Une coiffe d’or sur le crâne d’une guerrière du Don
En 1991, l’archéologue ukrainienne Elena Fialko publie un décompte des tombes de femmes inhumées avec des armes dans la Scythie européenne, cette immense bande de steppes et de forêts-steppes qui court du Danube au Don, et le total dépasse à peine la centaine. En 2022, dans la revue polonaise Sprawozdania Archeologiczne, la même chercheuse en recense 303. Le territoire n’a pas grandi entre-temps, et la steppe n’a pas été fouillée trois fois plus. Ont changé les méthodes, le regard des fouilleurs et le nombre de squelettes dont le sexe a été déterminé sur l’os lui-même, alors qu’on le devinait naguère d’après les objets posés à côté.
La tombe qui a relancé l’affaire en Occident se trouve dans le district d’Ostrogojsk, dans l’oblast de Voronej, sur la rive droite de la petite rivière Devitsa, affluent du Don, entre les villages de Boldyrevka et de Devitsa. La nécropole dite Devitsa V compte dix-neuf tertres funéraires que l’expédition du Don de l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences de Russie fouille depuis 2010. Plusieurs sont presque invisibles, pour une raison très prosaïque rapportée par l’hebdomadaire Ogoniok en février 2020, puisque les labours arrachent chaque année une dizaine de centimètres de terre et que les tertres fondent peu à peu sous les champs de blé, de tournesol, de betterave et de petits pois. Réduit par les charrues, le kourgane numéro 9 n’était plus qu’une butte d’environ un mètre de haut pour une quarantaine de mètres de diamètre. Au centre, les fouilleurs dégagent une chambre funéraire à laquelle menait un couloir étroit, et dont le plafond de gros rondins reposait sur onze poteaux de chêne.
Quatre femmes y reposent. Une adolescente de douze ou treize ans, deux jeunes femmes de vingt à vingt-neuf ans et de vingt-cinq à trente-cinq ans, et une femme de quarante-cinq à cinquante ans, âge avancé pour une époque où, selon l’anthropologie de terrain, les femmes vivaient en moyenne une trentaine d’années. On retiendra ces fourchettes, celles du communiqué publié par l’Institut, de préférence aux arrondis de plusieurs reprises de presse qui font de l’aînée une femme « de quarante à cinquante ans », parce que les fouilleurs sont les seuls à avoir eu les os en main. Les pilleurs sont passés par là, comme presque partout en Scythie, et les sépultures de l’adolescente et de l’une des jeunes femmes ont été bouleversées. Le mobilier restant est celui qu’on attend d’une tombe de cavalier, des dizaines de pointes de flèche en fer, des lances, des couteaux de fer, des éléments de harnachement, un crochet de fer en forme d’oiseau. Près de la jeune femme la mieux conservée, les fouilleurs relèvent deux lances, un miroir de bronze et un bracelet de perles de verre.
L’aînée portait sur la tête un calathos, une haute coiffe de cérémonie en forme de corbeille, retrouvée en place sur le crâne. Ses plaques d’or sont ornées de motifs floraux, sa bordure garnie de pendeloques en forme d’amphores. Les analyses ont donné un alliage à 65 ou 70 % d’or, complété de cuivre, d’argent et d’un peu de fer, alors que les bijoux scythes sortis des ateliers de Panticapée, l’actuelle Kertch en Crimée, sont souvent en électrum, un alliage d’or et d’argent qui ne dépasse guère 30 % d’or. D’après Valeri Guliaev, directeur de l’expédition, on connaissait un peu plus de deux douzaines de coiffes de ce type, toutes issues de kourganes de la steppe, les grandes tombes dites royales ou d’autres plus modestes, et la plupart étaient passées entre les mains de paysans, de policiers ou de propriétaires terriens avant d’atteindre les spécialistes. Celle de Devitsa est, selon lui, la première trouvée en place dans la forêt-steppe, et la première posée sur la tête d’une femme enterrée avec des armes.
La vaisselle grecque importée, un canthare à vernis noir et un lécythe orné d’une palmette à figures rouges, confirme la datation dans la seconde moitié du IVᵉ siècle av. J.-C. Les quatre femmes ont été inhumées en même temps. Guliaev dit n’avoir relevé sur les squelettes aucune trace de mort violente, et avance, en précisant qu’il s’agit d’une supposition personnelle, qu’elles ont pu succomber à des flèches empoisonnées, les voisins des Scythes enduisant selon lui leurs pointes de venin de serpent ou de matières en décomposition. Il se montre en revanche catégorique sur les femmes armées, qui sont à ses yeux un phénomène commun à toute la Scythie, pour lesquelles on élevait des tertres distincts et accomplissait tous les rites réservés aux hommes. Les résultats, présentés au conseil scientifique de l’Institut le 6 décembre 2019, ont été publiés l’année suivante par Guliaev, S. A. Volodin et A. A. Shevchenko dans la revue Rossiiskaia arkheologiia.
Longtemps, une telle tombe n’aurait pas reçu ce nom. Pendant des décennies, les archéologues de la steppe ont attribué le sexe des défunts d’après le mobilier, les armes désignant un guerrier, les bijoux et les miroirs une femme, et les squelettes mal conservés ou dispersés par les pilleurs se prêtaient mal à la contre-épreuve. L’exemple du Don est parlant. En 1993, près du village de Ternovoïe, à quatre-vingt-dix kilomètres au sud de Voronej, l’expédition fouille un kourgane pillé où traînent, parmi des os brisés, des boucles d’oreilles d’or en forme de nacelle, quelques perles d’or, des pointes de flèche en bronze et deux javelots de fer. Tout le monde pense d’abord à une sépulture double, l’homme avec les armes, la femme avec les bijoux. L’examen anthropologique montre qu’il n’y a là qu’une seule défunte, une femme de vingt à vingt-cinq ans, que Guliaev appellera sa première « amazone du Don ». Le même raisonnement, appliqué à rebours à des milliers de tombes fouillées au XXᵉ siècle, explique une bonne part de l’écart entre la centaine de 1991 et les trois cents de 2022, et l’on comprend mieux pourquoi le chiffre progresse à mesure que les anthropologues rouvrent les caisses d’ossements. Dans la série de 1991, déjà, environ 70 % des femmes armées avaient entre seize et trente ans. Vers 2020, l’expédition comptait sur le seul Don moyen onze sépultures de jeunes femmes en armes.
Le texte grec qui rend ces tombes si parlantes a été écrit vers 430 av. J.-C. Au livre IV de ses Histoires (IV, 110-117), Hérodote raconte l’origine des Sauromates. Après avoir vaincu les Amazones sur le Thermodon, fleuve du nord de l’Anatolie, des Grecs emmènent des captives sur trois navires. En pleine mer, elles massacrent les équipages, mais ne savent se servir ni du gouvernail ni de la voile, et dérivent jusqu’à Cremnes, sur le lac Méotide, notre mer d’Azov, en pays scythe. Elles volent des chevaux, pillent, affrontent les Scythes, qui découvrent sur les cadavres qu’ils combattent des femmes et leur envoient leurs jeunes gens pour avoir d’elles des enfants. Les deux troupes s’unissent, franchissent le Tanaïs, c’est-à-dire le Don, et s’installent à trois jours de marche à l’est du fleuve et à trois jours au nord du lac. Depuis, écrit Hérodote, les femmes des Sauromates chassent à cheval avec les hommes ou sans eux, partent en guerre et portent le même vêtement qu’eux. Il ajoute, au chapitre 117, qu’aucune jeune fille ne se marie avant d’avoir tué un ennemi, et que certaines meurent vieilles sans avoir pu remplir la condition. Au passage, il livre un mot scythe, Oiorpata, qu’il traduit par « tueuses d’hommes », oior signifiant « homme » et pata « tuer ».
Un second auteur grec décrit le même peuple sans passer par le mythe. Le traité Airs, eaux, lieux, rangé dans la collection hippocratique et daté des environs de 400 av. J.-C., consacre son chapitre 17 aux Sauromates des bords de la Méotide. Tant qu’elles sont vierges, leurs femmes montent à cheval, tirent à l’arc, lancent le javelot et combattent. Elles ne renoncent à leur virginité qu’après avoir tué trois ennemis et accompli les sacrifices prescrits, et une femme mariée cesse de monter à cheval, sauf si une expédition générale l’y oblige. Le médecin ajoute un détail qui fera longue carrière, puisque les mères brûleraient à leurs filles, dès la petite enfance, le sein droit avec un instrument de bronze chauffé, pour que toute la force passe dans l’épaule et dans le bras.
Hérodote exige un ennemi tué, Hippocrate en exige trois.
Le rapprochement entre ces textes et les tertres du Don semble aller de soi, et c’est exactement celui que fait Guliaev. Le mot pose pourtant problème. Dans la poésie grecque, les Amazones vivent sans hommes, obéissent à des reines, habitent une cité sur le Thermodon, à plus de mille kilomètres au sud du Don moyen, et leur première apparition, dans l’Iliade, précède probablement de plusieurs décennies, voire d’un siècle selon la datation qu’on retient pour l’épopée, les plus anciennes tombes de femmes armées connues en Scythie européenne, que Fialko place dans la seconde moitié du VIIᵉ siècle av. J.-C. Des Scythes enterrées en cavalières ne font donc pas, à elles seules, exister les Amazones. En 2016, l’historien américain Walter Penrose constatait que les archéologues soviétiques, qui exhumaient des guerrières dans les années 1980, et les philologues occidentaux, qui niaient au même moment toute réalité au mythe, avaient très peu dialogué depuis. Avant de trancher sur le mot, il faut reprendre un à un les témoins, les deux demi-vers d’Homère et les vases d’Athènes qui ont fixé l’image, les squelettes de l’Oural et de Touva dont on a vérifié le sexe, et les pourcentages qui circulent depuis dix ans sans toujours compter la même chose.
Penthésilée en peau de panthère, et une fillette dans un tronc de mélèze
« Oiorpata », un mot scythe dans la bouche d’Hérodote

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