Le commissaire militaire de Fanyang
Selon la notice qu’on ouvre, An Lushan naît en 702, en 703 ou en 705, et aucun document de son vivant ne permet de choisir. Le seul jour donné vient d’un recueil composé un demi-siècle environ après sa mort par Yao Runeng, fonctionnaire des Tang que les catalogues situent vers 805, qui le fait naître le premier jour de l’an et son compagnon d’armes Shi Siming la veille au soir (An Lushan shiji, rouleau inférieur, note). La symétrie a tout d’une construction de récit. L’année 703, celle des catalogues de bibliothèque, tient de la convention, et la seule formule exacte reste une naissance au tout début du VIIIᵉ siècle.
Le nom, lui, est attesté par plusieurs textes. Le Jiu Tangshu (rouleau 200A) et le recueil de Yao Runeng (rouleau supérieur) s’accordent sur une mère du clan turc Ashide, présentée comme devineresse, et sur un nom d’enfance transcrit Yaluoshan (軋犖山). Yao Runeng y voit le nom que les Turcs donnent au dieu des combats ; la lecture admise depuis Pulleyblank y reconnaît le sogdien roxšan, « lumière », nom de personne porté par d’autres Sogdiens de Chine. Le père meurt tôt et n’est pas nommé. La mère se remarie avec An Yanyan, frère du général An Bozhu, et l’enfant prend ce nom de famille. Au début de l’ère Kaiyuan, la tribu d’An Yanyan se disperse et le garçon, âgé d’une dizaine d’années, passe en territoire chinois avec An Sishun, fils d’An Bozhu, sous la protection d’An Zhenjie, administrateur adjoint de la préfecture de Lan, dans l’actuel Shanxi.
À Yingzhou, l’actuelle Chaoyang, il sert d’intermédiaire sur les marchés de frontière, et les textes lui prêtent la connaissance de six langues étrangères (Jiu Tangshu) ou de neuf (Yao Runeng). Après 732, il entre dans les troupes de Zhang Shougui, gouverneur militaire de Youzhou, qui l’emploie avec Shi Siming à capturer des prisonniers ennemis, puis l’adopte. En 736, battu par les Khitans, il échappe à la peine de mort que réclamait Zhang Shougui, l’empereur Xuanzong ayant commué la sentence en destitution. Yao Runeng date la suite au jour près. Le 9 du troisième mois de 741, il reçoit la dignité de tejin ; le 6 du premier mois de 742, il devient commissaire militaire de Pinglu ; au troisième mois de 744 s’y ajoute Fanyang, la région de l’actuelle Pékin, et en 751 le Hedong, ce qui place sous ses ordres trois des dix grands commandements de frontière de l’empire.
Ses séjours à Chang’an, entre 743 et 754, lui valent la faveur de l’empereur et du chancelier Li Linfu. Le Jiu Tangshu rapporte qu’il demande à devenir le fils adoptif de la consort Yang Guifei et qu’il la salue avant l’empereur, en expliquant que chez les Barbares on honore la mère avant le père. Après la mort de Li Linfu en 753, le nouveau chancelier Yang Guozhong, cousin de la consort, dénonce ses préparatifs. Au onzième mois de la quatorzième année Tianbao, le 16 décembre 755, il quitte Fanyang avec une armée que le même texte chiffre à cent cinquante mille fantassins et cavaliers « des divers peuples étrangers », en invoquant un ordre secret de l’empereur qui le chargerait de punir Yang Guozhong. Luoyang tombe en janvier 756, et au premier jour de la quinzième année Tianbao, le 5 février, il y prend le titre d’empereur d’un Grand Yan. En juillet, après la défaite des Tang au col de Tongguan, Xuanzong s’enfuit vers le Sichuan et Chang’an est occupée.
Le règne dure moins d’un an. Les histoires officielles le décrivent alors presque aveugle et violent envers ses proches. Au premier mois de la deuxième année Zhide, au jour yimao, l’eunuque Li Zhu’er le tue dans son palais de Luoyang, avec la complicité du conseiller Yan Zhuang et sur l’ordre de son fils An Qingxu, qui lui succède (Xin Tangshu, rouleau 6, pour la date). Les conversions donnent le 29 ou le 30 janvier 757. La guerre lui survit six ans, sous An Qingxu puis sous Shi Siming et son fils Shi Chaoyi, jusqu’en 763.
Tout ce qui précède vient de textes écrits par des fidèles de la dynastie qu’il a combattue. Les archives de son propre État, qui eut une cour, un historiographe et des ères de règne, sont perdues, et sa voix ne parvient que par des propos rapportés. Il faut maintenant prendre ces textes un par un, Yao Runeng, les deux histoires officielles, la chronique de Sima Guang et un rapport japonais de 758, pour voir qui les a écrits et à quelle distance des faits, puis reprendre trois points disputés, son origine, les cultes qu’il préside et les chiffres de la guerre, avant de suivre la formation de sa réputation jusqu’à l’inventaire de ce qu’on ignore.






