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Enquête
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Peut-on atteindre le vrai Socrate ? Enquête sur un homme sans écrits

AntiquitéPhilosophie antique10 septembre 202616 min de lecture
Jebulon / Wikimedia Commons
16 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Le rouleau du Métrôon que personne n’a jamais revu

L’objection vient tout de suite, et elle est juste. On ne manque pas de documents sur Socrate. Un auteur comique l’a mis en scène de son vivant devant plusieurs milliers de spectateurs, deux de ses familiers lui ont consacré des livres entiers, un philosophe de la génération suivante en a fait le point de départ d’une méthode, et la tradition manuscrite a recopié ces textes sans interruption pendant deux millénaires. Comparé à n’importe quel autre Athénien de sa condition sociale, il est surdocumenté, et les éditions savantes de ces textes se comptent par dizaines.

Aucun d’eux, pourtant, n’a été rédigé pour enregistrer quoi que ce soit.

Commençons par ce qui ne se discute pas beaucoup. Socrate naît vers 469 avant notre ère, fils de Sophronisque, tailleur de pierre, et de Phénarète, dont Platon fait une sage-femme au détour du Théétète. Son dème est Alopékè, au sud-sud-est du mur d’enceinte, l’une des cent trente-neuf circonscriptions de l’Attique, et sa tribu est Antiochis. Il épouse Xanthippe, dont il a trois fils, Lamproclès, Sophronisque et Ménexène. Il vit pauvrement, refuse de se faire payer pour ce qu’il fait, et passe ses journées à interroger des gens sur l’agora ou dans les palestres. Il est exécuté en 399, à soixante-dix ans passés, par ingestion d’un poison préparé à la prison de la cité.

Alopékè, tribu Antiochis

Ces éléments-là sont solides parce qu’ils ne servent aucune thèse. Un dème et une tribu s’inscrivent sur un registre, un nom de père se prononce publiquement au moment de l’examen qui fait entrer un jeune homme de dix-huit ans sur la liste des citoyens, et personne n’aurait eu d’intérêt à les truquer. La biographie militaire tient pour la même raison, et elle est datée. Socrate sert à Potidée à partir de 432, dans une expédition qui dure près de trois ans et se termine par un siège où la population assiégée en vient au cannibalisme. Il combat à Délion en 424, sous les ordres du stratège Lachès, dans une déroute où l’armée athénienne, déjà accrochée par l’infanterie béotienne, se fait surprendre par la cavalerie. Il est encore à Amphipolis en 422. En octobre 406, le tirage au sort le place parmi les prytanes, la commission de cinquante hommes qui préside l’Assemblée, au moment précis où l’on juge en bloc les stratèges vainqueurs des Arginuses, en violation d’une loi athénienne qui imposait un procès séparé par accusé. Xénophon raconte l’épisode au livre I des Helléniques, Platon y revient dans l’Apologie, et les deux récits concordent sur l’essentiel du déroulement comme sur le rôle qu’y tint Socrate.

Le procès de 399 pose des problèmes d’une tout autre nature, parce que les textes qui le documentent ont été écrits, sans exception, pour convaincre quelqu’un de quelque chose.

Un poète, Mélétos, fils de Mélétos, du dème de Pitthos, dépose au printemps une plainte pour impiété. La procédure athénienne est connue dans son détail, et les fouilles de l’Agora l’ont documentée matériellement, puisqu’on y a exhumé les jetons d’identification des jurés et les disques de bronze qui servaient de bulletins. Le plaignant remet son texte à l’archonte-roi, qui peut le refuser sur un vice de forme, le renvoyer à un arbitre ou l’accepter. Il l’accepte. L’accusation est affichée sur des tablettes blanchies, dans l’agora, et un jury de cinq cents citoyens tirés au sort entend l’affaire au mois de Thargélion, en mai ou en juin. Le procès dure une journée, chaque camp étant chronométré à la clepsydre, et les jurés votent sans délibérer entre eux. La veille, les Athéniens avaient couronné la poupe du navire qu’ils envoyaient chaque année à Délos ; aucune exécution n’est permise pendant le voyage, qui dure trente et un jours cette année-là selon Xénophon. Socrate vit donc un mois de plus que sa sentence.

De ce procès il subsiste un texte dont la forme est celle d’un acte administratif. Diogène Laërce, au IIIᵉ siècle de notre ère, écrit que l’acte d’accusation « est encore conservé, dit Favorinos, au Métrôon », puis en donne la teneur. Mélétos y jure que Socrate commet une injustice en ne reconnaissant pas les dieux que reconnaît la cité, en introduisant à la place d’autres divinités nouvelles, et en corrompant la jeunesse ; la peine requise est la mort. Favorinos d’Arles est un lettré du IIᵉ siècle, actif sous Hadrien, connu pour ses recueils d’anecdotes et pour son goût des vérifications. Il aurait donc consulté, plus de cinq cents ans après les faits, un rouleau versé aux archives de la cité. Le Métrôon existe et on l’a fouillé. C’est le sanctuaire de la Mère des dieux, sur le côté ouest de l’Agora, qui servait de dépôt aux archives publiques ; le bâtiment hellénistique dont on voit les fondations, daté des environs de 140 avant notre ère, a été construit par-dessus l’ancien Bouleutérion, lequel abritait déjà les papiers de la cité à l’époque du procès. L’École américaine d’archéologie classique travaille sur ce secteur depuis 1931. On a dégagé les fondations en conglomérat rougeâtre, le plan des quatre salles alignées, la trace d’une façade à quatorze colonnes ioniques. On n’a retrouvé aucun rouleau, ni là ni ailleurs, parce que les archives athéniennes étaient écrites sur papyrus et sur tablettes de bois, deux matériaux qui ne traversent pas les siècles dans le sol de l’Attique.

Reste le témoignage de Favorinos, transmis par Diogène Laërce, et il présente un défaut qu’on remarque en ouvrant Xénophon. Les Mémorables commencent par la formule de l’accusation, et le texte de Xénophon est presque mot pour mot celui que Diogène attribue aux archives. Or Xénophon prend soin d’écrire que l’acte d’accusation était « à peu près en ces termes ». Notre plus ancien témoin sur la formulation exacte de la plainte avoue lui-même qu’il paraphrase, ce qui rend embarrassante la coïncidence entre sa paraphrase et le prétendu original. Des deux lectures possibles, celle qui fait de Favorinos, ou de sa source, un lecteur de Xénophon paraît la plus économique, parce qu’elle n’oblige à supposer ni un classement d’archives ni une survie documentaire de cinq siècles.

Le décompte des voix se tient dans le même équilibre instable. On lit partout que Socrate a été condamné par 280 voix contre 220. Le chiffre ne figure dans aucune source antique. Il se déduit de l’Apologie de Platon, où Socrate observe en 36a que trente voix passées de l’autre côté l’auraient acquitté, combiné à l’hypothèse d’un jury de cinq cents hommes où l’égalité vaut acquittement. Diogène Laërce, lui, donne 281 voix de condamnation, mais les manuscrits sont corrompus sur l’écart, et le passage suivant, où il affirme que quatre-vingts jurés supplémentaires ont ensuite voté la mort, ne s’accorde avec rien de connu. Le chiffre rond que tout le monde répète est une reconstruction, appuyée sur une phrase ironique prêtée à un condamné par un partisan.

Une comédie primée troisième et jamais rejouée

La deuxième source contemporaine ne prétend à aucune exactitude, et elle est la plus ancienne. Aux Grandes Dionysies de 423, Aristophane présente les Nuées. Socrate y dirige une école où l’on étudie les insectes et les astres, où l’on apprend à faire triompher le raisonnement le plus faible, et où l’on enseigne à un jeune homme comment échapper à ses créanciers puis battre son père. Le personnage apparaît suspendu dans une nacelle et parle des dieux traditionnels d’une manière qui a dû faire rire une partie de la salle et inquiéter l’autre.

La pièce arrive troisième sur trois. Elle est battue par la Bouteille de Cratinos, qui remporte le prix, et par le Connos d’Amipsias, qui traitait lui aussi des intellectuels à la mode et qui plaça deuxième. Cratinos, très âgé, meurt peu après cette victoire ; c’était sa dernière comédie, et il en avait fait couronner une trentaine au cours de sa carrière. Vexé, Aristophane entreprend une révision des Nuées, l’abandonne en cours de route entre 419 et 416, et ne la fait jamais représenter. Les éditeurs alexandrins disposaient encore des deux états du texte. Un seul nous est parvenu, et c’est la révision inachevée, qui a circulé en manuscrit sans avoir jamais été portée sur une scène.

Le portrait de Socrate qui a le plus pesé sur sa réputation n’existe donc plus sous la forme que les Athéniens ont vue. Dans l’Apologie, Platon fait dire à son maître que les jurés ont grandi en croyant les mensonges de cette comédie, et qu’Aristophane est plus dangereux que ses trois accusateurs, parce qu’il a empoisonné les esprits quand ils étaient enfants. Le texte visé par ce reproche a disparu. Nous lisons à sa place un brouillon de rattrapage, écrit après coup, par un auteur occupé à régler ses comptes avec le public qui l’avait mal classé.

Le personnage lui-même résiste mal à l’examen. Kenneth Dover, dans son édition commentée de 1968, a montré que le Socrate des Nuées agrège des traits attestés séparément chez plusieurs intellectuels du Vᵉ siècle, physiciens ioniens, sophistes professionnels et maîtres de rhétorique. Le nom sert d’étiquette à une catégorie sociale que le public détestait en bloc. Aristophane a probablement choisi ce visage-là parce qu’il était déjà drôle par lui-même, ce qui expliquerait aussi pourquoi il y est revenu dans les Oiseaux en 414 et dans les Grenouilles en 405.

Voilà où en est le lecteur. Un document d’archives dont le texte ressemble trop à celui d’un mémorialiste, une comédie dont la version conservée n’a jamais été jouée, un décompte de voix que personne n’a écrit. Il faut maintenant interroger les témoins un par un, en commençant par ce qu’ils disent de leur propre présence, puis regarder le genre littéraire dans lequel ils écrivaient, dont un papyrus d’Égypte a restitué un échantillon en 1919, et finir par le seul contrôle extérieur dont on dispose, le rapport d’Aristote.

La suite de l’enquête
  1. Xénophon était en Perse, Platon se dit malade

  2. Vlastos comptait dix thèses socratiques

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