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Enquête
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Tombe de Gengis Khan : où cherche-t-on, et qu’a-t-on trouvé ?

Moyen ÂgeAsie médiévale13 septembre 202619 min de lecture
Liuxingy / Wikimedia Commons
19 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un cercueil sans corps dans une bannière de Mongolie-Intérieure

Commençons par ce que le sujet n’est pas.

Sur le plateau d’Ordos, dans la boucle du fleuve Jaune, un bâtiment de béton coiffé de trois coupoles reçoit chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Les billets portent trois écritures : mongol vertical, mandarin, anglais. On y voit une statue de marbre, des fresques, une vitrine de reliques, un cercueil. Le lieu s’appelle Ejen Khoroo, l’enclos du Seigneur. En chinois, on le traduit par mausolée.

Le mot est faux. Le cercueil ne contient pas de dépouille, et le géographe Rick Miller, qui a suivi le site pendant vingt ans, propose de parler de cénotaphe. Le bâtiment date de 1956. Il a remplacé un objet cultuel d’une tout autre nature : les huit tentes blanches, naiman chagaan ordon, un campement mobile qui se déplaçait dans Ordos et se rassemblait aux dates de cérémonie. Le nom même du plateau vient de là. Ordos, c’est le pluriel d’ordo, le camp-palais.

Ce campement a beaucoup circulé, et pas seulement pour des raisons rituelles. En 1939, des soldats du Kuomintang l’enlèvent d’Ordos pour le mettre hors de portée de l’armée japonaise, et le convoient sur des chariots à travers le territoire communiste de Yan’an, quelque neuf cents kilomètres, jusqu’à un monastère bouddhique du Gansu. Le colonel japonais Kanagawa Kosaku, privé de sa prise, fait édifier à Ulaanhot un mémorial concurrent, achevé en 1944. En 1949, les nationalistes déplacent encore les reliques de deux cents kilomètres vers l’ouest, jusqu’au grand monastère tibétain de Kumbum, près de Xining. Trois semaines plus tard, l’Armée populaire de libération s’en empare. Le Parti communiste chinois les rend à Ordos et s’assure qu’elles ne repartiront plus : c’est le bâtiment de 1956.

Quant aux objets eux-mêmes, leur histoire matérielle est brutale. Une urne funéraire d’argent, présentée comme contenant les cendres du khan, circulait encore avec les tentes en 1966 ; elle disparaît lors du saccage du sanctuaire par des gardes rouges mongols. Trois selles avaient été cachées en septembre de la même année. Presque tout le reste a été refait ensuite. Et déjà, dans les années 1890, un voyageur européen à qui l’on montrait le cercueil d’argent notait que l’objet lui paraissait de fabrication récente, et que les autres trésors ressemblaient à des copies d’objets conservés ailleurs dans Ordos.

Voilà pour le monument. Il ne dit rien de la tombe. Il dit une chose différente et plus intéressante : que le culte de Gengis Khan s’est organisé, très tôt, autour d’objets et de tentes, non autour d’un lieu d’inhumation. Ce point commandera tout le reste de l’enquête.

Quatre caractères et un silence

Que sait-on de la mort elle-même ?

Gengis Khan meurt en août 1227, dans le nord de la Chine actuelle, pendant la campagne contre les Tangoutes du Xia occidental. Le Yuanshi, l’histoire officielle de la dynastie mongole de Chine compilée en 1370, place le décès au septième mois de l’année du Cochon ; la conversion en calendrier julien donne le 18 ou le 25 août selon les auteurs, et la question n’est pas tranchée. La cause est inconnue. Chute de cheval, blessure de flèche, fièvre, assassinat : les récits se contredisent et tous sont postérieurs. Un article paru en 2021 dans l’International Journal of Infectious Diseases a proposé la peste bubonique, en s’appuyant sur la durée de la maladie indiquée par le Yuanshi, huit jours, et sur les mortalités qui frappaient l’armée dès 1226. C’est une hypothèse rétrospective, pas un diagnostic.

Sur la sépulture, le Yuanshi est d’une brièveté qui a de quoi désespérer. Quatre caractères : enseveli au val de Qinian, 起輦谷. La même formule revient pour les grands khans suivants, Ögödei compris. Le val de Qinian serait donc la nécropole impériale mongole. Aucun texte connu, chinois ou autre, n’indique où il se trouve.

L’Histoire secrète des Mongols, seule chronique de langue mongole contemporaine ou presque des faits, ne fait pas mieux. Elle raconte la vie de Temüjin sur des centaines de paragraphes, puis, au paragraphe 268, expédie sa mort en une phrase : dans l’année du Cochon, il monta au Ciel. Pas un mot sur le convoi funéraire, pas un mot sur le lieu.

Le texte contient pourtant un indice, très en amont. Au paragraphe 103, le jeune Temüjin vient d’échapper aux Merkit en se réfugiant dans les hauteurs du Burqan Qaldun. Il redescend, se frappe la poitrine, et prononce un vœu : chaque matin il sacrifiera à cette montagne, chaque jour il la priera, et la descendance de sa descendance fera de même. Puis il accroche sa ceinture à son cou, ôte son chapeau, et s’agenouille neuf fois vers le soleil en aspergeant du lait de jument.

C’est de cette phrase que tout est parti. Elle établit un lien religieux entre un homme et une montagne. Elle n’établit pas une tombe.

Une montagne qu’on ne fouille pas

Reste à savoir de quelle montagne il s’agit, et c’est déjà une question.

Le Burkhan Khaldun retenu aujourd’hui se situe dans la partie centrale des monts Khentii, au nord-est d’Oulan-Bator, par 48° 45′ 43″ nord et 109° 00′ 33″ est. Son sommet dépasse deux mille mètres. Il occupe la ligne de partage des eaux entre bassin arctique et bassin pacifique : la neige qui fond sur ses pentes alimente des rivières qui coulent dans les deux directions. Forêts de conifères en haut, steppe de montagne plus bas, prairies humides dans la vallée.

L’identification de cette montagne avec le Burqan Qaldun de l’Histoire secrète n’est pas une donnée médiévale. C’est une reconstruction savante du XXᵉ siècle, proposée dans les années 1950 puis argumentée en 1997 par Igor de Rachewiltz, le philologue qui allait donner la traduction anglaise de référence du texte mongol. Elle repose sur la toponymie, sur la géographie des déplacements racontés dans la chronique et sur des informations recueillies sur place. Elle est aujourd’hui majoritaire. Elle a aussi ses contradicteurs, et l’on y reviendra.

Sur le terrain, la situation juridique est sans équivalent en archéologie. La zone strictement protégée du Khan Khentii est créée en 1992 et couvre douze mille kilomètres carrés. Le 16 mai 1995, un décret présidentiel soutient officiellement le rétablissement du culte des montagnes sacrées, dont le Burkhan Khaldun. Le 4 juillet 2015, l’UNESCO inscrit le bien au patrimoine mondial sous le nom de Grande montagne Burkhan Khaldun et son paysage sacré environnant, au titre des critères (iv) et (vi). Surface inscrite : 443 739,2 hectares. Zone tampon : 271 651,17 hectares. Toute activité autre que rituelle y est traditionnellement proscrite.

Le dossier UNESCO décrit ce qu’on y voit, et c’est peu de chose. Trois grands ovoo, ces cairns chamaniques, le long de sentiers reliés à un itinéraire de pèlerinage. Les cairns auraient été détruits au XVIIᵉ siècle et ont été reconstruits, surmontés de poteaux de bois. Le chemin commence à une vingtaine de kilomètres de la montagne, à un pont sur la Kherlen, au col dit du Seuil, où se dresse un autre ovoo ; les pèlerins montent à cheval jusqu’au grand Beliin ovoo fait de troncs et couvert d’écharpes de soie bleue, puis jusqu’à l’ovoo du Ciel, au sommet. Le caractère sacré du lieu, note le texte, tient largement à son isolement et à sa nature perçue comme intacte.

Et le même dossier contient un aveu que peu de lecteurs remarquent. Dans la rubrique consacrée à l’intégrité du bien, il indique qu’un programme de documentation et de cartographie des sites archéologiques susceptibles de renforcer le lien avec Gengis Khan reste à mener, et que ces sites n’ont été ni formellement identifiés ni activement conservés. En clair : la montagne a été inscrite au patrimoine mondial pour son association avec un souverain dont on n’a, sur place, aucune trace archéologique documentée.

Deux appuis solides, donc, avant d’aller plus loin. Le texte mongol, dans l’édition annotée d’Igor de Rachewiltz publiée chez Brill en 2004, qui reste l’instrument de travail de tous les spécialistes. Et le dossier 1440 du Centre du patrimoine mondial, qui décrit précisément le régime de protection et l’état des connaissances de terrain.

À partir de là, l’instruction du dossier consiste à ouvrir les pièces une à une : la formule de quatre caractères du Yuanshi et ce qu’en font les historiens, le récit persan de Rashid al-Din avec sa forêt qui pousse et ses gardiens qui perdent le chemin, l’affirmation de Marco Polo qui désigne une tout autre montagne, les campagnes de terrain de 1990 à 2016 et ce qu’elles ont mesuré, et enfin le seul chantier de fouille autorisé sur un site lié à Gengis Khan, qui se trouve à deux cent cinquante kilomètres de la montagne interdite.

La suite de l’enquête
  1. Quatre caractères chinois, une forêt qui a poussé, un tertre de 250 mètres

  2. Ce qu’on a trouvé en cherchant autre chose

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