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Enquête
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Où était le pays de Pount ? Enquête sur la terre de la myrrhe des pharaons

AntiquitéÉgyptologie19 septembre 202622 min de lecture
Σταύρος / Wikimedia Commons
22 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Trente et un arbres à myrrhe pour le jardin d’Amon

« Comment êtes-vous parvenus jusqu’ici, dans ce pays que les gens ignorent ? […] Avez-vous voyagé par l’eau ou par la terre ? » La question est prêtée aux habitants de Pount, ou du moins à ceux que les sculpteurs égyptiens ont représentés, et elle est gravée au-dessus de leurs têtes sur un mur du temple funéraire d’Hatchepsout, à Deir el-Bahari, sur la rive ouest de Thèbes. Les hommes qui la prononcent s’avancent vers une petite troupe descendue de navires à voile carrée. Derrière eux s’alignent des cases rondes juchées sur des pilotis, chacune avec son échelle, et une vache couchée non loin de l’une d’elles.

Ces scènes occupent le portique sud de la terrasse intermédiaire du temple. Elles racontent l’expédition envoyée par la reine en l’an 9 de son règne, vers 1470 avant notre ère. Cinq bateaux la composent, trois encore sous voile et deux déjà au mouillage. Sous leurs coques, le sculpteur a semé une faune qu’un zoologiste reconnaît sans peine, une langouste, une raie, un calmar et un espadon, autant d’espèces de la mer Rouge et de l’océan Indien que des marins ont dû observer de près. À terre, l’envoyé royal Néhésy, escorté de soldats, dépose un tas de perles et une hache devant le chef du pays, Parehou, qui s’avance les bras levés, suivi de sa femme Ati, de leurs deux fils et de leur fille. La silhouette massive d’Ati intrigue les égyptologues depuis le dégagement des reliefs, qui la mettent tantôt sur le compte d’une maladie, tantôt sur celui de la caricature. Le bloc qui la montre avec son mari a quitté Deir el-Bahari pour le Musée égyptien du Caire, où il est enregistré sous le numéro JE 14276.

Au registre supérieur, des Égyptiens portent sur des perches des arbres déterrés avec leur motte, puis les hissent à bord par les passerelles. Le texte gravé au-dessus des navires énumère la cargaison du retour, que l’édition de référence des inscriptions de la XVIIIᵉ dynastie permet de lire en entier (Urk. IV, 328-329). Monceaux de myrrhe, arbres à myrrhe vivants, bois noir, ivoire, or, encens, fard à paupières, babouins, cercopithèques, chiens, peaux de léopard, travailleurs avec leurs enfants. Plus loin sur la grande paroi, un décompte précise que trente et un arbres à myrrhe fraîche ont été rapportés pour Amon (Urk. IV, 334-335), et une autre inscription montre la reine s’enduisant elle-même les membres de la meilleure résine, jusqu’à ce que son odeur devienne celle d’un dieu.

L’expédition a une origine et une destination rituelles. Sur la petite paroi nord du portique, la reine, assise dans la salle d’audience de son palais en l’an 9, reçoit les grands et les amis du roi et leur transmet un ordre d’Amon. Il faut gagner les terrasses des arbres à myrrhe, en reconnaître les chemins, puis déterrer des arbres du « Pays du dieu » pour les replanter dans le jardin du temple de Karnak (Urk. IV, 349-353). Le voyage vise donc à installer un morceau de Pount à Thèbes, et la myrrhe rapportée alimente les onguents du culte. Frédéric Servajean, qui a traduit ces passages dans la revue électronique ENiM en 2022, y lit un programme cohérent d’un bout à l’autre du portique, où chaque tableau a sa place dans une géographie orientée.

Ce pays, les textes égyptiens l’appellent Pount, et ils l’associent souvent à une autre désignation, Ta-netjer, le « Pays du dieu ». Ses produits reviennent d’une source à l’autre avec une régularité de catalogue, les résines aromatiques en tête. Hathor y porte le titre de « maîtresse de Pount ». Selon la synthèse publiée en 2020 par l’anthropologue Nathaniel Dominy et ses collègues, les échanges couvrent environ treize siècles, de 2500 à 1170 avant notre ère en chiffres ronds, et les babouins figurent parmi les « merveilles » importées dès le début. Une œuvre littéraire du Moyen Empire, le Conte du Naufragé, met d’ailleurs en scène un marin égyptien jeté sur une île de la mer Rouge, où un serpent qui se dit « seigneur de Pount » le renvoie chez lui chargé de présents, parmi lesquels des singes et des babouins.

La plus ancienne image connue d’une expédition vers Pount remonte à la Vᵉ dynastie, sous le roi Sahourê. Pour les dates royales, on suit ici la chronologie qu’emploient les fouilleurs de la mer Rouge, qui placent ce règne vers 2480 avant notre ère, et d’autres systèmes les abaissent de plusieurs décennies. La Pierre de Palerme, annale royale gravée de l’Ancien Empire, mentionne pour ce règne le retour d’une flotte chargée de 80 000 mesures d’antyw. À partir de 2002, les fouilles du Conseil suprême des antiquités égyptiennes le long de la chaussée de la pyramide de Sahourê, à Abousir, ont livré les images correspondantes. Un bloc de calcaire de 1,82 mètre de haut sur 2,18 mètres de large montre le roi, une herminette à la main, soignant deux arbres à myrrhe plantés en pot et fraîchement rapportés ; d’autres scènes montrent l’arrivée de la flotte et la récompense des membres de l’expédition. Tarek El Awady les a publiées en 2009 dans la série des fouilles tchèques d’Abousir. Francis Breyer, qui accepte cette lecture, relève pourtant que le nom de Pount ne figure sur aucun de ces blocs.

Combien de voyages en tout ? Pierre Tallet a dressé en 2015 le tableau des expéditions attestées jusqu’au règne d’Amenhotep III et en compte treize sur un peu plus d’un millénaire, deux sous la Vᵉ dynastie, une sous la VIᵉ, une sous la XIᵉ, sept sous la XIIᵉ et deux sous la XVIIIᵉ. Un seul roi, Amenemhat III, paraît en avoir organisé deux, ce qui conduit Servajean à envisager un voyage investi d’une fonction presque rituelle, accompli une fois par règne dans la plupart des cas.

Le chemin suivi par ces flottes a longtemps relevé de la conjecture. Au milieu des années 1970, l’archéologue Abdel Monem Sayed, de l’université d’Alexandrie, sonde un site de la côte égyptienne, à l’embouchure du Ouadi Gaouasis, à 23 kilomètres au sud de Safaga. Il y recueille des tessons couverts d’écriture hiératique, des ancres de pierre, un fragment de bordage en cèdre percé d’une mortaise et plusieurs stèles de la XIIᵉ dynastie, qu’il publie en 1977 dans la Revue d’égyptologie. L’une d’elles, dressée dans un petit sanctuaire fait de deux ancres couchées et de trois blocs inscrits, rappelle l’expédition d’un certain Ankhou, « directeur de la salle d’audience », vers Bia-Pount, en l’an 24 de Sésostris Ier, avec 400 hommes, et invoque « Hathor, dame de Pount ». Une autre, laissée par le vizir Antefoqer, dénombre 3 756 hommes et indique que les navires ont été construits sur les chantiers de Coptos, dans la vallée du Nil. Les bateaux ont donc traversé le désert oriental en pièces détachées avant d’être remontés au bord de l’eau. Sayed en conclut que le lieu correspond au port de Saww, d’où partaient les expéditions vers Pount, et les fouilles ultérieures lui ont donné raison.

Aucun de ces documents ne fournit pourtant une position. En 1997, un chercheur constatait que Pount n’avait été placé avec certitude sur aucune carte et qu’aucun vestige n’avait jamais été identifié, même à titre provisoire, comme pountite ; l’équipe de Dominy reprenait ce constat mot pour mot vingt-trois ans plus tard.

Les égyptologues du XIXᵉ siècle ont avancé au moins cinquante-quatre arguments différents sur la localisation du pays, selon le recensement que Francis Breyer a publié en 2016. Heinrich Brugsch le situait dès 1858 en Arabie. La publication des reliefs de Deir el-Bahari, avec leur rhinocéros, leur girafe et leurs cases sur pilotis, a ensuite fait pencher la balance vers l’Afrique, et plus précisément vers la côte somalienne, qui produit un encens réputé tiré de Boswellia frereana ; l’État autonome du Puntland, au nord-est de la Somalie, doit son nom à cette époque de la recherche. En 1968, Herzog déplace Pount vers l’intérieur des terres, entre l’Atbara et le confluent des deux Nils, dans une monographie publiée par l’Institut archéologique allemand du Caire, et Claude Vandersleyen défend encore en 1988 un « Pount sur le Nil ». Kenneth Kitchen, à partir d’un article paru en 1971 dans la revue Orientalia, étend le pays vers l’est jusqu’à la côte de l’actuelle Érythrée et du Soudan oriental, et la majorité des spécialistes le suit depuis. En 2002, Dimitri Meeks la rouvre dans les actes d’un colloque lyonnais consacré à Coptos, puis la reprend l’année suivante dans un chapitre intitulé « Locating Punt ».

Sa thèse part d’une observation de lecteur. Les textes qui situent Pount sans ambiguïté au sud de l’Égypte seraient minoritaires, et d’autres rattachent le pays au Sinaï et aux régions en contact avec le Proche-Orient, si bien que seule la façade occidentale de la péninsule Arabique satisferait l’ensemble des indications. Il faut désormais reprendre les preuves matérielles une à une, les caisses abandonnées au bord d’une lagune de la mer Rouge, les dents et les poils de babouins momifiés passés au spectromètre, un oiseau mal identifié pendant plus d’un siècle sur les murs de Deir el-Bahari, et les cartouches royaux gravés sur les routes du nord de l’Arabie.

La suite de l’enquête
  1. Des caisses vides au bord d’une lagune ensablée

  2. Le babouin de Lyon contre la girafe de Deir el-Bahari

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