Un héraut griffonne un écu et écrit dessous « le comédien »
Mettons-nous à la place d’un homme qui n’a jamais entendu parler d’un problème d’attribution.
Ralph Brooke est héraut d’armes de York depuis 1593. Il a un ennemi, William Dethick, principal roi d’armes de la Jarretière, à qui il reproche d’accorder des armoiries contre argent à des gens sans qualité. Vers 1601 ou 1602, il compile un dossier à charge sous un titre qui dit tout : « A Note of some Coats & Crests lately come to my hands Given by William Dethick when he was Yorke and since he hath executed the Office of Garter King of Armes. » Vingt-trois écus, chacun dessiné, chacun légendé du nom et de la condition du bénéficiaire. Un plâtrier. Un aubergiste de Huntingdon. Et cet écu-là, portant une lance en bande, sous lequel Brooke écrit : le comédien.
Brooke n’écrit pas pour la postérité. Il écrit pour faire tomber un collègue. Aucune raison de mentir sur le métier de l’homme, aucune raison de le flatter. C’est ce genre de document, produit à d’autres fins que celles pour lesquelles nous le lisons, qui vaut le plus cher en histoire.
Il faut maintenant regarder ce que le reste du dossier contient, et ce qu’il ne contient pas.
Ce qu’on possède de sa main
Six signatures. Pas une de plus.
Elles se répartissent sur quatre documents, tous juridiques, tous postérieurs à 1612. La première clôt une déposition du 11 mai 1612 devant la Cour des Requêtes, dans l’affaire Belott contre Mountjoy, un litige de dot entre un fabricant de coiffes huguenot de Silver Street et son gendre. Vingt-six pièces de ce procès survivent, douze mentionnent Shakespeare, une seule porte sa signature. Elle est conservée aux Archives nationales britanniques à Kew, sous la cote REQ 4/1/4/1, et ce sont Charles William Wallace et sa femme Hulda qui l’ont exhumée en 1909 en dépouillant méthodiquement les registres de la Cour des Requêtes.
Les deux suivantes datent des 10 et 11 mars 1613, sur les actes d’achat puis d’hypothèque d’une maison à Blackfriars, l’ancien prieuré dominicain de Londres, payée 140 livres par quatre acquéreurs dont Shakespeare et son associé John Heminges. Soixante livres restent en hypothèque. L’acte de vente est aujourd’hui aux London Metropolitan Archives, l’acte d’hypothèque à la British Library sous la cote Egerton MS 1787. Les trois dernières signatures se trouvent sur le testament, un feuillet chacune, aux Archives nationales sous la cote PROB 1/4.
Cinq orthographes différentes du nom, trois graphies distinctes selon les paléographes, une signature presque effacée. Cela ne prouve rien : la variation orthographique est la norme absolue à cette date, et un homme qui signe au bas d’une feuille, malade, en mars 1616, écrit mal. Mais il faut le dire franchement, parce que c’est le point de départ du soupçon et qu’on ne le désamorce pas en le taisant.
Voilà pour l’écriture. Le reste du corpus autographe est nul. Pas une lettre reçue ou envoyée. Pas un contrat de commande. Pas un exemplaire annoté portant son nom. Pas un brouillon.
Un homme qu’on paie et qu’on inscrit
En revanche, l’administration le connaît.
Le 15 mars 1594 en style anglais, c’est-à-dire 1595 pour nous, le trésorier de la Chambre inscrit un paiement de 20 livres « à William Kempe, William Shakespeare et Richard Burbage, serviteurs du lord Chambellan » pour deux comédies jouées devant la reine à Noël, le jour de la Saint-Étienne et celui des Saints-Innocents. Treize livres six shillings huit pence de gages, six livres treize shillings quatre pence de récompense royale. La pièce est un grand rouleau de parchemin, les comptes déclarés de sir Thomas Heneage, sous la cote E 351/542, membrane 207d.
Ce paiement dit une chose précise. En décembre 1594, un homme de ce nom est déjà assez ancien dans la compagnie pour en recevoir l’argent avec le clown vedette et le premier rôle. Il ne dit pas qu’il écrit.
Le registre paroissial de Holy Trinity à Stratford fournit les deux bornes. Baptême le 26 avril 1564 : « Gulielmus filius Johannes Shakspere ». Sépulture le 25 avril 1616 : « Will Shakspere gent ». Sur ce registre, une précision qui compte et qu’on omet souvent. Le volume qu’on consulte n’est pas l’original. Une réglementation de 1598 a imposé de recopier sur parchemin les registres tenus sur papier depuis 1558 ; l’entrée de baptême de Shakespeare est donc une copie établie vers 1600, chaque page étant signée par le vicaire et les marguilliers pour en certifier la fidélité. Le document premier a disparu.
Quand le nom apparaît, et sur quoi
Jusqu’en 1598, le nom ne figure sur aucune page de titre de pièce imprimée. Les quartos paraissent anonymes, ou sous le nom de la compagnie.
Puis, en une saison, tout change. Cette année-là, une deuxième édition de Peines d’amour perdues sort à Londres avec la mention « newly corrected and augmented by W. Shakespere ». Richard II et Richard III, réimprimés, reçoivent le nom d’auteur là où la première édition ne portait que la troupe. Et un clerc du Rutland, Francis Meres, publie un gros volume de lieux communs, Palladis Tamia. Wits Treasury, imprimé par Peter Short pour Cuthbert Burby, enregistré au Stationers’ Register le 7 septembre 1598. Dans un chapitre comparant les poètes anglais aux anciens, Meres énumère douze pièces de Shakespeare : six comédies, six tragédies. Deux Gentilshommes de Vérone, La Comédie des erreurs, Peines d’amour perdues, Peines d’amour gagnées, Le Songe d’une nuit d’été, Le Marchand de Venise, puis Richard II, Richard III, Henri IV, Le Roi Jean, Titus Andronicus et Roméo et Juliette.
Deux de ces titres, Deux Gentilshommes et Le Songe, ne sont attestés nulle part ailleurs en 1598. Meres sait donc des choses que le marché du livre ignore. Un troisième, Peines d’amour gagnées, n’a jamais été retrouvé ; on en a seulement confirmé l’existence en 1953, quand un feuillet de liste de libraire daté de 1603 a refait surface. Un homme qui invente ne fournit pas des titres inconnus des imprimeurs.
Le livre de 1623
Le lien explicite entre l’auteur et le bourg du Warwickshire arrive tard, et par un livre.
Le 8 novembre 1623, Edward Blount et Isaac Jaggard font enregistrer au Stationers’ Company « Mr William Shakespeers Comedyes Histories, and Tragedyes », en portant seize pièces « non précédemment enregistrées à d’autres ». William Jaggard, qui avait lancé l’impression, est mort quelques jours plus tôt. Le volume rassemble trente-six pièces, dont dix-huit n’avaient jamais été imprimées : La Tempête, Macbeth, Jules César, Le Conte d’hiver, Antoine et Cléopâtre. Sans lui, la moitié du théâtre de Shakespeare aurait disparu. Le tirage est estimé, en ordre de grandeur, à sept ou huit cents exemplaires.
Deux textes liminaires font le lien. Ben Jonson appelle le mort « doux cygne de l’Avon ». Cinq pages plus loin, Leonard Digges évoque « ton monument de Stratford », qui tombera en poussière avant que le livre ne s’efface. Digges n’est pas n’importe qui : il est le beau-fils de Thomas Russell, l’homme que Shakespeare désigne comme superviseur de son testament. Et l’épître aux lecteurs est signée par Heminges et Condell, deux comédiens à qui le testament laisse vingt-six shillings huit pence chacun pour acheter des bagues de deuil.
L’objection sceptique se formule ici, et elle est sérieuse. Tout cela est posthume de sept ans. Deux allusions poétiques, quelques pages séparées, dans un livre commercial dont l’épître dédicatoire est probablement de la plume de Jonson lui-même plutôt que des deux comédiens qui la signent. Aucun contemporain, du vivant de l’homme, n’écrit noir sur blanc que le poète Shakespeare est celui de Stratford.
C’est exactement le raisonnement que Diana Price a formalisé en 2001 chez Greenwood Press. Son livre ne défend aucun candidat de rechange. Il compare, catégorie par catégorie, ce que l’on possède pour deux douzaines d’écrivains anglais du temps et ce que l’on possède pour Shakespeare : preuve d’éducation, correspondance, manuscrit original, relation attestée avec un mécène, éloge d’un contemporain reconnaissant explicitement en lui un écrivain de son vivant. Dix critères, un tableau, et une seule ligne entièrement vide, aux pages 302 à 305. Que l’on accepte ou non la conclusion, la méthode est la bonne : comparer plutôt qu’affirmer.
La discussion se joue donc sur des pièces, une à une. Le dossier héraldique de Brooke et ce qu’on en a retrouvé depuis 2016. Le pamphlet de 1592 qui contient la première allusion à Shakespeare écrivain, et dont l’attribution a bougé en juin 2025. Les trois pages manuscrites d’une pièce que la censure élisabéthaine n’a jamais laissé jouer. Et un fragment de lettre découvert dans une reliure d’Hereford.
Trois pages saisies par la censure et un pamphlet qui n’est pas de son auteur
Un faux de 1932, un mort de 1604, et ce que la statistique ne tranche pas


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