La bulle clouée à la porte de l’évêque de Londres
Dans la nuit du 24 mai 1570, un gentilhomme nommé John Felton fixe aux portes du palais de l’évêque de Londres, contre Saint-Paul, un exemplaire d’une bulle datée de Rome le 25 février précédent. Le texte s’ouvre sur les mots Regnans in Excelsis, désigne la souveraine d’Angleterre comme « prétendue reine et servante du crime », la déclare hérétique, délie ses sujets de leur serment et excommunie quiconque obéira à ses ordres. Felton est arrêté le 26 mai, mis à la question, condamné le 4 août, pendu le 8 août 1570 dans le cimetière de Saint-Paul, devant la porte qu’il avait garnie. Pour lui et pour l’autorité qui avait produit le texte, la femme qui régnait depuis douze ans à Westminster n’était pas reine.
Elle s’appelle Élisabeth Tudor.
Née au palais de Placentia, à Greenwich, le 7 septembre 1533, elle est la fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn, et sa date de naissance repose sur des documents contemporains, ce qui n’est pas courant pour le siècle. Sa mère est exécutée en mai 1536. Une loi de succession la déclare alors illégitime, une autre, en 1543, la replace dans l’ordre du trône derrière Édouard et Marie sans revenir sur la bâtardise. Les deux textes coexistent, et personne ne les a mis d’accord pendant le reste du siècle.
Elle reçoit une éducation humaniste dans la maison de Catherine Parr, dernière épouse de son père, et le premier objet qu’on puisse lui attribuer date de là. À onze ans, elle traduit en prose anglaise le Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre, copie le texte de sa main, brode la reliure de toile bleue aux initiales de sa belle-mère et date la dédicace d’Ashridge, dernier jour de l’année 1544. Le volume est conservé à la Bodleian Library d’Oxford sous la cote MS. Cherry 36.
En janvier 1549, le Conseil fait arrêter sa gouvernante Katherine Ashley et l’intendant de sa maison Thomas Parry, et les interroge à la Tour dans la procédure ouverte contre Thomas Seymour, veuf de Catherine Parr. Les deux déposent en février sur la conduite de Seymour envers l’adolescente et sur ses questions au sujet de ses terres. Élisabeth, seize ans, écrit au Protecteur pour démentir tout projet de mariage. Seymour est exécuté le 20 mars. Imprimées en 1740 par Samuel Haynes, ces dépositions demeurent la seule source de l’épisode, et elles ont été recueillies par des officiers qui cherchaient une complicité.
Marie Ire meurt le 17 novembre 1558, et le premier acte d’État conservé du règne porte la même date, désignant des commissaires pour le couronnement. La cérémonie a lieu à l’abbaye de Westminster le 15 janvier 1559. Parce que le siège de Cantorbéry est vacant et que l’archevêque d’York refuse d’officier, c’est Owen Oglethorpe, évêque de Carlisle, qui couronne, moitié en latin, moitié en anglais. Deux lois reçoivent la sanction royale le 8 mai suivant, dernier jour de son premier Parlement. L’Acte de suprématie, 1 Eliz. I c. 1, abolit toute juridiction étrangère sur l’Église d’Angleterre et fait de la reine son « supreme governor », gouverneur suprême et non chef suprême, titre porté par son père et son demi-frère. L’Acte d’uniformité, 1 Eliz. I c. 2, impose un nouveau Livre de la prière commune à compter du 24 juin.
Ces deux lois forment le règlement élisabéthain. Avec le refus de se marier et de nommer un successeur, l’exécution de Marie Stuart et l’entrée en guerre ouverte contre l’Espagne à partir de l’expédition des Pays-Bas en 1585, elles font les quatre décisions qui rendent le règne conséquent. Les complots des années 1570 et 1580 convergent vers la reine d’Écosse, détenue en Angleterre depuis 1568, et l’acte d’association de 1584, rédigé par William Cecil et Francis Walsingham, engage ses signataires à poursuivre quiconque tirerait profit d’un attentat contre Élisabeth. Marie Stuart est jugée à Fotheringhay en octobre 1586 et décapitée le 8 février 1587. L’Armada échoue en août 1588, et la guerre continue jusqu’à la mort de la reine, sur mer et surtout en Irlande.
Élisabeth meurt au palais de Richmond le 24 mars 1603, à soixante-neuf ans. Les funérailles ont lieu à Westminster le 28 avril. Les dates anglaises suivent ici le calendrier julien, et l’année légale commençait le 25 mars, ce qui explique que l’inscription de son tombeau date sa mort du 24 mars 1602.
Tout ce qui précède se lit dans des actes du Parlement, des dépêches d’ambassade et des papiers de chancellerie. Le récit continu du règne, lui, est plus tardif. Composé entre 1607 et 1617, en latin, par un antiquaire qui travaillait sur commande, il paraît sous le fils de la femme qu’Élisabeth fit exécuter. Il faut donc regarder qui a écrit quoi, avec quels papiers et pour qui, reprendre trois épisodes disputés, et suivre la fabrication de la figure à partir du monument de Westminster.




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