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Enquête
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Comment a-t-on vraiment construit la Grande Pyramide de Khéops ?

AntiquitéÉgyptologie4 septembre 202618 min de lecture
Ricardo Liberato / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Deux millions de mètres cubes de pierre, et le trou d’à côté

Deux millions cinq cent quatre-vingt-dix mille mètres cubes de maçonnerie au-dessus du sol. Deux millions sept cent soixante mille mètres cubes de vide juste à côté.

Le premier chiffre est le volume estimé de la pyramide de Khéops. Le second est le volume de roche manquant dans une carrière en fer à cheval qui s’ouvre à quelques centaines de mètres au sud du monument, sur le plateau lui-même, et dont les côtés s’alignent sur ceux de la pyramide. Mark Lehner en a levé le plan et calculé le déficit à partir d’une carte à courbes métriques dans les années 1980. La carrière descend à trente mètres sous la surface du plateau. On y voit encore les tranchées d’isolement, larges d’un homme, et les encoches où les carriers glissaient des leviers pour décoller le bloc de son lit. Un tailleur de pierre professionnel consulté par l’équipe a estimé à 30 % au moins la part de roche perdue en découpe.

L’écart entre les deux volumes n’est pas une preuve arithmétique, la carrière étant irrégulière et son extension sud ensablée. Il donne un ordre de grandeur, et il est cohérent. Le noyau de la Grande Pyramide vient du plateau où elle se dresse. Les travaux pétrographiques et géochimiques de Dietrich et Rosemarie Klemm, publiés en 2010 pour vingt-six pyramides, ont confirmé cette correspondance en rapprochant les blocs des fronts de taille : le calcaire du noyau est local, celui du parement vient de Toura, sur l’autre rive, et le granite rose des chambres vient d’Assouan, à quelque neuf cents kilomètres en amont.

Restait à savoir comment ces trois flux de pierre arrivaient au pied du chantier. La réponse est sortie du sable en 2013.

Une contrainte de cadence

Quelques ordres de grandeur, parce qu’ils commandent tout le reste. Le monument culminait à 146,6 mètres, soit 280 coudées royales ; il en fait 138,5 aujourd’hui, faute de sommet et de parement. La pente des faces, 51° 50′ 40″, correspond à ce que les Égyptiens appelaient un seked de cinq palmes et demie, c’est-à-dire le retrait horizontal consenti pour une coudée gagnée en hauteur. Le chiffre de 2 300 000 blocs, qu’on lit partout, n’a jamais été obtenu par comptage : il dérive du volume divisé par un bloc moyen d’environ deux tonnes et demie. Les assises basses portent des blocs de dix tonnes, celles du sommet des blocs de moins de deux. Le granite d’Assouan, lui, représente à peine 3 000 mètres cubes, environ 8 000 tonnes, un millième du volume total.

De ces chiffres se déduit la contrainte que toute hypothèse de chantier doit satisfaire. Sur vingt années, en travaillant seize heures par jour et seulement pendant les quatre mois de la crue, il faut poser un bloc par minute. En travaillant toute l’année, un bloc toutes les trois minutes. Ce calcul reste de l’arithmétique, pas de l’archéologie, et il dépend entièrement du nombre de blocs retenu. Il fixe malgré tout l’échelle du problème. Ce qui demande une explication tient au débit bien plus qu’à la prouesse d’un bloc isolé.

Le journal de Merer

À Ouadi el-Jarf, sur la côte égyptienne de la mer Rouge, une mission française dirigée par Pierre Tallet dégage cette année-là un port pharaonique et, devant l’entrée de galeries de remisage taillées dans le rocher, un lot de papyrus. Ce sont les plus anciens papyrus inscrits connus. Ils datent du règne de Khéops. Deux d’entre eux, les papyrus Jarf A et B, publiés par Tallet en 2017 à l’Institut français d’archéologie orientale, forment le journal de bord d’un inspecteur nommé Merer.

Le texte est une comptabilité, tenue en colonnes, jour par jour, sur environ cinq mois. Merer commande une phylé d’une quarantaine d’hommes. Il charge du calcaire aux carrières de Toura, sur la rive est, redescend le fleuve, passe la nuit à Ro-Shé Khoufou, « l’entrée du bassin de Khéops », et livre à Akhet-Khoufou, « l’horizon de Khéops », c’est-à-dire à la pyramide elle-même. Puis il remonte. Le cycle se répète tous les deux ou trois jours. Le journal mentionne aussi des travaux sur une digue, et le convoyage de plusieurs centaines d’hommes. Au-dessus de Merer figure Ânkhhaf, demi-frère du roi, qui porte le titre de responsable des travaux.

La date est décisive. Les papyrus se rattachent à « l’année après le treizième recensement du bétail », soit la vingt-sixième ou la vingt-septième année du règne. C’est la dernière date connue pour Khéops. Autrement dit, le chantier tournait encore à la fin de sa vie. L’hypothèse d’une construction bouclée en dix ans, défendue par certains, en sort affaiblie.

Une prudence s’impose. Le journal ne dit pas à quoi servaient les blocs qu’il transportait. Tallet penche pour le parement extérieur. Lehner a suggéré qu’à cette date les faces étaient déjà revêtues et que ces pierres couvraient plutôt la fosse d’une barque funéraire. Le document, comme souvent, est plus étroit que ce qu’on voudrait lui faire dire.

Un fleuve qui n’existe plus

Ces bateaux n’accostaient pas au pied du plateau par hasard. En 2022, une équipe menée par Hader Sheisha, David Kaniewski, Nick Marriner et Christophe Morhange a publié dans les PNAS une reconstitution de huit mille ans de variations fluviales à Gizeh, fondée sur les pollens extraits de carottes sédimentaires prises dans la plaine. Un bras du Nil, aujourd’hui disparu et appelé branche de Khéops, longeait le plateau. Il se maintenait pendant les règnes de Khéops, Khéphren et Mykérinos à environ 40 % de son niveau maximal holocène, assez pour la navigation.

Deux ans plus tard, la même équipe élargie publiait une reconstitution topographique du port de Khéops. Le résultat corrige les modèles antérieurs : le plan d’eau se situerait trois mètres, à cinquante centimètres près, au-dessus de ce que proposait la reconstitution de Lehner. Détail technique, conséquence lourde : plus le bassin est haut, moins il reste de dénivelé à franchir par voie sèche entre la coque et le chantier.

Ceux qui l’ont bâtie

À quatre cents mètres au sud du Sphinx, sous une couche de limon, Lehner et l’équipe d’Ancient Egypt Research Associates fouillent depuis 1988 un site d’habitat de la IVᵉ dynastie, Heit el-Ghourab. On y trouve des galeries parallèles en brique crue, interprétées comme des dortoirs, des boulangeries modulaires dont la capacité dépasse largement le besoin domestique, des silos, un bâtiment administratif, un atelier de cuivre, et des ossements de bœuf, de mouton et de chèvre en quantité. Les datations au radiocarbone placent l’occupation sous Khéops, Khéphren et Mykérinos.

Le tableau qui en sort n’est pas celui du fouet. Zahi Hawass a dégagé à partir de 1990, sur la pente voisine, un cimetière d’ouvriers : environ six cents tombes modestes en contrebas, une quarantaine de sépultures plus soignées au-dessus, avec des titres comme « chef des artisans » ou « inspecteur des travaux ». Les squelettes portent des arthroses vertébrales sévères, des fractures d’avant-bras et de jambe, et ces fractures sont consolidées, réduites, alignées. On soignait ces gens. Une réserve chronologique est de rigueur : Hawass lui-même note qu’une grande partie de ce cimetière relève de la Vᵉ dynastie, donc de générations postérieures aux bâtisseurs de Khéops.

Les outils, eux, sont datés sans ambiguïté. Quinze objets métalliques issus de l’habitat de Heit el-Ghourab ont été analysés en 2021 par Martin Odler, Jiří Kmošek et leurs collègues : fluorescence X, métallographie, microdureté, isotopes du plomb. Un ciseau et deux lames de hache de taille réelle, plus des aiguilles, sont en cuivre arsénié, un alliage sensiblement plus dur que le cuivre pur et durcissable par martelage. L’arsenic viendrait de l’arsénopyrite du désert Oriental. Ce que ce métal permet de faire a été testé au banc d’essai : Denys Stocks, ingénieur mécanicien devenu archéologue expérimental, a reconstitué et éprouvé plus de deux cents outils égyptiens, et montré que le cuivre ne travaille le granite qu’associé à un abrasif de sable de quartz, la scie ou le foret ne servant qu’à entraîner le grain. Et la métallurgie a laissé sa propre signature dans le sol : une carotte prélevée dans le bassin du port de Khéops montre une contamination au cuivre cinq à six fois supérieure au bruit de fond naturel, dont la montée est datée de 2615 avant notre ère à quatre-vingts ans près. Des archéomètres ont émis des réserves sur cette calibration, jugée trop haute. La courbe, elle, est là.

Ce que le dossier ne contient toujours pas

Reprenons ce qui est acquis. On sait d’où vient chaque pierre. On sait qu’elle arrivait par eau jusqu’à un bassin aménagé au bord du plateau. On sait qui la déplaçait, comment ces hommes étaient encadrés, nourris, soignés et enterrés, et avec quel métal ils travaillaient. Pour un chantier de 2600 avant notre ère, c’est une documentation dont peu de monuments antiques peuvent se prévaloir.

Il manque le geste central. Aucun texte de l’Ancien Empire ne décrit la construction d’une pyramide. Le seul récit antique disponible, celui d’Hérodote au livre II de ses Histoires, est postérieur de vingt et un siècles et parle de cent mille hommes relevés tous les trois mois, de vingt années de travaux, et de « machines faites de courtes pièces de bois » dont aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé. Aucun vestige de rampe n’a été identifié au pied de la Grande Pyramide. Et la datation absolue du monument s’y refuse : les 269 mesures au radiocarbone du programme Bonani, publiées en 2001, s’étalent sur quatre siècles pour la seule pyramide de Khéops.

Il faut donc instruire les pièces une à une : le coefficient de frottement d’un traîneau sur le sable, la rampe de carrière dégagée à Hatnoub en 2018 et l’article de physique qui en a démonté l’interprétation l’année suivante, les vides détectés dans la maçonnerie par les rayons cosmiques depuis 2017, et le décalage systématique des dates au carbone 14.

La suite de l’enquête
  1. Le sable mouillé, les poteaux de Hatnoub et les muons

  2. Rampe droite, rampe interne, contrepoids : personne n’a gagné

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