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Enquête
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Le vrai Cid, héros de la Reconquête ou mercenaire ? Ce que disent les sources

Moyen ÂgeCroisades & guerres médiévales7 octobre 202620 min de lecture
LBM1948 / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un chien de Galice au service des rois de Saragosse

Le plus ancien récit daté de la carrière de Rodrigo Díaz a été écrit par un homme qui souhaitait le voir mis en pièces. Ibn Bassam, lettré né à Santarém vers 1058 et installé à Séville, rédige en 503 de l’hégire / 1109-1110 la troisième partie de sa Dhakhira, vaste anthologie des écrivains d’al-Andalus, une dizaine d’années après la mort de son sujet. Le passage se trouve dans la notice consacrée à Ibn Tahir, ancien roi de Murcie retiré à Valence. Le Castillan y est un tyran, un « chien de Galice » et un homme « qui faisait métier d’enchaîner les prisonniers », et presque chaque mention de son nom appelle sur lui la malédiction divine. Quelques lignes plus bas, pourtant, Ibn Bassam écrit que cet homme, « le fléau de son temps », fut par son amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par son courage héroïque « un des miracles du Seigneur ». Les mots sont ceux de la traduction publiée en 1849 par l’orientaliste néerlandais Reinhart Dozy, qui avait reconnu le texte en 1844 dans un manuscrit de Gotha catalogué sous un faux titre.

Rien, dans cette page, ne relève du compliment de circonstance. Ibn Bassam écrit sous les Almoravides, qui ont repris Valence en 1102 et dont il loue le chef comme l’émir des musulmans, et il n’a aucune raison de flatter un ennemi mort. Il appelle « Galiciens » les Castillans et les Léonais, comme les auteurs arabes de son temps, et il range Rodrigo parmi ceux qui ont battu à plusieurs reprises le comte de Barcelone, le roi d’Aragon et le comte García Ordóñez, affublé au passage d’un sobriquet que les chroniqueurs castillans lui ont épargné. Pour un lecteur musulman de 1110, le Campeador avait donc fait la guerre aux princes chrétiens autant qu’aux roitelets musulmans, et les historiens qui ont voulu depuis l’enrôler dans un camp ont toujours dû laisser de côté une moitié de sa page.

La documentation directe, elle, tient en peu de lignes. Le nom de Rodrigo apparaît parmi les magnats qui souscrivent les diplômes de Sanche II de Castille ; un acte de dotation rédigé à Valence en 1098 porte sa souscription autographe ; un acte matrimonial conservé à Burgos lui attribue une donation à son épouse, avec une date qui pose problème. Pour le reste, on dispose de récits. Copié à Ripoll, un poème latin célèbre ses victoires sans qu’on sache s’il est contemporain. L’Historia Roderici, biographie latine anonyme, raconte sa carrière avec une sécheresse de greffier, à une date que les spécialistes placent entre 1110 et 1190. Quant au Cantar de mio Cid, poème castillan dont le seul manuscrit date du XIVᵉ siècle, il en fait un vassal exemplaire, tandis que les auteurs arabes, Ibn Bassam en tête, le regardent depuis l’autre rive.

Les parias, ou l’argent des taïfas

Depuis la disparition du califat de Cordoue, en 1031, al-Andalus n’a plus de souverain unique. Des royaumes de taille très inégale se partagent son territoire, et la plupart achètent la paix à leurs voisins chrétiens contre ce tribut en or que les textes latins appellent parias. Le système est assez rentable pour entrer dans les héritages royaux. Quand Ferdinand Iᵉʳ meurt, en 1065, ses fils se partagent ses États, et les sources les plus anciennes leur attribuent des tributs en même temps que des terres, la Castille avec les parias de Saragosse pour Sanche, le León avec celles de Tolède pour Alphonse, et la Galice avec celles de Badajoz et de Séville pour García. C’est la reconstitution qu’Alfonso Boix Jovaní a présentée en 2025 en recoupant l’Historia Silense, le Chronicon Compostellanum et la chronique de l’évêque Pelayo d’Oviedo, contre une version plus tardive, popularisée par le cinéma, qui donnait Zamora et Toro aux deux sœurs du roi.

Rodrigo Díaz grandit dans ce monde, à partir d’une date que personne ne connaît. Menéndez Pidal proposait les environs de 1043 ; d’autres ont descendu la naissance d’une dizaine d’années, et l’on ne sait pas trancher. Tous s’accordent en revanche sur Vivar, à une dizaine de kilomètres au nord de Burgos, et sur le nom de son père, Diego Laínez. L’inventaire de ses biens, reconstitué à partir de l’acte matrimonial de Burgos, fait de lui un magnat de rang moyen, bien au-dessus du petit noble que la légende aimait montrer parti de rien. Jeune, il entre dans l’entourage de l’infant Sanche, roi de Castille en 1065, et le sert jusqu’à l’assassinat de celui-ci sous les murs de Zamora, en 1072. Il passe alors au service du frère et successeur, Alphonse VI. L’Historia Roderici (§ 6) rapporte que ce dernier lui donna pour épouse « dame Jimena, sa nièce, fille du comte Diego d’Oviedo ». On s’en tiendra à cette forme, celle des actes, et l’on laissera Chimène à la tragi-comédie française de 1637, qui a fait d’un mariage de magnats une affaire de duel et d’honneur.

En 1079, Alphonse VI envoie Rodrigo à Séville percevoir les parias d’al-Mu’tamid. Au même moment, le roi de Grenade, Abd Allah, attaque le territoire sévillan avec l’appui de plusieurs nobles castillans, parmi lesquels le comte García Ordóñez, chargé de son côté du tribut grenadin. Selon l’Historia Roderici, Rodrigo met en déroute une armée composée « tant de Sarrasins que de chrétiens », capture García Ordóñez et ses compagnons, les garde trois jours, puis les relâche après leur avoir pris leurs tentes et leur butin. La rencontre a lieu près de Cabra, au sud-est de Cordoue. Deux vassaux du même roi, chacun défendant les parias qu’il était venu percevoir, venaient de se battre en terre musulmane avec des musulmans dans chaque camp, et le biographe latin raconte la chose sans un mot de commentaire.

L’épisode suivant lui coûte la faveur royale. Des cavaliers venus du royaume de Tolède ayant razzié la région de Gormaz, place dont il avait la charge, Rodrigo riposte par une expédition en territoire tolédan et en ramène un gros butin en bétail. Or le roi de Tolède, al-Qadir, est alors le protégé d’Alphonse VI, qui lui fait payer cette protection. À la fin de 1080 ou au début de 1081, selon la chronologie établie par Bernard Reilly, le roi exile son vassal, et Rodrigo quitte la Castille avec sa mesnie, la troupe de cavaliers attachés à sa personne.

Chez les Banu Hud

Trois rois de Saragosse se succèdent pendant les cinq années que Rodrigo passe à leur service, al-Muqtadir, son fils Yusuf al-Mu’tamin, puis Ahmad al-Musta’in II, tous de la dynastie des Banu Hud. La taïfa est alors en guerre contre un frère d’al-Mu’tamin, al-Mundhir, maître de Lérida et de Tortosa, allié tour à tour au comte de Barcelone et au roi d’Aragon. En 1082, à Almenar, au nord de Lérida, Rodrigo bat les troupes de cette coalition et capture le comte Bérenger-Raimond II de Barcelone. En 1084, date la plus souvent retenue, il défait près de Morella l’armée de Sanche Ramírez d’Aragon. Ce sont les victoires d’un capitaine chrétien sur des princes chrétiens, payées par un roi musulman, et la biographie latine les raconte avec la même fierté que les autres.

Ibn Bassam donne de ces années une version plus crue. À l’en croire, les Banu Hud ont tiré le Castillan de l’anonymat, se sont servis de lui pour leurs violences et lui ont livré des provinces entières, si bien qu’il avait parcouru les plaines en vainqueur et qu’il n’était plus de contrée d’Espagne qu’il n’eût pillée. Un historien jésuite de la fin du XVIIIᵉ siècle tenait encore ce service pour une fable de jongleurs, inconcevable de la part d’un prince musulman et de ses sujets. Dozy lui répondit en 1849, texte arabe en main, que l’historien latin et l’auteur arabe rapportaient le même fait par deux voies indépendantes, et qu’il fallait bien s’y résoudre.

Le paysage change en 1085, quand Alphonse VI prend Tolède, puis en 1086, quand les Almoravides, appelés par des rois de taïfas inquiets, franchissent le détroit et écrasent l’armée castillane le vendredi 23 octobre à Zallaqa, que les sources chrétiennes nomment Sagrajas. Rodrigo rentre en grâce et reçoit du roi plusieurs châteaux. La réconciliation dure peu. En 1089, il ne rejoint pas à temps l’armée royale qui marche au secours de la forteresse d’Aledo, près de Murcie, et l’Historia Roderici décrit la colère d’Alphonse VI, qui lui reprend ses châteaux, ses villes et ses biens, et fait jeter en prison son épouse et ses enfants. Cette fois, l’exilé ne cherche plus de maître. Il s’installe dans le Levant, lève pour son propre compte les tributs des petits souverains de la région, et bat de nouveau Bérenger-Raimond II en 1090, dans le pinar de Tévar, non loin de Morella, où le comte est fait prisonnier pour la seconde fois.

Valence, juin 1094

Valence a pour roi, depuis la chute de Tolède, al-Qadir lui-même, chassé de sa capitale par la conquête castillane et installé sur la côte avec l’appui d’Alphonse VI, selon l’accord de cession qu’Ibn Bassam rappelle en détail. En 1092, le cadi de la ville, Ibn Jahhaf, fait tuer al-Qadir avec l’aide d’un petit contingent almoravide et s’empare du pouvoir. Rodrigo, qui tenait la région sous tribut, met le siège. La famine, écrit Ibn Bassam, réduisit les Valenciens à manger des animaux impurs. La ville capitule en juin 1094, et les historiens hésitent entre le 15, le 16 et le 17 du mois. Nous retiendrons le 15, date de Menéndez Pidal, parce que la reddition s’étale sur plusieurs jours et que la remise des clés, qu’on place ce jour-là, est l’acte juridique qui fait passer la ville au vainqueur.

La suite est connue par des textes des deux camps. En octobre 1094, une armée almoravide venue reprendre Valence est mise en déroute à Cuarte, à quelques kilomètres à l’ouest de la ville, souvent présentée comme la première défaite d’une grande armée almoravide dans la péninsule. Rodrigo prend Almenara à la fin de 1097 et Murviedro, l’antique Sagonte, en 1098. Il fait consacrer la grande mosquée en cathédrale Sainte-Marie et y installe un évêque venu de France, Jérôme, qu’une chronique écrite un siècle plus tard dit originaire du Périgord. Son fils unique, Diego, était mort en 1097 à Consuegra, au service d’Alphonse VI contre les Almoravides. Lui-même meurt à Valence en 1099, sans qu’on sache si ce fut en mai ou le 10 juillet. Jimena tient la ville trois ans encore, jusqu’à ce qu’Alphonse VI vienne l’évacuer au printemps 1102 ; les chrétiens incendient une grande partie de Valence avant de partir, et les Almoravides y entrent le 15 rajab 495 de l’hégire / 5 mai 1102, date que Dozy reprenait à un historien grenadin du XIVᵉ siècle.

Presque tout ce qui précède repose sur un texte. L’Historia Roderici fournit l’ossature de la carrière, ses dates et ses batailles comme ses querelles avec le roi, et c’est à elle que les récits arabes et les chartes sont d’ordinaire confrontés. Sa valeur dépend entièrement de sa date. Si elle a été écrite vers 1110 par un homme qui avait connu Rodrigo, comme le pensait Ramón Menéndez Pidal dans La España del Cid en 1929, elle vaut presque témoignage. Si elle a été composée dans les dernières décennies du XIIᵉ siècle, comme le soutiennent aujourd’hui plusieurs philologues, elle est la reconstruction savante d’un passé vieux de près d’un siècle, et certains des documents qu’elle prétend recopier pourraient sortir de la plume de son auteur. Les deux positions sont publiées et argumentées, et la seconde a gagné du terrain depuis vingt-cinq ans sans réduire la première au silence.

Le récit de cette première partie s’appuie sur le plus ancien manuscrit de l’Historia Roderici, le 9/4922 de la Real Academia de la Historia de Madrid, sur la page d’Ibn Bassam traduite par Dozy en 1849, et sur la synthèse de Richard Fletcher, The Quest for El Cid, parue à Londres en 1989. Il faut maintenant reprendre les textes un à un, en commençant par le poème latin copié à Ripoll et le titre qu’il donne à son héros, puis la biographie latine et ce qu’elle rapporte des terres chrétiennes de la Rioja à l’été 1092, la page d’Ibn Bassam sur le bûcher du cadi de Valence, le parchemin de Burgos et ses deux dates possibles, enfin le diplôme de Salamanque, où un évêque venu de France fait de Rodrigo un prince suscité par Dieu.

La suite de l’enquête
  1. Douze mots de la main de Rodrigo

  2. « Sous un Rodrigue cette Péninsule a été conquise »

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