Treize colonnes dans une tombe que personne n’a occupée
Treize colonnes de hiéroglyphes sur la paroi ouest d’une chambre à demi taillée. Et, en face de ce chiffre, un autre : zéro. Du Grand Hymne à Aton, texte central de la seule religion à dieu unique que l’Égypte pharaonique ait produite, on ne connaît qu’une copie longue, celle de la tombe sud numéro 25 à Amarna. Aucun papyrus, aucun ostracon, aucun texte égyptien postérieur au règne d’Akhenaton n’en reprend une ligne.
La tombe était destinée à un dignitaire nommé Aÿ, porteur du titre de « père du dieu », qui deviendra brièvement pharaon une dizaine d’années après la mort d’Akhenaton. Elle n’a jamais servi. Le creusement s’arrête dans la salle à piliers, Aÿ sera finalement enterré à Thèbes, dans la vallée occidentale, et le mur qui porte l’hymne se trouve aujourd’hui dans un monument vide, abîmé par des dégradations postérieures à sa découverte. Le relevé de référence est celui de Norman de Garis Davies, qui travaille sur les tombes rupestres d’Amarna à partir de 1903 et publie l’hymne en 1908 dans le sixième volume de The Rock Tombs of El Amarna, planches XXVII et XLI, en reprenant la copie antérieure d’Urbain Bouriant.
Cette maigreur documentaire a une cause précise, et elle est le sujet même de l’enquête. Elle contraste avec l’abondance du reste : la ville, elle, a survécu. Rasée jusqu’au sol, jamais réoccupée, son plan complet reste lisible sur le terrain, ce qui en fait le seul exemple à peu près entier d’une cité égyptienne du Nouvel Empire. L’égyptologue français Robert Vergnieux, qui a consacré sa carrière aux temples d’Aton et en a donné en 2025 une restitution en trois dimensions, résume la situation d’une phrase : tout ce qui fait Amarna a d’abord été pensé à Karnak.
Ce que dit le texte se résume vite. Le disque solaire se lève, la terre s’éveille, les hommes se dressent et partent travailler. Quand il se couche, l’obscurité est un tombeau, le lion sort de sa tanière, le serpent mord. Le dieu façonne l’enfant dans le ventre de sa mère et le poussin dans sa coquille. Il a fait le Nil souterrain pour l’Égypte et un Nil céleste, la pluie, pour les pays étrangers. Il a distingué les peuples : leurs langues diffèrent, leurs caractères diffèrent, leur peau diffère. Et il est seul. Nul autre ne le connaît, sinon son fils.
Ce dernier point compte plus que tout le reste. Le fils, c’est le roi.
« Aton est trouvé » : la chronologie d’une rupture
Rien de tout cela n’était en place au début du règne. Une inscription datée de l’an 1 d’Amenhotep IV, à la carrière de grès de Gebel el-Silsileh, au sud de Louxor, enregistre l’extraction d’un grand bloc benben pour un dieu au nom interminable : Rê-Horakhty qui se réjouit dans son horizon en son nom de Shou qui est dans l’Aton. Trois divinités traditionnelles dans une seule formule. À ce stade, le roi n’a rien d’un monothéiste, ni même d’un hénothéiste.
Puis tout va très vite. Entre la deuxième et la cinquième année, il fait bâtir à l’est de Karnak au moins quatre sanctuaires pour Aton, dont un immense enclos nommé Gempaaten, « l’Aton est trouvé ». Ces temples ont été rasés après sa mort et leurs pierres remployées ailleurs, mais elles se repèrent à leur format : des blocs de grès normalisés d’environ 52 centimètres de long sur 26 de large et 22 de haut, que les égyptologues appellent talatat. C’est dans la grande cour à ciel ouvert du Gempaaten que le roi célèbre un jubilé, cérémonie normalement réservée au trentième anniversaire d’un règne. Il a une vingtaine d’années.
Vers l’an 4 ou 5, il abandonne le nom d’Amenhotep, « Amon est satisfait », pour celui d’Akhenaton, « celui qui est utile à l’Aton ». Les blocs déjà gravés à l’ancien nom sont corrigés. Puis la campagne d’effacement commence, et elle est méthodique : le nom d’Amon est martelé partout, y compris dans les cartouches du père du roi, Amenhotep III, jusque dans les temples de Nubie. Là où l’écriture au pluriel du mot « dieux » apparaît, elle est parfois grattée. Le signe de Rê, en revanche, un simple disque, est soigneusement épargné. Les inscriptions d’Amarna ne comportent jamais le classificateur « dieu » qui accompagne normalement tout nom divin en égyptien, pas même derrière celui d’Aton : dans ce système, la catégorie n’existe plus.
Le nom du dieu lui-même achève sa mue à Akhetaton. La formule initiale contenait trois divinités traditionnelles ; la version finale les congédie toutes et ne garde que le soleil : Rê vivant, maître de l’horizon, se réjouissant dans l’horizon en son nom de Rê le père, qui est venu comme Aton. Horakhty a disparu, Shou aussi. Il ne subsiste plus une seule personnification susceptible d’être prise pour un dieu voisin.
L’an 5 voit la fondation d’Akhetaton, « l’Horizon d’Aton », sur un terrain vierge de la rive droite du Nil qu’aucune divinité n’avait revendiqué. Seize stèles taillées dans les falaises en délimitent le territoire, quelques kilomètres de désert bordés par une bande de terres cultivables sur l’autre rive. La plus accessible, la stèle U, mesure 7,6 mètres de haut. Une autre, désignée par la lettre R, a été démontée par des pilleurs et vendue : quatre fragments de calcaire, dont le plus grand fait 47 centimètres sur 36, sont entrés au Louvre après une vente à Drouot le 22 février 1943 et sont exposés salle 638 sous le numéro E 16672. On y voit le roi, Néfertiti et leur fille aînée Mérytaton, bras levés sous un disque dont les rayons s’achèvent en mains. Le texte de ces stèles contient une phrase que les commentateurs modernes n’ont pas fini de peser : le roi jure qu’il ne franchira pas la limite du domaine.
Ce qu’a coûté l’expérience, on le lit dans un document postérieur. La stèle dite de la Restauration, un monolithe de granit rouge de 2,54 mètres sur 1,29, épais de 38 centimètres, a été trouvée en juillet 1905 par Georges Legrain dans l’angle nord-est de la grande salle hypostyle de Karnak, brisée en cinq morceaux par la chute d’une colonne. Elle porte le décret par lequel Toutânkhamon rétablit les cultes anciens. L’Égypte y est décrite temples fermés, sanctuaires écroulés, herbes poussant dans les ruines. Le texte est de la propagande de restauration, et il faut le lire comme tel ; il n’en reste pas moins que l’administration égyptienne, une décennie après la mort d’Akhenaton, présente son règne comme un désastre religieux. Horemheb usurpera la stèle en y substituant ses propres cartouches, sans les corriger tous. Elle est aujourd’hui au Musée égyptien du Caire, sous le numéro CG 34183.
Le psaume qui ressemble à l’hymne
Reste la coïncidence qui a rendu ce dossier célèbre.
Dès 1905, dans A History of Egypt, Breasted mettait en regard le Grand Hymne et le psaume 104 de la Bible hébraïque. La liste des rapprochements est longue et, ce qui compte davantage, elle est ordonnée. Le psaume : « Tu amènes les ténèbres et c’est la nuit, où rôdent toutes les bêtes de la forêt ; les lionceaux rugissent après la proie. » L’hymne : quand le disque se couche, tout lion sort de son antre, tout serpent mord. Le psaume : « Le soleil se lève, elles rentrent et se couchent dans leurs tanières ; l’homme sort pour son ouvrage, pour son travail jusqu’au soir. » L’hymne : à l’aube, les hommes s’éveillent, se lavent, s’habillent, et le pays entier part au travail. Le psaume : « Que tes œuvres sont nombreuses, Yahvé ! » L’hymne : que tes œuvres sont nombreuses, ô dieu unique à côté duquel il n’en est pas d’autre. Le psaume : « Tu caches ta face, ils s’épouvantent ; tu retires leur souffle, ils expirent. » L’hymne : quand tu te lèves, ils vivent ; quand tu te couches, ils meurent.
Quatre motifs, dans le même ordre, dont deux qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans la Bible. La nuit dangereuse et l’aube qui remet les hommes au travail n’appartiennent pas au répertoire ordinaire des psaumes.
Une partie des égyptologues répond que la ressemblance tient au genre : hymnes solaires égyptiens et psaumes bibliques traitent des mêmes objets et produisent forcément les mêmes images, et l’on sait combien la chasse aux parallèles peut égarer. L’argument porte, à ceci près qu’il explique mal la séquence. Et il n’explique pas du tout le problème qui commence ici.
Car les deux textes sont séparés par un vide. Akhenaton meurt vers 1336. Sa ville est vidée en quelques années, ses temples démontés, son nom retiré des listes royales : celle qu’on a gravée sous Séthi Iᵉʳ dans le temple d’Abydos aligne soixante-seize cartouches en trois registres et saute purement et simplement les souverains amarniens. Le psaume 104, lui, est un texte judéen dont personne ne sait le dater avec précision, mais qui ne peut en aucun cas remonter au XIVᵉ siècle. Entre les deux, plusieurs siècles pendant lesquels l’Égypte a fait ce qu’il fallait pour qu’on ne se souvienne de rien.
Le débat porte donc sur un canal, pas sur une ressemblance. Par où une idée passe-t-elle quand on a détruit le support et effacé le nom ? Le relevé de Davies de 1908 et l’enquête que James Hoffmeier a consacrée en 2015 aux origines du monothéisme donnent le socle. Restent les pièces : les dizaines de milliers de blocs remployés dans les fondations de Karnak, les amulettes ramassées sous les sols des maisons d’Amarna, une tablette d’argile expédiée de Tyr et conservée au British Museum, un récit de lépreux que Flavius Josèphe attribue au prêtre égyptien Manéthon, et le livre qu’un vieux médecin viennois a publié à Londres l’année de sa mort.
Bès et Taouret sous le sol du dieu unique
Un roi sans mémoire, un prophète sans fouille




