Une pierre de marbre promise, et cinq jours plus tard une conférence
Cinq jours. C’est le délai que les Communes ont laissé passer, en février 1559, entre la réponse de leur reine sur le mariage et la demande d’une conférence avec les Lords portant sur l’autorité qu’aurait celui qu’il plairait à la reine de prendre pour mari. Le fait est consigné au journal de la chambre. Il dit une chose simple et souvent oubliée : les hommes qui ont entendu la phrase sur la pierre de marbre ne l’ont pas comprise comme une décision. Ils l’ont comprise comme une manière polie de ne pas répondre.
Une précision de calendrier, valable pour toute cette enquête. L’Angleterre suit alors le calendrier julien, et son année civile commence le 25 mars. Les dates sont données ici en style moderne, l’année débutant au 1ᵉʳ janvier : le 10 février 1559 s’écrit donc 10 février 1558/59 sous la plume des greffiers de l’époque, et la reine meurt un 24 mars que les inscriptions de son tombeau datent encore de 1602.
Ce que le texte dit, et ce qu’il ne dit pas
Le premier Parlement du règne s’ouvre le 25 janvier 1559. En quelques séances, les Communes portent sur la table une question que la reine ne souhaitait pas voir débattue. Les sources divergent sur le détail de la procédure : le journal des Communes enregistre des arguments en faveur d’une requête le 4 février et l’accord pour envoyer une délégation le 6, tandis que la notice biographique de référence place devant la reine, dès le 2 février, un comité choisi comprenant tous les conseillers privés siégeant dans la chambre. Le texte même de la pétition n’a pas été conservé. La réponse, elle, l’a été.
Elle est transcrite au propre dans les papiers de William Cecil, aujourd’hui à la British Library sous la cote Lansdowne 94, folio 29, sous un intitulé administratif : réponse de la reine à la pétition proposée par la chambre basse concernant son mariage. L’édition de référence est celle de T. E. Hartley. On y lit que depuis ses années de discernement elle a heureusement choisi cette manière de vivre dans laquelle elle vit encore, qu’elle ne conclura jamais rien de préjudiciable au royaume, et que celui sur lequel son sort tombera sera, elle le souhaite, aussi soucieux du royaume qu’elle-même. Puis la phrase : et à la fin il lui suffira qu’une pierre de marbre déclare qu’une reine, ayant régné un certain temps, a vécu et est morte vierge.
Lisez la construction. La proposition est conditionnelle, suspendue à un « et quand bien même il plairait à Dieu tout-puissant de me maintenir dans cette disposition ». Aucun vœu. Aucune promesse. Le texte contient même l’inverse : la reine y envisage explicitement l’hypothèse où Dieu inclinerait son cœur à un autre genre de vie. Le premier récit imprimé de la scène, dans l’abrégé des chroniques de Richard Grafton en 1570, concorde presque mot pour mot avec le manuscrit Cecil.
Restent quatre ans de silence relatif, puis deux nouvelles réponses. En 1563, pressée par son deuxième Parlement, elle se compare à sainte Élisabeth, à qui Dieu envoya un enfant malgré son âge : les minutes de cette réponse sont de sa propre main, dans le même volume Lansdowne, au folio 30. Le 5 novembre 1566, devant une délégation de trente membres de chacune des deux chambres, elle va beaucoup plus loin. Le texte, conservé à la bibliothèque de l’université de Cambridge sous la cote Gg.iii.34, dit qu’elle a fait répondre par son conseil qu’elle se marierait, que cela n’a été ni accepté ni cru bien que parlé par leur prince, qu’elle ne rompra jamais la parole d’un prince donnée en lieu public, qu’elle se mariera dès qu’elle le pourra commodément, et qu’elle espère avoir des enfants, sans quoi elle ne se marierait jamais. Un fragment du brouillon, de sa main, avec une mention dorsale de Cecil, se trouve dans les papiers d’État.
Une reine qui a fait vœu de virginité en 1559 ne dit pas cela sept ans plus tard.
Un escalier, deux blessures, une conclusion de jurés
Entre les deux, il y a Cumnor.
Le 8 septembre 1560, Amy Dudley, née Robsart, épouse de Robert Dudley, est trouvée morte au bas d’un escalier dans la maison d’Anthony Forster, à Cumnor, dans l’Oxfordshire. Elle avait envoyé sa maisonnée à la foire d’Abingdon. Le procès-verbal du coroner existe. Il porte la cote KB 9/1073, n° 80, aux Archives nationales britanniques, et il est resté inconnu jusqu’à son signalement en 2008, au cours d’un dépouillement systématique des enquêtes d’accidents du XVIᵉ siècle. Le texte latin nomme le coroner, John Pudsey, décrit la victime seule dans une chambre, la descente par les degrés appelés en anglais steyres, la chute, deux blessures à la tête, l’une profonde d’un quart de pouce et l’autre de deux pouces, le cou rompu, la mort instantanée, et l’absence de toute autre marque sur le corps. Les jurés concluent sous serment qu’elle est morte par infortune et non autrement.
Deux détails de datation se contredisent d’une notice à l’autre. Le document lui-même s’ouvre sur une inquisition tenue à Cumnor le 9 septembre de la deuxième année du règne ; la description archivistique de la pièce la rattache à août 1561. L’explication tient à la procédure : l’enquête est ouverte le lendemain de la découverte du corps et le verdict des jurés est rendu près d’un an plus tard. Les deux dates sont vraies, elles ne désignent pas la même chose.
Ce que le document ne fait pas, c’est trancher la question qui intéresse notre enquête. Robert Dudley était le favori déclaré de la reine, maître de ses chevaux depuis son avènement, logé à Kew. Sa femme morte, il devenait libre. La cour l’a compris ainsi, et l’Europe aussi : un veuvage aussi commode, dans un escalier vide, a suffi à rendre le mariage impossible. Le coroner a dit accident. La rumeur a dit autre chose, et la rumeur avait le dernier mot dans une affaire de réputation. Dudley restera à la cour vingt-huit ans, entrera au conseil privé en 1562, sera fait comte de Leicester en septembre 1564, et mourra en 1588 sans avoir épousé la reine. Elle a gardé sa dernière lettre, écrite à Rycote le 29 août 1588, dans un coffret près de son lit, avec au dos trois mots de sa main : sa dernière lettre. La pièce est aujourd’hui aux Archives nationales, dans les papiers d’État.
Ce qu’un adolescent avait déjà appris
Il faut remonter plus haut d’une décennie pour comprendre pourquoi la reine sait exactement ce que coûte une rumeur.
En janvier 1549, Thomas Seymour, baron Seymour de Sudeley, amiral et beau-père de la princesse Élisabeth par son mariage avec la veuve d’Henri VIII, est arrêté. Le 21 janvier, deux serviteurs de la princesse, sa gouvernante Katherine Ashley et son intendant Thomas Parry, sont conduits à la Tour. Leurs dépositions et celle de la princesse, âgée de quinze ans, ont été imprimées dès 1740 par Samuel Haynes dans son recueil des papiers d’État de Burghley. On y lit les visites matinales dans la chambre, les tapes sur le dos et les fesses, la question posée à la princesse de savoir si elle voudrait avoir l’amiral en mariage. Le 28 janvier, elle écrit au lord protecteur pour démentir les bruits qui courent, et elle les nomme : qu’elle serait à la Tour, et enceinte du lord amiral. Seymour est frappé d’un acte d’attainder le 5 mars et exécuté le 20.
À quinze ans, elle a vu qu’un mariage projeté suffit à faire une accusation de trahison, et qu’une réputation se défend par écrit, vite, et par la négation la plus précise possible. La leçon n’explique pas à elle seule quarante-cinq ans de célibat. Elle explique la méthode.
Deux lectures, et les pièces qu’il faut ouvrir
Le dossier tel qu’on vient de le poser autorise deux lectures opposées, et elles ont chacune leurs partisans dans la recherche universitaire depuis soixante-dix ans.
La première tient les négociations pour un instrument. La reine aurait joué du célibat comme d’une carte diplomatique, entretenant les prétendants pour tenir la France et l’Espagne à distance l’une de l’autre, sans jamais avoir l’intention de conclure. C’est la lecture classique, formée dans l’entre-deux-guerres, et elle a l’avantage d’expliquer la durée : vingt-deux ans de pourparlers sans un seul mariage, cela ressemble à une politique.
La seconde tient les négociations pour ce qu’elles disent être. Wallace MacCaffrey et Susan Doran soutiennent que l’engagement de la reine fut réel, au moins à deux reprises, et qu’elle a été empêchée de conclure faute d’un soutien suffisant dans son conseil. Cette lecture a l’avantage d’expliquer les documents : on ne fait pas rédiger des articles matrimoniaux, on ne consulte pas des théologiens sur la licéité d’un mariage mixte, et l’on ne passe pas un anneau au doigt d’un prince français devant sa cour pour amuser un ambassadeur.
Départager les deux suppose d’ouvrir les pièces une à une, et elles existent. Le volume Lansdowne 94 contient, aux folios 58 à 60, les articles proposés par le duc d’Alençon le 16 juin 1579 avec les réponses de la reine annotées le lendemain, et, aux folios 62 à 69, un dossier réuni pour la satisfaction de Cecil sur la question de savoir si un protestant peut épouser une papiste. Les Archives nationales conservent, sous la cote SP 78/3, folio 9, une lettre de la reine au duc datée du 19 février 1579. La bibliothèque Folger, à Washington, garde sous la cote V.b.49 le compte rendu français des conférences matrimoniales de Londres du 2 mai 1581. Et un panneau peint la même année que la crise, signé George Gower, montre pour la première fois la reine tenant un tamis.
Les articles du 16 juin 1579, annotés le lendemain de sa main
Trois écoles, un tamis d’orfèvre et un tombeau qui ne dit rien


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