Le premier Cornelius patricien livré au feu
Sa mort tient en deux versions qui ne se recouvrent pas. Dans les Guerres civiles d’Appien (I, 105), Sylla voit en rêve son génie l’appeler, rédige son testament dans la journée, prend la fièvre le soir et meurt dans la nuit, à soixante ans, sur son domaine proche de Cumes. Plutarque (Sylla, 36-37) décrit une lente décomposition, un ulcère des entrailles d’où sort une vermine, puis une colère, la veille de la mort, contre Granius, magistrat de Pouzzoles qui refusait de verser une somme due au trésor de sa cité et que Sylla fait étrangler dans sa chambre, effort qui rompt l’abcès et provoque une hémorragie. Les deux auteurs s’accordent sur l’année, 78 av. J.-C., et sur le bûcher. Porté à Rome sur une litière dorée, précédé de plus de deux mille couronnes d’or offertes par des cités, des légions et des particuliers (Appien, I, 106), le corps est brûlé au Champ de Mars. Un quart de siècle plus tard, dans le De legibus (II, 56-57), Cicéron relève que la gens Cornelia inhumait ses morts et que Sylla fut le premier Cornelius patricien à demander l’incinération, peut-être, écrit-il sans en être sûr, par crainte que son cadavre subisse le sort de celui de Marius, dont il avait fait disperser les restes dans l’Anio.
Il s’appelle Lucius Cornelius Sulla. Après sa victoire de 82, il fait adopter le surnom de Felix, « favorisé par la fortune », et signe Epaphroditos, « aimé d’Aphrodite », ses actes adressés aux Grecs (Plutarque, Sylla, 34). La forme française Sylla, celle de l’édition de Plutarque aux Belles Lettres, est gardée ici parce qu’un lecteur francophone la reconnaît sans effort. Aucun document ne donne sa date de naissance. On la calcule, 138 av. J.-C., à partir des soixante ans qu’Appien lui prête au moment de mourir et de l’indication de Plutarque qui le fait consul dans sa cinquantième année. La famille est patricienne et appauvrie. Plutarque (Sylla, 1) rapporte qu’un ancêtre, Rufinus, avait été exclu du Sénat pour avoir détenu plus de dix livres d’argenterie, et qu’un affranchi rappela au dictateur qu’ils avaient loué le même immeuble, l’étage pour deux mille sesterces, le rez-de-chaussée pour trois mille.
La carrière connue commence en 107, quand il part pour l’Afrique comme questeur de Marius. En 105, le roi Bocchus lui livre Jugurtha, scène qu’il fait graver sur son anneau sigillaire et dont il se sert ensuite toute sa vie, selon Plutarque (Sylla, 3). Après avoir servi contre les Cimbres, il exerce la préture, gouverne la Cilicie et sert comme légat dans la guerre des alliés italiens, avant d’être élu consul pour 88 avec Quintus Pompeius Rufus. Lorsque le tribun Publius Sulpicius fait transférer à Marius le commandement contre Mithridate, il rejoint l’armée qui assiège Nola et la conduit sur Rome, six légions selon Plutarque (Sylla, 9). Il passe ensuite en Grèce, prend Athènes aux calendes de mars 86, date qu’il donnait lui-même dans ses Mémoires, bat les généraux du roi à Chéronée et à Orchomène, et traite avec Mithridate à Dardanos en 85. Revenu en Italie en 83, il gagne contre les consuls en place une guerre de deux ans, dont la dernière bataille se livre devant la porte Colline, au début de novembre 82.
Les listes de proscrits sont affichées dans les jours qui suivent. Chaque nom publié rend son porteur tuable par n’importe qui contre une prime de deux talents, fait confisquer ses biens et ferme les magistratures à ses fils et petits-fils (Plutarque, Sylla, 31). À la fin de 82, l’interroi Lucius Valerius Flaccus fait voter une loi qui nomme Sylla dictateur « pour rédiger les lois et organiser la République », sans limite de durée. Une base de Suessa Aurunca, aujourd’hui au Museo provinciale campano de Capoue, le saluait déjà, aux frais de la cité, comme imperator et Felix (CIL I² 720). Suivent des lois sur la questure, sur le tribunat de la plèbe, que la réforme vide de sa portée, et sur le recrutement du Sénat, grossi d’environ trois cents chevaliers (Appien, I, 100). Il abdique à une date que la recherche place entre le milieu de 81 et l’été 79, puis se retire en Campanie.
Presque tout ce qui précède vient de deux auteurs grecs de l’époque impériale, dont le premier au moins lisait, directement ou par intermédiaire, une autobiographie que Sylla avait écrite et que personne ne lit plus. Il faut donc prendre ces récits un à un, avec les vingt-deux livres perdus derrière eux et les rares inscriptions qui leur échappent, puis reprendre trois épisodes où les sources se contredisent, la liste des proscrits, la nomination et l’abdication du dictateur, et sa mort, avant de suivre le surnom de Felix dans la mémoire antique et de dresser l’inventaire de ce que la recherche ignore.





