme la leur et l’installent à Dilmun. C’est Thorkild Jacobsen qui, dans un article de 1981, a donné à ce texte le nom sous lequel on le désigne aujourd’hui, la Genèse d’Eridu.

Le poème d’Atrahasis est plus complet et plus étrange. Il tient sur trois tablettes en akkadien, écrites à Sippar, et les Mésopotamiens le désignaient par ses premiers mots, « quand les dieux faisaient l’homme ». Le déluge n’y est que le dernier terme d’une série. Les hommes se multiplient, leur vacarme empêche le dieu Enlil de dormir, et Enlil essaie successivement l’épidémie, la sécheresse, la famine. Rien ne suffit. Vient alors l’eau, et après l’eau, un dispositif divin destiné à limiter durablement les naissances. Sa fonction, dans l’économie du poème, est de régler un problème de démographie. W. G. Lambert et A. R. Millard en ont donné en 1969 l’édition qui fait encore autorité, complétée en 2020 par la synthèse de Nathan Wasserman sur l’ensemble des sources akkadiennes du déluge.

La version qu’a lue George Smith est la plus tardive et la plus littéraire. Elle occupe la onzième tablette de l’épopée de Gilgamesh, où le survivant, appelé cette fois Utanapishtim, raconte lui-même son histoire au héros venu lui demander le secret de l’immortalité. On y trouve la tempête de six jours, la mer redevenue plate, l’humanité retournée à l’argile, le bateau immobilisé sur une hauteur, les trois oiseaux relâchés dont le dernier ne revient pas, le sacrifice et les dieux qui en respirent l’odeur. Un point mérite l’arrêt, parce qu’il a été mal transmis pendant un siècle. La montagne où le bateau s’échoue s’appelle Nimush, ou Nisir selon la lecture. Les manuels du XXᵉ siècle l’identifiaient volontiers à l’Ararat des Arméniens. Les textes akkadiens la situent ailleurs, du côté du pays de Gutium, dans le Zagros à l’est du Tigre, et la candidature la plus souvent avancée est le Pir Omar Gudrun, près de Souleimaniye au Kurdistan irakien. Entre cette montagne et le mont Ararat de la tradition biblique, il y a près de cinq cents kilomètres. La Genèse, du reste, ne nomme aucun sommet : elle parle des montagnes d’Ararat, au pluriel, ce qui désigne une région, l’Urartu des sources assyriennes.

Vient ensuite la tablette la plus récemment entrée dans le dossier. En 2009, un particulier apporte au British Museum une tablette paléobabylonienne héritée de son père. Elle mesure environ 11,5 centimètres sur 6, porte une soixantaine de lignes, et Irving Finkel, conservateur des tablettes cunéiformes, y lit une instruction inattendue : le dieu ordonne de tracer le bateau selon un plan circulaire, longueur et largeur égales, base d’un iku, muraille d’un nindanu. Suivent des quantités de corde en fibre de palme, des côtes de bois, du bitume chaud. Et cette précision que la Bible reprendra, les animaux entrant deux par deux. Finkel publie sa lecture en 2014 sous le titre The Ark Before Noah et reconstitue une nacelle ronde, un gufa géant comme ceux qui circulaient encore sur le Tigre au milieu du XXᵉ siècle. La forme circulaire est confirmée par l’édition de Wasserman, qui traduit lui aussi un plan circulaire. Les dimensions de la reconstitution, elles, sont discutées, et la tablette n’a pas de contexte de fouille : elle sort d’une collection privée.

Reste un document d’un autre genre. Le prisme Weld-Blundell, une pièce d’argile de vingt centimètres sur neuf, probablement trouvée à Larsa et écrite vers 1800 avant notre ère, porte la Liste royale sumérienne. Elle est conservée à l’Ashmolean Museum d’Oxford sous le numéro AN1923 444. Le texte énumère huit rois répartis sur cinq villes avant le déluge, avec des règnes qui totalisent 241 200 années, puis cette formule : le déluge a tout emporté, et la royauté est redescendue du ciel, à Kish. Le déluge y fonctionne comme une charnière chronologique. Il sépare un temps fabuleux d’un temps où les règnes se mettent enfin à durer des décennies au lieu de millénaires.

La Genèse, enfin. Le récit des chapitres 6 à 9 combine deux fils que les biblistes distinguent depuis le XIXᵉ siècle par leur vocabulaire, leur théologie et leurs chiffres. L’un fait pleuvoir quarante jours, demande sept paires d’animaux purs, envoie un corbeau puis des colombes. L’autre date tout avec un soin de comptable, an six cent de la vie de Noé, deuxième mois, dix-septième jour, fait durer les eaux cent cinquante jours et n’embarque qu’une paire de chaque espèce. Ce second fil, linguistiquement proche du livre d’Ézéchiel, est généralement rapporté au VIᵉ siècle avant notre ère, c’est-à-dire à l’époque où une élite judéenne vit précisément en Babylonie. Les doublets sont les coutures visibles d’un montage.

Un dossier textuel qui commence trop tard

Voilà pour l’acquis. Un ensemble de textes apparentés, qui se recopient et se transforment, du sumérien à l’akkadien puis à l’hébreu, avec des emprunts que personne ne conteste plus.

Et un problème que le dossier porte en lui. Aucune des copies conservées ne remonte au-delà du début du IIᵉ millénaire avant notre ère. La tablette de Nippur date du XVIIᵉ ou du XVIᵉ siècle. Le prisme d’Oxford, de 1800 environ. Les trois tablettes d’Atrahasis portent un colophon qui les situe sous le règne d’Ammi-saduqa de Babylone, entre 1646 et 1626 selon la chronologie moyenne. La version de Gilgamesh que Smith a lue est postérieure de mille ans à tout cela. Or la date que les archéologues proposeront pour la catastrophe, quand ils s’en mêleront, tourne autour de 2900. Entre l’événement supposé et son premier récit conservé, il faudrait donc loger un millénaire de transmission dont on n’a rien.

C’est ici que l’archéologie entre en scène, et par la grande porte. En 1929, Leonard Woolley, qui vient de sortir de terre les tombes royales d’Ur, annonce qu’il a trouvé le déluge. Sous les niveaux d’occupation, un limon propre, déposé par une eau stagnante, épais par endroits de trois mètres soixante-dix, et sous ce limon, de nouveau des maisons. L’édition allemande de son livre de vulgarisation paraîtra l’année suivante sous un titre sans ambiguïté : Ur et le déluge.

Le problème n’a pas tardé. L’année précédant l’annonce de Woolley, Stephen Langdon et Louis Charles Watelin avaient identifié à Kish une couche d’inondation. En 1931, Erich Schmidt en dégageait une troisième à Fara, l’antique Shuruppak, c’est-à-dire dans la ville même que la tradition sumérienne désigne comme celle du héros du déluge. Trois couches, trois sites, et trois dates qui ne se rejoignent pas. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : ce que contenaient exactement les sondages d’Ur, ce qu’une analyse géochimique conduite en 2024 sur un échantillon oublié dans un tiroir de Philadelphie a fait dire à la boue de Woolley, ce que le Bosphore a livré et repris aux géologues depuis 1997, et ce que deux affaires étrangères au Proche-Orient, une gorge du fleuve Jaune et vingt et une portions de côte australienne, apportent à la question de la mémoire longue.

La suite de l’enquête
  1. Trois mètres de limon à Ur, soixante centimètres à Fara

  2. Ce qui a tenu de la boue de Woolley

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
La lettre

Vous avez aimé cette enquête ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.