Une note en marge d’un Cicéron, et une dot de 170 florins
Un employé de la chancellerie de Florence lit Cicéron, en octobre 1503, et s’arrête sur un passage où il est question du peintre Apelle, qui avait laissé une Vénus inachevée. L’homme prend sa plume et écrit dans la marge que Léonard de Vinci fait ainsi dans tous ses tableaux, et il donne deux exemples, la tête de Lisa del Giocondo et celle d’Anne, mère de la Vierge. Il ajoute qu’on verra bien ce que le peintre fera de la salle du Grand Conseil, dont il vient de convenir avec le gonfalonier, puis il date sa note du mois et de l’année.
L’annotateur s’appelle Agostino Vespucci. Il est cousin du navigateur, collaborateur de Machiavel à la seconde chancellerie, et il connaît Léonard, pour lequel il a traduit un texte latin sur la bataille d’Anghiari. Son exemplaire est une édition des Lettres familières imprimée en 1477. Il se trouve aujourd’hui à la bibliothèque universitaire de Heidelberg sous la cote D 7620 qt. INC, et c’est en le cataloguant pour une exposition d’incunables qu’Armin Schlechter y a repéré la mention, publiée dans le catalogue de mai 2005 et signalée à la presse par l’université en janvier 2008.
« Apelles pictor »
La portée de cette découverte demande d’être mesurée avec soin, parce qu’elle a été largement surestimée. Le communiqué de Heidelberg annonçait que tout doute sur l’identité de la Joconde était levé, formule que la presse internationale a reprise telle quelle en janvier 2008 et qui va au-delà de ce que dit le papier.
La note apprend deux choses. En octobre 1503, Léonard travaille à un portrait d’une Florentine nommée Lisa del Giocondo. Un contemporain, qui fréquente les mêmes bureaux que le peintre, le sait et l’écrit sans y attacher d’importance particulière, au fil d’une comparaison littéraire. Le témoignage vaut par sa banalité même, un faussaire n’aurait pas produit cela.
En revanche, rien dans la marge ne relie ce portrait au panneau de peuplier exposé aujourd’hui salle 711 du Louvre. Vincent Delieuvin, conservateur des peintures italiennes du XVIᵉ siècle, l’a dit dès 2008 en des termes que ses collègues ont peu repris : on sait désormais que Léonard peignait en 1503 le portrait d’une dame florentine appelée Lisa del Giocondo, on ne sait pas avec la même certitude que ce portrait soit le tableau du musée. La liaison entre les deux repose sur d’autres éléments, et elle se discute encore.
La fille d’un homme sans métier
Elle naît à Florence le 15 juin 1479, dans une maison à l’angle de la via Maggio et d’une ruelle humide alors appelée chiasso Guazzacoglie. Son père, Antonmaria di Noldo Gherardini, appartient à une famille ancienne, seigneuriale, ruinée depuis longtemps. Dans le catasto de 1480, où il déclare pour le quartier de Santa Maria Novella, il se dit lui-même sans exercice aucun, tire un revenu modeste de quelques terres près de San Donato in Poggio, et loge en location parce que sa maison de ville est en ruine.
« Lisa mia figliuola, d’età d’anni uno, sanza principio di dota igniuno. »
Une enfant d’un an, sans le moindre début de dot. Quinze ans plus tard, en mars 1495, cette dot existe et l’on peut la chiffrer, car l’acte notarié et la déclaration fiscale de 1498 se recoupent. Elle consiste en une parcelle attenante à la maison de campagne paternelle et en 170 gros florins d’or. Pour donner l’échelle, Maddalena Strozzi apporte 1 400 florins à Agnolo Doni en 1504, et Cassandra, petite-fille de Francesco del Giocondo, en apportera 1 440 selon le testament de 1537. Le mariage de Lisa est un arrangement ordinaire entre deux familles qui se connaissaient déjà, la seconde femme de son père étant la sœur de la première femme de son mari.
Francesco di Bartolomeo di Zanobi del Giocondo, marchand de soie et de drap, a une trentaine d’années. Frank Zöllner, en dépouillant les registres de la gabelle sur les contrats de mariage, a montré qu’il s’est marié trois fois, quand la littérature ancienne ne lui comptait que deux femmes, et que les deux premières sont mortes très vite, chacune à un an environ de ses noces, probablement en couches. Le détail compte pour la suite. Lisa lui donne six enfants, dont deux meurent peu après la naissance. Piero naît le 23 mai 1496, une fille est enterrée à Santa Maria Novella le 6 juin 1499, Andrea naît le 12 décembre 1502. Deux filles entreront en religion, Camilla, morte à dix-huit ans, et Marietta, qui prononce ses vœux en 1522 au couvent voisin de Sant’Orsola sous le nom de suor Ludovica.
On voit ce que ces familles ont en commun avant même de connaître le peintre. En 1494, les Gherardini déménagent dans le quartier de Santa Croce, à l’angle de la via dei Pepi et de la via Ghibellina, presque en face de la maison d’un notaire nommé ser Piero da Vinci. Ce notaire est le père de Léonard. Il travaille pour la Santissima Annunziata, où les Giocondo entretiennent une chapelle, et en 1497 il arbitre un différend entre les frères servites et Francesco et Antonio del Giocondo. Or c’est à la Santissima Annunziata que Léonard loge à son retour à Florence en 1500, nourri et logé par les servites.
Un biographe qui n’a jamais vu le tableau
Vasari publie ses Vies en 1550, à Florence, trente et un ans après la mort de Léonard. Il raconte que le peintre entreprit pour Francesco del Giocondo le portrait de sa femme Mona Lisa, qu’il y peina quatre années et le laissa inachevé, et que l’ouvrage se trouve chez le roi de France, à Fontainebleau. Suit une description célèbre, les cils, le creux de la gorge où l’on voit battre le pouls, les bouffons engagés pour tenir le modèle en gaieté.
Cette description est en partie fabriquée, et il faut le dire nettement. Vasari n’a pas vu le tableau, parti en France en 1516. Les bouffons appartiennent à un répertoire d’anecdotes d’atelier. Mais l’homme rédige ses Vies dans les années 1540, il vit alors de longues périodes à Florence, il connaît deux cousins de Francesco del Giocondo, et il écrit sa notice avant la mort de François Ier en 1547, à un moment où Francesco vient de disparaître et où Lisa est encore vivante ou de fraîche date décédée. L’histoire de ce portrait devait circuler dans la bonne société florentine comme une anecdote de famille. Son information vaut par la famille, beaucoup plus que par l’objet.
Un autre témoignage, plus ancien, complique tout. L’Anonyme Gaddiano, qui écrit vers 1540, note que Léonard a portraituré d’après nature « Piero Francesco del Giocondo ». Cette phrase a servi pendant un siècle à disqualifier Vasari. Elle s’explique autrement depuis que les registres florentins ont livré la date de naissance du fils aîné de Lisa. En 1503, Piero Francesco a sept ans. Personne ne commande à Léonard le portrait d’un enfant de sept ans dans ce milieu. L’Anonyme n’était probablement pas mal informé, il était mal renseigné par sa source, qui était sans doute Piero lui-même.
Quatre-vingts centimètres de peuplier blanc
L’objet, maintenant. Le Louvre l’inscrit sous le numéro principal INV 779, avec un second numéro MR 316, comme huile sur bois de peuplier, 79,4 centimètres de haut sur 53,4 de large, daté du premier quart du XVIᵉ siècle. Depuis 2004, une équipe internationale de technologues du bois, réunie autour de Joseph Gril et de Luca Uzielli, mesure le panneau chaque année à l’ouverture de la vitrine climatisée. L’essence est le peuplier blanc, Populus alba. Le bois a joué, il est devenu légèrement convexe, et une fente de onze centimètres descend du bord supérieur, traverse le cuir chevelu et s’arrête au niveau du front. Au revers, deux papillons et des morceaux de toile ont anciennement stabilisé la fissure.
Un point mérite d’être corrigé, parce qu’il traîne dans la littérature depuis les années 1950. On a longtemps écrit que le panneau avait été rogné sur les côtés, ce qui expliquerait les fragments verticaux de colonnes visibles à droite et à gauche. L’examen du bois nu et de la crête de matière picturale formée contre le châssis de travail, ce que les restaurateurs appellent une barbe, montre que les bords sont intacts. Le tableau n’a pas été coupé. Les colonnes qu’on croit tronquées ont toujours eu, sur ce panneau, la largeur d’un simple fragment.
Ce que le public regarde, en revanche, n’est pas ce que Léonard a posé sur le bois. Des couches de vernis épaisses et oxydées, appliquées après sa mort au fil des restaurations, forment un filtre jaune qui a transformé le bleu du ciel en vert et assombri le bas de la composition. La robe passe pour sombre et austère ; elle est, sous le vernis, une tenue à la mode florentine, robe probablement vert foncé, manches amovibles jaunes, chemise blanche apparaissant au crevé de l’épaule, grand voile de soie transparente fixé sur la poitrine par des entrelacs de fils d’or brodés, tenue riche et colorée qui correspond à ce qu’on attend de l’épouse d’un marchand de soie.
Un témoignage direct, daté et gênant doit encore être versé au débat. Le 10 octobre 1517, au manoir du Cloux, un ecclésiastique italien voit chez Léonard trois tableaux, dont le portrait « d’une certaine dame florentine, fait d’après nature, à la demande du défunt Magnifique Julien de Médicis ». Le nom de Francesco del Giocondo n’apparaît pas. Il faut donc instruire deux documents que la partie précédente n’a fait qu’effleurer, le journal de voyage d’Antonio de Beatis, conservé en cinq copies manuscrites, et le compte des finances du duché de Milan pour 1518, où Bertrand Jestaz a trouvé en 1999 la trace du paiement royal. Avec eux viennent le compte bancaire de Léonard à l’hôpital de Santa Maria Nuova, les dessins de Raphaël, la copie du Prado et un micro-échantillon de préparation analysé au synchrotron.
Le roi paie 2 604 livres tournois à un ancien apprenti
Un squelette sans crâne sous les dalles de Sant’Orsola


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