« Quand je revins du pays d’Égypte »
Un des généraux hittites de Qadesh a laissé le récit de sa propre vie, rédigé bien après la bataille, lorsqu’il était devenu roi. La campagne n’y occupe qu’une subordonnée. « Quand je revins du pays d’Égypte, j’allai à Lawazantiya faire des offrandes à la déesse », écrit Hattusili, le plus jeune frère du Grand Roi Muwatalli II, avant de raconter comment il y prit pour épouse, sur l’ordre d’Ishtar, Puduhepa, la fille d’un prêtre. Pas un char. Pas un mort. Le texte que les hittitologues appellent l’Apologie de Hattusili III (CTH 81, § 9) est un long plaidoyer en faveur d’un homme qui prit le trône à son neveu, et la guerre contre l’Égypte n’y sert qu’à situer dans le temps un mariage.
Du côté égyptien, la même journée couvre des murs entiers. Ramsès II a fait graver le récit de sa campagne de l’an 5 à Abydos et à Abou Simbel, deux fois à Karnak, trois fois à Louxor et deux fois encore au Ramesséum, sous la forme de deux textes narratifs que les égyptologues appellent le Poème et le Bulletin, disposés près de grands tableaux sculptés où l’on voit le camp égyptien et la mêlée des chars. Jamais un événement historique n’a été autant représenté dans toute l’histoire de l’Égypte ancienne, relève l’égyptologue Claude Obsomer. Le Poème compte 343 phrases dans le découpage qu’en a donné Charles Kuentz en 1928, avec la première édition synoptique de toutes les versions ; le Bulletin en compte cent dix. S’y ajoutent des copies sur papyrus, dont la plus connue, le papyrus Sallier III du British Museum (EA 10181), porte en haut de son premier feuillet conservé un dessin au trait noir de trois chevaux.
Entre ces murs gravés et cette unique phrase hittite, l’écart de volume est tel qu’on a longtemps regardé la bataille avec les seuls yeux du pharaon. Les manuels la présentent volontiers comme la plus grande bataille de chars de l’Antiquité ; le British Museum, dans la notice de ce même papyrus, la range plus prudemment parmi les plus grandes, et la date de 1275. Les deux rois ont revendiqué la victoire, chacun a laissé des textes pour la défendre, en nombre très inégal, et la recherche a mis près d’un siècle à les faire parler ensemble.
Derrière Qadesh l’Ancienne
Les deux textes égyptiens permettent de reconstituer une journée, le 9 du troisième mois de la saison Chémou de l’an 5 de Ramsès II. Convertie dans notre calendrier, la date tombe autour du 1ᵉʳ mai 1274 avant notre ère dans la chronologie la plus suivie, dite basse ; une chronologie plus haute la fait remonter d’une dizaine d’années ou davantage, et le premier volume des fouilles britanniques du site retient ainsi 1286. Un mois plus tôt, l’armée a quitté le poste frontière de Tjarou, l’actuel Tell Héboua, à la lisière orientale du delta. Elle a parcouru un peu moins de 700 kilomètres, à raison d’environ 22 kilomètres par jour, par la route côtière jusqu’à la plaine de Jezréel, puis par la vallée de la Beqaa. Quatre divisions la composent, placées sous le nom d’Amon, de Rê, de Ptah et de Seth. Face à elles, le Poème énumère dix-neuf pays venus avec Muwatalli, dont la liste dessine la carte de l’empire hittite et de ses alliances, Hatti, Arzawa, Pitassa, Masa, Karkisha, Lukka, Kizzuwatna, Karkemish, Ougarit, Nuhashshe, Alep, Qadesh elle-même. Aucun texte de la campagne n’en donne l’effectif. Deux documents ramessides plus tardifs, un papyrus satirique et une inscription du Ouadi Hammamat, suggèrent 5 000 hommes par division, soit 20 000 fantassins, ou 16 000 si l’on suit Kenneth Kitchen, qui préfère pour cette époque des compagnies de deux cents hommes.
Au matin, Ramsès marche en tête avec sa garde, la division d’Amon sur ses talons. Au sud de la ville de Chabtouna, deux bédouins Chasou se présentent, se disent prêts à rallier le pharaon et le rassurent, car le roi hittite serait loin au nord, du côté d’Alep, au-delà de Tounip. Le Bulletin précise aussitôt qu’ils mentent sur ordre de l’ennemi. Confiant, le roi franchit le gué de l’Oronte et fait dresser son camp au nord-ouest de Qadesh, un enclos délimité par une rangée de boucliers au milieu duquel les reliefs placent la tente royale, gardée par un lion couché. Un éclaireur de l’escorte ramène alors deux espions hittites, que les sculpteurs ont montrés sous le bâton. Sous les coups, ils avouent que Muwatalli attend avec toute son armée « derrière Qadesh l’Ancienne ». Ramsès réunit ses officiers, leur reproche de ne pas l’avoir averti, puis envoie son vizir presser les divisions encore en marche au sud.
L’endroit désigné a été identifié à Sefinet Nouh, une vaste enceinte quadrangulaire de l’âge du Bronze moyen, abandonnée à l’époque, dont les murs offraient une cachette commode à toute une armée. On la situe à trois kilomètres environ au nord-est de la ville, cinq et demi selon une autre mesure. C’est de derrière Qadesh même, à deux ou trois kilomètres du camp, que part la charrerie hittite de la première vague. Selon le Poème, 2 500 chars franchissent le gué au sud de la ville et prennent en son milieu la division de Rê, encore en ordre de marche, qui se disperse. Les fuyards refluent vers le camp, poursuivis jusqu’au rempart de boucliers. Le Poème montre alors le roi seul, abandonné de ses officiers, priant Amon puis chargeant ; les reliefs, plus concrets, font surgir une troupe en bon ordre, fantassins encadrés de chars, que la légende appelle les n’arin et dit venue « du pays d’Amourrou ». Muwatalli lance une seconde vague de 1 000 chars, conduite par ses frères et ses vassaux, qui est repoussée à son tour vers l’Oronte. Le lendemain, un nouveau combat s’engage, que le Poème expédie en quelques phrases avant de faire parler un messager hittite venu demander la paix et de ramener l’armée à Pi-Ramsès.
On garde ici la graphie Qadesh, la plus répandue dans l’édition internationale, alors que les égyptologues francophones écrivent Qadech et que les tablettes hittites disent Kinza ; entre les deux premières, seule change la manière de transcrire une même consonne.
Des fouilleurs qui n’ont jamais atteint la ville hittite
La ville elle-même occupe le Tell Nebi Mend, dans la partie méridionale de la plaine de Homs, en Syrie, là où l’Oronte reçoit un petit affluent venu du sud. L’identification date du milieu du XIXᵉ siècle. En 1921 et 1922, Maurice Pézard y conduit les premières fouilles françaises et met au jour le sommet cintré d’une stèle triomphale de Séthi Iᵉʳ, le père de Ramsès, qui avait pris la ville une génération plus tôt d’après ses propres reliefs de Karnak. Qadesh n’en était pas à son premier siège, puisque Thoutmosis III l’avait déjà soumise au XVᵉ siècle, lors de sa sixième campagne asiatique. Pézard mesurait le tell à 32 mètres en son point le plus haut. Descendu jusqu’à 19 mètres de profondeur, il n’a pas atteint les niveaux contemporains des Hittites. De ses fouilles provient une petite figurine de bronze de 8,8 centimètres, un dieu au bras levé, exposée au Louvre dans la salle 302 de l’aile Sully sous le numéro AO 21062, dans une vitrine consacrée à Qadesh et à la vallée de l’Oronte.
Entre 1975 et le milieu des années 1990, une équipe de l’Institut d’archéologie de l’University College London, dirigée par Peter Parr, reprend le site pour douze campagnes. Le premier volume de la publication finale, paru en 2015, porte sur l’occupation néolithique, datée de la première moitié du VIIᵉ millénaire, et sur une grande enceinte ; les volumes consacrés à l’âge du Bronze sont encore attendus. Aucune trace matérielle de l’affrontement lui-même n’est signalée dans la plaine. La bataille de Qadesh demeure, pour l’essentiel, un événement de textes et d’images.
En face de ce mur égyptien, la version hittite existe, tardive et dispersée. Elle tient dans une lettre de Ramsès à Hattusili III retrouvée à Hattusa, la capitale hittite, où le pharaon cite pour la contester la version de son correspondant, dans un fragment de texte de Hattusili, dans le traité qu’un successeur de Muwatalli, Tudhaliya IV, conclut plusieurs décennies plus tard avec le roi d’Amourrou, et dans tout ce que le Poème passe sous silence, à commencer par ce que firent les Hittites une fois l’armée égyptienne repartie vers le sud. Ce silence compte, car les tablettes décrivent l’affaire comme une victoire hittite. Deux lectures s’opposent depuis que l’égyptologue allemand Elmar Edel a réédité en 1994 la correspondance échangée entre les deux cours et que Kenneth Kitchen a publié en 1999 son commentaire des inscriptions de Ramsès II. Il faut maintenant reprendre les documents un à un, les chiffres du Poème, le statut du Bulletin, l’identité de la troupe venue d’Amourrou, et les tablettes de Hattusa où Hattusili raconte sa propre guerre.
Deuxième partie
Le prince d’Alep tenu la tête en bas au bord de l’Oronte
Ramsès a gagné, l’Égypte a perdu




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