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Enquête
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La mort du Prince Noir et la légende du rubis maudit de la couronne

Moyen ÂgeMythes & légendes médiévales2 octobre 202624 min de lecture
Tony Hisgett from Birmingham, UK / Wikimedia Commons
24 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Un dimanche de la Trinité au palais de Westminster

L’évêque de Rochester ne trouve rien de funeste à la date. Peu après la mort d’Édouard de Woodstock, Thomas Brinton consacre au prince un sermon entier bâti sur le nombre trois. Un prince, explique-t-il, doit surpasser ses sujets en puissance, en sagesse et en bonté, comme l’image de la Trinité réunit ces qualités, la puissance revenant au Père, la sagesse au Fils et la bonté à l’Esprit, et celui-ci les possédait toutes au plus haut degré. La phrase suivante a l’allure d’une signature. Né, dit-on, en la fête de la Trinité, il a acquitté en la même fête sa dette envers la nature (« in eodem festo nature debitum persoluebat »), et il a choisi pour sépulture l’église de la Sainte-Trinité, c’est-à-dire la cathédrale de Canterbury. Le texte latin est le sermon 78 du recueil de Brinton, copié dans le manuscrit Harley 3760 de la British Library, au folio 212 recto, et publié en 1954.

Brinton arrange un peu le calendrier. En 1330, la Trinité tombait le 3 juin, et Édouard est né le 15, à Woodstock, douze jours après la fête ; le prédicateur le savait sans doute, d’où ce « ut dicitur » glissé dans sa phrase. La mort, elle, tombe juste. Pâques 1376 étant le 13 avril, le dimanche de la Trinité est le 8 juin, et c’est ce jour-là, au palais de Westminster, que le prince meurt, une semaine avant son quarante-sixième anniversaire. L’inscription gravée à l’extrémité ouest de son tombeau le répète en français, précisant qu’il mourut « en la feste de la Trinite », le huitième jour de juin 1376. Le poème que lui consacre une dizaine d’années plus tard le héraut de sir John Chandos, un Hennuyer entré ensuite au service de la Couronne, conclut de même que le prince a quitté ce monde le jour d’une fête qu’il avait célébrée toute sa vie, de bon cœur et en musique. Ce poème, la Vie du Prince Noir, survit en deux copies, à la Senate House Library de l’université de Londres et au Worcester College d’Oxford, chacune sous la cote MS 1.

La coïncidence arrangeait tout le monde, et elle avait des racines anciennes. Dans ses propres actes se lit la dévotion trinitaire du prince. Le 4 août 1363, l’ordonnance par laquelle il fonde avec Jeanne de Kent deux chantreries dans la crypte de Canterbury donne pour motif l’honneur de la Sainte Trinité, « quam peculiari devocione semper colimus », que le couple dit avoir toujours honorée d’une dévotion particulière. Six ans plus tôt, le 28 mai 1357, son hôtel ordonne au gardien des cygnes du prince sur la Tamise d’envoyer seize cygnes mâles à l’hôtel londonien de l’évêque d’Ely, où Édouard compte tenir la fête de la Trinité. L’historienne de l’art Sophie Kelly, qui a rassemblé ces mentions en 2022, montre que pour l’entourage du prince la date de sa mort répondait à celle de sa naissance et à toute une vie de fêtes, si bien que Brinton pouvait en faire la clé de son éloge sans forcer son auditoire.

Le culte a laissé des objets plus modestes. Des insignes de plomb, qu’on dit parfois fabriqués pour les obsèques sans qu’aucun détail permette de les dater aussi finement, montrent le prince agenouillé devant la Trinité, ses gantelets jetés à terre. L’exemplaire du British Museum, haut de 10,3 centimètres, encadre la scène de la devise de la Jarretière. Celui du Museum of London, plus abîmé, porte sur sa jarretière une prière dont on lit encore « the trynyty », suivie d’un vœu pour « oure ending », l’heure de notre fin.

En 1376, personne ne parle de malédiction, et tout le monde parle de maladie.

« Gysant en sa enfirmity »

La maladie commence en Castille, ou juste après. Le 3 avril 1367, près de Nájera, dans l’actuelle Rioja, l’armée anglo-gasconne du prince écrase celle d’Henri de Trastamare et rend son trône à Pierre Iᵉʳ. Pendant les semaines d’attente qui s’ensuivent autour de Valladolid, au début de l’été, Pierre ne paie pas ce qu’il a promis, et l’armée manque de pain et de vin. Une chronique avance que la dysenterie et d’autres maladies auraient emporté jusqu’aux quatre cinquièmes des hommes ; c’est un chiffre de chroniqueur, une façon de dire l’hécatombe, et rien ne permet de le prendre au pied de la lettre. Le héraut Chandos, mieux placé, situe le début du mal un peu plus tard. Revenu en Aquitaine, le prince séjourne à Angoulême, et c’est là, écrit-il, que commence la maladie qui devait durer jusqu’à la fin de sa vie.

À partir de ce moment, le prince gouverne couché. Quand la cité de Limoges, dont l’évêque Jean de Cros a ouvert les portes aux Français, est reprise d’assaut le 19 septembre 1370, Froissart le montre dirigeant le siège depuis une litière. Son fils aîné, Édouard d’Angoulême, meurt à six ans, en 1371 selon la date que retient Sophie Kelly. En janvier 1371, le prince débarque à Plymouth avec Jeanne de Kent et leur second fils, Richard, né à Bordeaux le 6 janvier 1367, trois mois avant Nájera. Il renonce à la principauté d’Aquitaine en 1372. Au printemps 1376 se réunit à Westminster le parlement que la tradition appelle le « Bon Parlement », où les communes attaquent les conseillers du vieux roi et l’entourage de son autre fils, Jean de Gand ; on a souvent prêté au prince un rôle dans cette offensive, qui ménageait l’avenir de Richard, mais la chronique anonyme dite Anonimalle, notre meilleur témoin de la session, le montre « gysant en sa enfirmity », gisant dans son infirmité, pendant que d’autres parlent. Le 7 juin, dans le palais même, il dicte un testament d’une précision rare, puis il meurt le lendemain. Le moine de Saint-Albans Thomas Walsingham écrit qu’avec lui périt toute l’espérance des Anglais.

Le gisant attend le règne de Richard II

Le testament du 7 juin, dont le texte français a été publié au XIXᵉ siècle par Arthur Penrhyn Stanley, règle tout, jusqu’à la forme du gisant. Le prince veut être enseveli à Canterbury, dans la chapelle Notre-Dame de la crypte, sous une tombe de marbre portant une image de laiton doré « tout armez de fier de guerre », aux armes écartelées et le visage découvert, avec « notre heaume du leopard mys dessouz la teste ». Il règle aussi le cortège qui doit traverser la ville, deux destriers couverts de ses armes et deux hommes armés, l’un aux armes pleines pour la guerre, l’autre aux plumes d’autruche pour la paix. Il lègue au maître-autel de la cathédrale une image de la Trinité, et au collège d’Ashridge, dans le Buckinghamshire, une grande table d’or et d’argent garnie de reliques et de pierreries. Les obsèques ont lieu à l’automne 1376.

On ne l’a pas écouté. Le corps repose dans la chapelle de la Trinité, derrière le chœur, près de l’emplacement de la châsse de Thomas Becket, un déplacement qui supposait, rappelle Sophie Kelly, l’accord du pouvoir royal et celui des moines. Le gisant lui-même, longtemps tenu pour une commande exécutée aussitôt après la mort, a été réexaminé en 2021 par une équipe du Courtauld Institute conduite par Jessica Barker, avec Emily Pegues et le restaurateur Graeme McArthur. Selon leurs mesures par fluorescence X portative, l’alliage est presque identique à celui du gisant d’Édouard III à l’abbaye de Westminster, dont on sait que le marbre est arrivé en Angleterre en avril 1386. Une sonde vidéo, glissée dans la figure creuse par des ouvertures existantes, a montré les boulons et les goupilles d’un assemblage conçu avec le concours d’un armurier. Les auteurs datent l’œuvre du milieu des années 1380 et y voient très probablement une commande de Richard II, soucieux, dans un règne déjà contesté, de rappeler de qui il descendait. Le Courtauld présente ce gisant comme l’une des six seules grandes sculptures de métal coulé conservées pour l’Angleterre médiévale.

Au-dessus du tombeau pendent aujourd’hui des copies. Les originaux, suspendus là jusqu’en 1956, sont exposés dans une vitrine voisine, et la société historique et archéologique de Canterbury en donne l’inventaire, heaume cylindrique à sommet plat surmonté d’un lion de cuir, jupon armorié, écu de peuplier doublé de lin, gantelets de cuivre doré, fourreau sans épée. On tient le jupon pour le seul vêtement de ce type conservé en Angleterre pour la période. Sur l’usage de ces objets, les avis divergent, la société de Canterbury y voyant surtout un équipement de joute, l’équipe du Courtauld l’armure même du prince, reproduite rivet pour rivet sur le gisant. Le ciel de bois peint au-dessus de la tombe montre la Trinité en majesté, et Kelly le rattache au même moment ricardien, celui où le roi fait aussi poser, en 1391, un coffre de marbre sur la sépulture de son frère aîné. Dans la plus belle des deux copies de la Vie du Prince Noir, celle de la Senate House Library, une miniature pleine page du folio 1 verso montre le prince en armure, agenouillé sous la Trinité, un phylactère sortant de sa bouche avec les mots « et hic tres unum sunt », et ces trois sont un. Le manuscrit a probablement été copié à Londres à la fin des années 1380 ou au début des années 1390, pour un proche de la cour.

Entre ce dimanche de 1376 et la légende moderne, quelque chose s’est retourné. Les contemporains ont vu dans la mort du prince la marque d’une faveur, et son fils en a fait un monument dynastique. Le récit qui circule aujourd’hui dans les livres de vulgarisation, les guides de joaillerie et les documentaires fait de la même mort le premier maillon d’une malédiction. Une pierre rouge prise par Pierre Iᵉʳ sur un émir de Grenade assassiné, donnée au prince après Nájera, aurait porté malheur à ceux qui l’ont possédée, à Pierre tué par son demi-frère en 1369, au prince mort à quarante-cinq ans, à son fils Richard II déposé en 1399, et à une longue suite de rois anglais malchanceux. La pierre existe. Elle est sertie dans la croix frontale de la couronne impériale d’État, où la Royal Collection la décrit sous le nom de « rubis du Prince Noir » en prenant soin de dire que l’attribution est traditionnelle.

En 2020, l’historien des bijoux Jack Ogden a repris dans The Journal of Gemmology le fondement documentaire de cette chaîne, en revenant aux textes originaux. Sa conclusion est ferme sur un point et ouverte sur un autre. Le prince a très probablement rapporté d’Espagne un ou plusieurs grands spinelles, mais aucune gemme conservée ne peut lui être rattachée avec certitude, et le lien entre la pierre de la couronne et le Prince Noir n’a été proposé qu’en 1765. Deux ans plus tôt, un antiquaire établi à New York, Fernando Rubert Vericat, avait soutenu dans la revue sévillane Atrio que la piste grenadine était mal fondée et qu’il fallait chercher l’origine de la pierre dans le trésor d’un monastère de Nájera, trois siècles et demi avant la bataille. Les deux thèses obligent à reprendre les témoins un à un, la chronique du chancelier castillan Pedro López de Ayala et ses trois balais de 1362, le testament de Pierre Iᵉʳ, la couronne espagnole mise en gage par Édouard III en 1377 avec une pierre de 181 carats, les récits d’Azincourt, les inventaires des Tudors, et le portrait sur lequel Horace Walpole a fondé toute l’attribution.

La suite de l’enquête
  1. Trois balais gros comme des œufs de pigeon

  2. Un cartulaire volé à Castro Urdiales et un portrait introuvable

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