Vingt-deux centimètres d’argile enfouis sous un mur de Babylone
Commençons par ce qui n’y figure pas. Le texte ne parle jamais de l’humanité en général. Il ne mentionne ni Jérusalem, ni les Judéens, ni l’esclavage. Il ne nomme pas Ahura Mazda, le grand dieu iranien que Cyrus est pourtant censé servir : la fiche de collection du British Museum le souligne, rien dans l’inscription ne reconnaît au roi perse un culte perse. Le document ne s’adresse à aucun peuple. Il ne promulgue rien.
Ce qu’il porte tient en une phrase. Un roi étranger explique au dieu Marduk pourquoi il est le souverain légitime de Babylone, puis énumère les travaux qu’il a fait exécuter sur les remparts de la ville.
L’objet mesure entre 21,9 et 22,8 centimètres de long, dix centimètres de diamètre au point le plus large. Argile cuite, tournée, avec de grosses inclusions grises de pierre dans le noyau, une couche d’argile fine appliquée en surface avant l’écriture, puis cuisson. Numéro d’inventaire BM 90920, numéro d’enregistrement 1880,0617,1941. Il est brisé, recollé, incomplet, et se trouve dans la salle 52 du British Museum, vitrine 4. C’est cet objet que la Conférence générale de l’UNESCO a reconnu le 6 novembre 2025, à Samarcande, comme une charte ancienne des droits de l’homme.
Une caisse partie de Babylone pendant que le fouilleur était à Londres
En 1879, le British Museum finance en Mésopotamie un vaste programme de fouilles confié à Hormuzd Rassam, né à Mossoul en 1826. Rassam ne creuse pas lui-même en permanence. Quand il rentre en Angleterre, il laisse des équipes de terrain à Babylone et à Ninive, et c’est de Babylone que le musée reçoit, à l’automne, le cylindre. Henry Rawlinson le présente à la Royal Asiatic Society, puis publie sa communication en 1880 dans le journal de la société, sous le titre « Notes on a newly-discovered Clay Cylinder of Cyrus the Great ». Il y précise que Rassam, rentré depuis peu de Mésopotamie, avait laissé des équipes au travail sur les deux chantiers, et que la pièce provient du premier.
Le lieu exact de la trouvaille pose problème dès l’origine. Dans ses mémoires de 1897, Asshur and the Land of Nimrod, Rassam situe la découverte sur un monticule à l’extrémité sud de Babylone, près du village de Jumjuma. La fiche du musée, elle, indique le quartier d’Amran, la zone du temple, en renvoyant à l’article que C. B. F. Walker a publié en 1972 dans la revue Iran, lequel s’appuie sur une lettre de Rassam au musée datée du 20 novembre 1879. C’est cette seconde localisation qui fait aujourd’hui autorité. Elle laisse pourtant une gêne, relevée par l’assyriologue néerlandais Bert van der Spek : le texte du cylindre parle de la reconstruction d’Imgur-Enlil, le rempart intérieur, et l’on s’attendrait donc à le trouver dans les fondations de ce rempart plutôt que dans la zone du temple. Sur ce point précis, le dossier documentaire est mince, et la contradiction n’est pas résolue.
Quarante-cinq lignes, sept villes, aucune Jérusalem
La composition du texte est claire, ligne par ligne. Les lignes 4 à 8 dressent le réquisitoire contre Nabonide : il a perverti les cultes, imposé une corvée aux hommes libres de Babylone, mécontenté les dieux au point qu’ils ont quitté leurs sanctuaires. Les lignes 9 à 19 racontent le revirement de Marduk, sa recherche d’un roi juste, son choix de Cyrus, roi d’Anshan, et la chute de Babylone sans bataille. À partir de la ligne 20, le roi parle à la première personne. Il donne ses titres et sa généalogie, remonte jusqu’à Teispès, se déclare roi du monde, roi de Sumer et d’Akkad, roi des quatre régions. Il affirme avoir garanti la paix du pays, avoir allégé le fardeau des Babyloniens, avoir reçu de Marduk une bénédiction qui s’étend à son fils Cambyse.
Puis vient le passage qui a fait la carrière de l’objet. Cyrus déclare avoir renvoyé les statues divines dans leurs sanctuaires et rassemblé leurs populations pour les ramener chez elles. Le texte donne la liste. Assur. Suse. Akkad. Eshnunna. Zamban. Meturnu. Der, jusqu’à la frontière du pays de Gutium. Les sanctuaires de l’autre rive du Tigre. Sept toponymes, tous mésopotamiens ou transtigridiens, tous situés dans une aire où les Perses avaient un intérêt militaire immédiat. Rien sur la Syrie, rien sur la Phénicie, rien sur la Judée. Le mouvement décrit est celui d’un retour de statues concentrées à Babylone par Nabonide vers leurs villes d’origine, avec le personnel de culte qui les accompagne.
Le texte s’achève sur du bâtiment. Offrandes accrues dans les temples de Babylone, consolidation d’Imgur-Enlil, quai de brique cuite sur la berge du fossé qu’un roi antérieur avait commencé sans le finir, portes de cèdre plaquées de bronze. Et, aux lignes 43 à 45, la découverte au cours des travaux d’une inscription au nom d’Assurbanipal, roi d’Assyrie mort en 627 avant notre ère, que Cyrus dit avoir remise en place. Le tout se termine par une prière à Marduk pour un règne long et un trône assuré.
La chronique qui dit la même chose sans les fleurs
Un second texte babylonien permet de contrôler une partie de ces affirmations. La Chronique de Nabonide, tablette BM 35382, appartient à la série des chroniques babyloniennes, relevés d’événements rédigés dans un style sec, sans jugement, et elle passe pour le récit ancien le plus sobre de la chute de Babylone.
Elle donne la séquence. Cyrus attaque l’armée d’Akkad à Opis, sur le Tigre. Le 14 du mois de Tashritu, Sippar est prise sans combat et Nabonide s’enfuit. Le 16, Ugbaru, gouverneur du Gutium, et l’armée de Cyrus entrent dans Babylone sans combat ; Nabonide, revenu, y est arrêté. Les troupes encerclent les portes de l’Esagil, mais aucun rite n’est interrompu et aucune date de cérémonie n’est manquée. Le 3 du mois d’Arahsamnu, Cyrus fait son entrée personnelle, et la paix est proclamée sur la ville. Dans la conversion la plus couramment retenue, ces deux dates correspondent au 12 et au 29 octobre 539.
Surtout, la chronique note que, du mois de Kislimu au mois d’Addaru, les dieux d’Akkad que Nabonide avait fait descendre à Babylone retournèrent à leurs places. C’est la confirmation, par une source qui ne célèbre rien, de l’opération que le cylindre revendique. Sur ce point, le roi ne ment pas.
Sur Nabonide en revanche, il faut se méfier. Le portrait du souverain qui pervertit les cultes et écrase les hommes libres sous la corvée appartient à une campagne. Une autre tablette du British Museum, le Récit en vers de Nabonide, BM 38299, pousse la charge beaucoup plus loin : elle raille la préférence du roi pour le dieu-lune Sîn et sa pédanterie de savant, et affirme que Cyrus effaça ses œuvres et livra ses constructions aux flammes. La date de ce pamphlet reste discutée, et avec elle son statut : texte d’opposition rédigé par des lettrés babyloniens avant la conquête, ou fabrication postérieure destinée à justifier le changement de règne. Ce qui est acquis, c’est que Nabonide avait bel et bien passé dix années hors de Babylone, installé à Tayma en Arabie, l’administration laissée à son fils Balthazar, et que la fête du Nouvel An n’avait pas été célébrée durant ces années. Le grief avait une base réelle. Il a fourni un matériau.
Un mot, enfin, sur la libération que le texte revendique. Ce dont Cyrus se dit avoir déchargé les habitants de Babylone est une corvée, un service de travail imposé à des hommes libres par le pouvoir royal. L’esclavage n’entre pas dans l’affaire, et le mot ne figure nulle part sur l’objet.
Un objet fabriqué pour n’être lu de personne
Reste la question du support, et elle est décisive. Le cylindre enterré dans les fondations d’un édifice est une tradition mésopotamienne déjà vieille de deux mille ans à l’époque de Cyrus. Ces textes s’adressent aux dieux et aux souverains à venir, ceux qui, un jour, en creusant, retomberont dessus. Le cylindre le prouve par son propre contenu, puisqu’il raconte la découverte d’une inscription d’Assurbanipal dans les fondations d’Imgur-Enlil. L’objet documente exactement le geste qui le fera exister.
L’analyse matérielle va dans le même sens. Le mode de fabrication, un cône d’argile grossière étoffé puis engobé, suggère une production en série. La qualité scribale est médiocre : le nombre de signes par ligne varie fortement, et l’une des lignes s’achève sur une masse de petits signes tassés qui débordent sur le rebord, contraste net avec les cylindres très soignés de la dynastie néo-babylonienne que Cyrus imitait.
C’est là que se noue la difficulté centrale de ce dossier. Un texte enterré ne proclame rien. La fiche du British Museum est explicite : le cylindre ne dit rien des droits de l’homme, et un tel concept aurait été parfaitement étranger aux contemporains de Cyrus. Amélie Kuhrt, professeur à University College London, l’avait établi dès 1983 dans un article de quinze pages du Journal for the Study of the Old Testament qui reste la pièce de référence du débat.
Et pourtant, le 31 décembre 2009, un assyriologue retraité qui feuilletait des tablettes dans les réserves du musée a fait sauter le pilier matériel de cette démonstration. Il faut maintenant instruire les pièces une à une : le fragment que l’université Yale conservait sans le savoir depuis un demi-siècle, les deux tessons de tablette apparus à Londres en 2009 et 2010, les deux os de cheval fossilisés du Palais impérial de Pékin, et la carrière politique de l’objet entre le premier moulage commandé par la cour impériale d’Iran en 1961 et la résolution votée à Samarcande en novembre 2025.
Un fragment à Yale, deux tessons dans un tiroir, deux os de cheval à Pékin
Charte, propagande, ou contrat passé avec les prêtres de Marduk




