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Enquête
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Pocahontas a-t-elle vraiment sauvé John Smith ? Seize ans entre deux récits

John Smith / Robert Vaughan / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Deux pierres devant Powhatan

On objectera d’emblée qu’un homme ne se trompe pas sur le jour où il a failli mourir. L’argument a servi pendant un siècle et demi à défendre John Smith, et il a du poids. Il suppose pourtant que Smith n’ait raconté cette journée qu’une fois, ou toujours de la même façon. Or le capitaine en a laissé plusieurs versions imprimées de son vivant, sans compter les allusions glissées dans des requêtes et des dédicaces, et il a publié la première seize ans avant la plus célèbre. L’objection mérite donc d’être examinée, en lisant les textes dans l’ordre où ils ont paru.

Chickahominy

Le 20 décembre 1606, trois navires quittent Londres avec 104 colons à bord. Smith fait une partie de la traversée aux fers, accusé d’avoir voulu s’emparer du gouvernement de l’expédition, et le capitaine Christopher Newport fait dresser une potence pour lui à Nevis, aux Antilles, avant que deux intercessions ne le tirent d’affaire. Quand on ouvre en Virginie la boîte scellée qui contient les noms du conseil, le sien y figure, et ses ennemis ne l’admettent à siéger que le 10 juin 1607. La colonie s’installe sur une presqu’île basse de la James, au début d’une sécheresse qui court de 1606 à 1612. À la fin de septembre, la moitié des hommes sont morts.

Nommé cape merchant, c’est-à-dire chargé du commerce avec les peuples voisins, Smith remonte à plusieurs reprises la rivière Chickahominy pour échanger des haches et du cuivre contre du maïs. Au début de décembre, il repart vers l’amont avec une barge, la laisse à Apocant, le dernier village habité, loue un canot et deux guides, puis s’enfonce d’une vingtaine de milles dans les marais avec deux Anglais, Robinson et Emry. Il descend à terre avec l’un des guides pour reconnaître le terrain. Un quart d’heure plus tard, des cris. Smith attache le bras de son guide au sien avec une jarretière, reçoit une flèche dans la cuisse droite sans dommage, tire au pistolet, et se retrouve encerclé par quelque deux cents hommes conduits par Opechancanough, le frère de Powhatan, qui dirige ce jour-là une grande chasse collective. Le guide parlemente. Smith recule, s’enlise dans une fondrière et finit par jeter ses armes. Robinson est retrouvé mort, percé de vingt ou trente flèches.

Pendant les semaines suivantes, on le promène de village en village, à Rasawrack d’abord, un campement de chasse fait de nattes, puis sur les rivières Youghtanan et Mattapament, jusqu’à Menapacuts, au pays des Pamunkeys. À Topahanocke, sur le Rappahannock, on l’examine parce qu’un navire européen, l’année précédente, a tué un chef de l’endroit et emmené des gens, et les habitants concluent que le coupable était un homme de grande taille. Dans une longue maison, des prêtres peints tracent autour du feu des cercles de farine et de grains de maïs pendant des heures. On le nourrit avec une abondance qui l’inquiète. Enfin on le conduit à Werowocomoco, sur la rive nord de la rivière que les Anglais appellent Pamunkey et que les cartes nomment aujourd’hui York.

Une lettre imprimée sans son auteur

La première version de l’audience porte un titre interminable, A True Relation of such Occurrences and Accidents of Noate as hath Hapned in Virginia, et sort à Londres en 1608, imprimée pour le libraire John Tappe et vendue à l’enseigne du Lévrier, dans le cimetière de Saint-Paul. Smith ne l’a pas voulue. C’est une lettre adressée à un ami, probablement partie de Jamestown avec le Phoenix au début de juin 1608, et le préfacier, qui signe I. H., reconnaît l’avoir obtenue « de seconde ou troisième main ». Une partie du tirage a d’ailleurs circulé sous le nom d’un certain Thomas Watson, erreur d’atelier que le préfacier corrige sans pouvoir en expliquer l’origine, et il faut imaginer les premiers lecteurs de la Virginie attribuant à un inconnu le récit du futur président de la colonie. Le même I. H. ajoute une phrase qui pèsera lourd deux siècles et demi plus tard. L’auteur avait écrit davantage, dit-il, et il n’a pas voulu publier ce qui lui paraissait devoir rester privé. Le texte de 1608 est donc, de l’aveu même de son éditeur, un texte amputé, et personne ne sait de quoi. Pour l’audience de Werowocomoco, il décrit un souverain « couché avec orgueil sur un lit d’un pied de haut », posé sur dix ou douze nattes, le cou chargé de chaînes de grosses perles, couvert d’une robe de peaux de raton laveur. Une femme est assise à sa tête, une autre à ses pieds. De chaque côté du feu, les principaux hommes sont rangés par dix, et derrière eux autant de jeunes femmes, la tête peinte en rouge, un grand collier de perles blanches sur les épaules. Smith dit son admiration devant tant de majesté chez un homme à demi nu.

L’entretien, lui, est rapporté en détail. Powhatan l’accueille « avec de bonnes paroles et de grands plats de victuailles variées », l’assure de son amitié et de sa liberté sous quatre jours, et l’interroge longuement. Smith ment avec aplomb, raconte que les Anglais ont été poussés sur cette côte par une bataille perdue contre les Espagnols et par le mauvais temps, qu’ils attendent pour repartir le capitaine Newport, qu’il présente comme « mon père ». Powhatan décrit en retour les pays au-delà des chutes et une grande mer salée à l’ouest, puis propose aux Anglais de quitter Jamestown pour s’établir à Capahowasick, sur sa propre rivière, où il leur fournira maïs et gibier contre des haches et du cuivre. Smith promet. Le chef le renvoie avec quatre hommes, dont l’un porte sa robe et son sac. Ils dorment dans de vieilles cabanes de chasse et arrivent au fort le lendemain matin, en moins d’une heure de marche.

Aucune menace n’est formulée à Werowocomoco dans ce récit. La peur existe pourtant, plus tôt, chez les Pamunkeys, et Smith l’écrit sans détour. On le nourrissait si bien, dit-il, qu’il soupçonnait qu’on voulait l’engraisser pour le sacrifier.

Pocahontas n’apparaît dans la lettre qu’au printemps suivant, en mai 1608, quand les Anglais détiennent plusieurs hommes de Paspahegh. Powhatan envoie alors son messager Rawhunt, et avec lui « sa fille, une enfant de dix ans », qui dépasse selon Smith tous les gens du pays par les traits et la tournure, et qu’il appelle « la seule nonpareille de son pays ». C’est Rawhunt qui parle. Les prisonniers sont rendus à l’enfant après la prière du soir, et on la renvoie avec quelques colifichets.

Deux massues levées en 1624

La seconde version paraît dans un gros in-folio, The Generall Historie of Virginia, New-England, and the Summer Isles, imprimé par John Dawson et John Haviland pour le libraire Michael Sparkes, enregistré pour publication le 12 juillet 1624 et dédié à Frances, duchesse de Richmond et de Lennox, qui en a financé l’impression. Le récit de la captivité occupe le chapitre 2 du livre III. Il s’est allongé. Smith y est d’abord attaché à un arbre pour être fusillé de flèches, jusqu’à ce qu’Opechancanough lève la boussole de poche que le captif lui a montrée ; la captivité dure maintenant « six ou sept semaines ». Arrivé à la capitale, que la page 48 imprime d’abord « Meronocomoco », il trouve plus de deux cents courtisans, un Powhatan vêtu d’une grande robe de peaux de raton laveur dont pendent toutes les queues, et deux jeunes femmes de seize à dix-huit ans assises de part et d’autre.

La reine d’Appamattuck lui apporte de l’eau pour les mains, une autre femme un bouquet de plumes en guise de serviette. On le nourrit. Les notables délibèrent longuement. On apporte deux grosses pierres devant Powhatan, on traîne Smith jusqu’à elles, on y pose sa tête, et des hommes s’apprêtent à lui fracasser le crâne à coups de massue quand Pocahontas, « lorsque nulle prière ne pouvait l’emporter », prend la tête du captif dans ses bras et pose la sienne dessus. Powhatan consent alors à le laisser vivre pour qu’il lui fabrique des haches, et à elle des clochettes, des perles et du cuivre. Deux jours plus tard, le chef, déguisé de la manière la plus effrayante, fait conduire Smith dans une grande maison des bois, le laisse seul sur une natte, puis surgit avec quelque deux cents hommes noircis après un bruit lugubre derrière une tenture, et lui annonce qu’ils sont désormais amis. Contre deux canons et une meule, il lui donnera le pays de Capahowosick et le tiendra pour son fils, sous le nom de Nantaquoud.

Le chapitre est signé de trois colons, Thomas Studley, Robert Fenton et Edward Harrington, et d’un « I. S. », comme s’il reprenait un récit collectif antérieur. Et la ration servie au prisonnier, qui aurait suffi à dix hommes en 1608, en rassasierait vingt en 1624.

Dix ans, onze ans ou treize

Il faut enfin mesurer l’enfant. Les textes anglais lui donnent des âges qui ne concordent pas. Dix ans au printemps 1608 dans A True Relation. Douze ou treize ans au moment de la captivité dans la lettre à la reine Anne que Smith dit avoir écrite en 1616. « Treize ou quatorze tout au plus » pour les mois suivants, dans un recueil de 1612. Onze ou douze chez William Strachey, secrétaire de la colonie arrivé en 1610, qui rapporte ce qu’on racontait au fort d’une fillette entraînant les garçons à faire la roue sur la place, nue, et qui précise que son vrai nom est Amonute. Le seul repère extérieur est une gravure. En 1616, à Londres, Simon van de Passe grave son portrait en costume anglais, avec l’inscription latine qui lui donne vingt et un ans ; l’estampe, publiée par Compton Holland, sera reliée dans des exemplaires de la Generall Historie. Née vers 1595 ou 1596, elle avait donc probablement onze ans en décembre 1607.

Une fille de cet âge n’était pas une princesse au sens européen. Le Tsenacomoco transmettait le pouvoir par les femmes, aux frères du chef puis aux enfants de ses sœurs, et c’est Smith lui-même qui le note en 1608, quelques lignes après l’audience. L’anthropologue Helen C. Rountree, qui a consacré plusieurs livres à ces sociétés, en tire une conséquence précise. À onze ans, Pocahontas appartenait à la maisonnée de son père comme une travailleuse parmi d’autres, et le jour d’un grand repas elle devait préparer la nourriture et nettoyer ensuite, loin de l’entretien.

Deux lectures s’affrontent donc sur une scène dont Smith est l’unique témoin écrit. En 1992, J. A. Leo Lemay a soutenu, dans un livre entier publié par University of Georgia Press, que le sauvetage avait bien eu lieu. Rountree, auteure en 2005 d’une biographie croisée de Pocahontas, de Powhatan et d’Opechancanough, tient dans sa notice de l’Encyclopedia Virginia la lettre de 1608 pour le récit le plus fiable et juge probable l’absence de l’enfant. L’édition des œuvres complètes de Smith par Philip L. Barbour, parue en 1986, permet de confronter les deux textes page à page, et c’est par là qu’il faut commencer, avant d’ouvrir le journal que tenait à Jamestown l’ennemi personnel du capitaine, le recueil de 1612 que la Generall Historie recopie en l’augmentant, une chronique portugaise traduite à Londres en 1609, et les tranchées ouvertes depuis 2003 au bord de Purtan Bay.

La suite de l’enquête
  1. Le capitaine a réécrit ses propres pages

  2. Un guide sans nom, une fille de onze ans

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La lettre

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