« Qu’on le taille en mille morceaux si un seul canon était libre »
Le 11 août 1628 au matin, dans la chambre du Conseil du royaume, on fait entrer le capitaine Söfring Hansson. La question est notée en tête du feuillet : de quelle manière ce malheur est-il arrivé ? Il est encore, à cette heure, le seul suspect disponible. Son vaisseau gît par trente-deux mètres de fond depuis la veille au soir, à un kilomètre trois cents du quai d’où il est parti, devant plusieurs milliers de spectateurs et quelques ambassadeurs étrangers.
Sa réponse tient sur deux feuillets, conservés au Riksarkivet, et elle est étonnamment technique. Sous la rive sud, il a largué l’amarre de touage et laissé tomber les huniers. Le navire n’a d’abord pas voulu obéir à la barre. Puis une petite risée l’a fait se jeter sur le côté à plusieurs reprises, et se relever. Un peu plus loin, à hauteur de Tegelviken, il a envoyé chacun à son poste et ordonné aussitôt de larguer l’écoute de hune ; elle était larguée avant que la moindre eau n’entre par les sabords. Le hunier, précise-t-il, avait été hissé parce qu’il craignait Kalkholmen, l’îlot de la passe.
Puis viennent les deux phrases pour lesquelles il a été convoqué. Tous les canons étaient assujettis, et si un seul ne l’était pas, qu’on le taille en mille morceaux. En suédois du temps le jeu est involontaire : le mot stycke désigne à la fois la pièce d’artillerie et le morceau. Et il jure que tout l’équipage était à jeun.
Restait la vraie question, celle que le greffier a inscrite en marge : quelle était la vraie cause de cette grande instabilité ? Söfring Hansson répond en une ligne. Il n’y avait pas d’autre défaut que la rankhet. Le lest était embarqué autant qu’il en tenait, et davantage que ce qu’avait voulu l’amiral Fleming. Le navire était si instable qu’il ne pouvait pas porter ses mâts.
Le jour même, ou le lendemain, le Conseil écrit au roi. La lettre du 12 août est également conservée. Elle est brève, embarrassée, exacte : dimanche dernier, qui était le 10 de ce mois, le vaisseau Vasa a appareillé, et arrivé à la pointe de Beckholmen il est allé au fond avec ses canons et tout le reste, il repose par dix-huit brasses. Suit l’aveu : quelle est la juste cause du malheur, nous ne le savons pas, et nous n’avons encore pu interroger personne qui fût à bord. Le Conseil ajoute qu’un Anglais nommé Bulmer a promis de s’occuper du relevage. Le courrier met plus de deux semaines à atteindre la Prusse. Le roi répond le 1ᵉʳ septembre, et sa réponse tient en une accusation générale, imprudence et négligence, avec ordre de punir les coupables.
Ce qui est établi de l’après-midi du 10 août
Le reste du récit se reconstitue à partir des dépositions de septembre, qui se recoupent sur les faits matériels.
C’était un dimanche, une bonne partie de l’équipage avait communié dans la journée. Le vaisseau était mouillé sous le château, ses canons enfin à bord après des mois de retard imputables non au chantier mais à la fonderie royale. Les familles avaient été autorisées à embarquer pour la première sortie ; elles devaient débarquer à la forteresse de Vaxholm. Les trois cents soldats prévus, eux, n’étaient pas encore montés à bord et ne le seront jamais.
Le vent venait du sud. Il a donc fallu haler le navire à l’ancre le long du front de mer jusqu’à l’extrémité de l’île, à l’emplacement de l’actuel Slussen, pour attraper le courant. La dernière amarre larguée, quatre des dix voiles sont établies et une salve est tirée. Sous les falaises de Södermalm le vent est si faible que les écoutes ne se tendent pas ; le lieutenant Petter Gierdsson dira qu’un seul homme tenait l’écoute et qu’il fallait la pousser dehors, bien qu’elle fût graissée. Une première rafale couche le navire sur bâbord ; il se relève lentement. À la trouée de Tegelviken, une seconde rafale, plus forte, l’incline assez pour que l’eau entre par les sabords ouverts de la batterie basse. Le maître Jöran Matsson raconte qu’on a désigné des hommes pour rentrer les canons, et qu’avant même d’en avoir rentré un seul, le navire s’est retourné.
Ce qui suit s’est joué à cent vingt mètres du rivage de Beckholmen. Les mâts dépassaient de l’eau, plusieurs personnes s’y sont accrochées, d’autres ont été repêchées par les embarcations qui suivaient la sortie de près, quelques-unes ont nagé jusqu’à la terre. Söfring Hansson a quitté son navire trop tard, entraîné vers le fond par la coque et remonté de justesse dans ses vêtements gorgés d’eau. Erik Jönsson, descendu vérifier l’artillerie, s’est trouvé pris sous l’échelle qui s’est décrochée, a reçu un panneau d’écoutille et a été sorti de l’eau presque mort. Parmi les disparus figure un autre capitaine, Hans Jonsson, qui avait été désigné pour commander le Vasa avant d’être remplacé par Söfring et qui se trouvait à bord selon l’usage voulant qu’un second capitaine expérimenté accompagne la première sortie d’un navire neuf. Le musée retient qu’une trentaine de personnes ont péri sur l’ensemble des présents ; d’autres décomptes, tous postérieurs, montent à cinquante et au-delà.
Sur la durée exacte, le dossier documentaire est muet. Aucune source de 1628 ne chronomètre quoi que ce soit. Les chiffres qui circulent, quinze, dix-huit, vingt, vingt-cinq minutes, sont des estimations modernes calculées à partir de l’appareillage. Ce que les documents autorisent à dire est plus modeste : le vaisseau a largué vers la fin de l’après-midi, il a parcouru environ treize cents mètres, et il a coulé en quelques minutes après la seconde rafale.
Un vaisseau qui coûtait plus cher que ce qu’il valait
Ce qui repose alors par dix-huit brasses est, au dire même du musée qui le conserve, le navire le plus lourdement armé de la Baltique pour quelques minutes, et peut-être du monde. Soixante-quatre canons de bronze, dont quarante-huit pièces de vingt-quatre livres tirant un boulet de dix kilogrammes. Huit sabords sont restés vides : le chantier construisait plus vite que la fonderie ne coulait. Une bordée pèse environ deux cent cinquante kilogrammes de métal, quatre fois ce que lance un vaisseau suédois ordinaire de ces années-là.
La pièce de vingt-quatre livres embarquée est d’un modèle mis au point en 1620 pour l’artillerie de siège de l’armée. Elle pèse la moitié d’un canon de marine traditionnel du même calibre. C’est un allègement, et il n’a pas suffi.
Le chantier qui a produit la coque était un des plus gros lieux de travail du royaume. Plus de quatre cents personnes y travaillaient pendant la belle saison. La moitié environ étaient des permanents recrutés en Suède, Suédois et Finnois pour l’essentiel, avec quelques Sames et des immigrés du Danemark et des pays baltes. L’autre moitié était saisonnière, venue des Provinces-Unies et d’Allemagne, et payée environ le double. Le fondeur qui a coulé les canons venait de Suisse, l’entrepreneur du gréement d’Écosse, l’officier qui surveillait le chantier du Danemark. Deux systèmes de mesure y coexistaient.
Le prix, on le connaît par un document non daté des Archives nationales que personne n’avait exploité avant Jan Glete. Il donne les coûts réels de deux vaisseaux : 53 300 daler pour le Vasa, 21 350 pour le Tre Kronor, hors gréement, cordages et artillerie. Le contrat, lui, prévoyait 40 000 daler. Le dépassement est d’un tiers.
Quant au lest, les 120 tonnes de pierre qu’on cite partout ne viennent d’aucune archive du XVIIᵉ siècle. Elles ont été pesées en 1961, quand il a fallu vider la cale et qu’un monte-charge a été installé dans l’écoutille principale pour les sortir.
Ce que la flotte attendait de lui
On comprend mal l’acharnement à faire sortir ce navire si l’on oublie l’état de la marine suédoise cet été-là.
En septembre 1625, une tempête a coûté dix bâtiments à la flotte d’un coup. Le roi, qui menait alors la guerre contre la Pologne-Lituanie, a réagi en accélérant le programme de construction et en modifiant les commandes en cours. Deux ans plus tard, la flotte polonaise sort du blocus de Gdańsk et attaque la ligne suédoise au large d’Oliwa, le 28 novembre 1627 du calendrier grégorien. Toutes les autres dates de cette enquête suivent le calendrier julien, en usage en Suède jusqu’en 1700. Le vaisseau amiral Tigern est pris à l’abordage après un combat qui coûte les deux tiers d’un équipage de deux cent dix hommes ; le vice-amiral Nils Göransson Stiernsköld, atteint de plusieurs balles de mousquet, continue de commander jusqu’à ce qu’un boulet lui emporte le bras gauche. À bord du Solen, l’équipage réussit à mettre le feu aux soutes et le navire disparaît dans une explosion plutôt que d’être capturé. C’est la seule bataille navale que la flotte de Gustave II Adolphe ait livrée dans les années 1620, et elle s’est mal terminée.
Le Vasa devait rejoindre la base d’été d’Älvsnabben, dans l’archipel, où il aurait pris la tête de l’escadre de réserve en attendant de renforcer le blocus de Gdańsk ou de rejoindre l’escadre qui protégeait Stralsund. Le roi le réclamait depuis le mois de juillet.
Un défaut connu, et normalement réparable
Un dernier point de fait, souvent perdu, éclaire le comportement des officiers. Un navire rank n’était pas, en 1628, une anomalie monstrueuse. On n’avait aucun moyen de calculer à l’avance la stabilité d’une coque : les mathématiques qui le permettent viennent plus d’un siècle après. Les charpentiers travaillaient d’après l’expérience, et il était courant que de grands vaisseaux neufs se révèlent instables à la mise en service. On savait quoi faire dans ce cas. On révisait l’armement, on ajoutait un doublage de bordé à la flottaison, on retirait un pont pour abaisser l’ensemble. La rankhet était un état transitoire, réparable au chantier après quelques sorties.
Le Vasa n’a pas eu ces quelques sorties. Il a été assez instable pour se coucher avant qu’on ait pu le corriger, et il portait ses sabords bas ouverts au moment où il s’est couché.
Reste que le 5 septembre 1628, au château de Tre Kronor, dix-sept conseillers et officiers de marine s’assoient sous la présidence de Carl Carlsson Gyllenhielm, amiral du royaume et demi-frère aîné du roi, pour établir une responsabilité. Le procès-verbal de cette séance existe encore, dans le volume M 1754 des Militaria du Riksarkivet, mais amputé : ce qui subsiste commence au milieu d’une phrase. Il faut donc reprendre les pièces une à une, le contrat signé à Nyköping le 10 janvier 1625, le bestick que le roi a envoyé de Prusse en novembre de la même année, les huit pages de dépositions conservées, et la coque elle-même, remontée le 24 avril 1961 avec quarante mille objets dans ses flancs, dont quatre règles de charpentier.
Une règle de onze pouces, une autre de douze
La livre de plomb et la livre de plumes


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