Une flèche, un chariot de paysans, et personne pour poursuivre
Commençons par ce qui n’a pas eu lieu.
Le 3 août 1100, au lendemain de la mort violente du roi d’Angleterre, il n’y a pas d’enquête. Pas de convocation des témoins, pas de mise en accusation, pas de saisie. Aucun des grands présents à la chasse n’est interrogé. L’homme que la tradition désignera comme le tireur quitte le royaume et ne sera poursuivi nulle part, ni en Angleterre, ni en Normandie, ni dans le royaume de France où il possède ses terres patrimoniales. Sa veuve tiendra encore son manoir anglais trente ans plus tard. Et aucun texte écrit du vivant des témoins ne l’accuse, pour une raison simple : aucun texte écrit du vivant des témoins ne le nomme.
C’est de cette absence que tout le reste est sorti.
Ce que dit la phrase la plus ancienne
La Chronique anglo-saxonne, tenue en vieil anglais dans plusieurs maisons monastiques, consacre à l’événement une notice brève. Le lendemain de la Lammas, c’est-à-dire de la fête des prémices du 1ᵉʳ août, le roi Guillaume fut tué d’une flèche, à la chasse, par un de ses propres hommes ; il fut ensuite conduit à Winchester et enterré dans la cathédrale. La version qui porte ce texte est celle qu’on appelle E, ou manuscrit de Peterborough, conservée à la Bodleian Library d’Oxford sous la cote MS Laud Misc. 636.
Quatre choses sont dans cette phrase. Une date, celle du 2 août. Un lieu, la forêt. Un mode, la flèche. Une catégorie de tireur, « un de ses propres hommes », c’est-à-dire quelqu’un de la chasse, ni un embusqué ni un étranger. Ce qui n’y est pas compte autant : ni nom, ni intention, ni circonstance, ni la moindre suggestion qu’on ait cherché à savoir.
Le chroniqueur ne se prive pourtant pas de juger le mort. La même entrée le donne pour haï de presque tout son peuple et odieux à Dieu. Un homme capable d’écrire cela sur un roi qui vient de mourir n’aurait pas eu de scrupule à écrire « assassiné » s’il l’avait cru.
Une forêt qui avait déjà pris deux de la famille
Le décor n’est pas neutre. La New Forest est une création de Guillaume le Conquérant, aménagée vers 1079 dans le sud du Hampshire au prix de l’éviction de communautés villageoises entières : un espace de chasse soumis à un droit spécial, avec ses gardes, ses amendes et ses peines corporelles. Les Anglais ne l’ont pas oublié.
Or la famille royale y meurt. Richard, deuxième fils du Conquérant, y est tué vers 1070 dans un accident de chasse, jeté contre une branche selon la tradition. Un autre Richard, fils illégitime de Robert Courteheuse et neveu du roi, y trouve la mort au printemps de 1100, quelques mois avant son oncle. Puis le roi lui-même, en août. Trois morts dans le même bois, dans la même famille, en une génération : pour les moines qui tiennent la plume, la lecture est faite avant même d’être écrite. Dieu réclame le prix des villages rasés.
Cette grille de lecture explique une part de ce que les chroniqueurs racontent. Elle n’explique pas ce que les vivants ont fait dans les heures qui ont suivi.
Un roi que le clergé détestait, une chasse pleine de grands noms
Il faut dire deux mots du mort, parce que la couleur de tous les récits en dépend.
Guillaume de Malmesbury le décrit de près : trapu, le teint rouge, les cheveux blonds, les yeux vairons piquetés de reflets, une force de corps considérable, une taille moyenne, le ventre saillant, et un bégaiement qui s’aggravait quand il se mettait en colère. Il lui reconnaît de la générosité, du courage et le sens de la parole tenue. Il lui reproche le reste. À la mort d’un évêque ou d’un abbé, un clerc du roi arrivait aussitôt, inventoriait les biens et faisait verser les revenus au Trésor jusqu’à ce qu’un successeur soit nommé, ce qui pouvait durer des années. Quand Robert Courteheuse engagea la Normandie pour dix mille marcs afin de partir en croisade, la somme fut levée en Angleterre par un impôt qui obligea des monastères à dépouiller leurs châsses et à fondre leurs calices. À cela s’ajoutait la querelle avec Anselme, parti d’Angleterre en 1097, ses bagages fouillés au port comme ceux d’un voleur, selon le récit d’Eadmer.
Voilà pour l’accusation, portée par ceux qui écrivent. Elle a un effet documentaire précis : elle donne à des dizaines d’hommes puissants, laïcs et clercs, un motif d’être soulagés par la mort du roi. Elle n’en donne à aucun en particulier.
La chasse du 2 août réunissait un petit groupe. Orderic Vital y place le comte Henri, frère du roi, et Guillaume de Breteuil. La tradition y ajoute Gilbert et Roger de Clare, fils de Richard fils de Gilbert, et Robert fils de Hamon, seigneur de plus de deux cents manoirs dans le Gloucestershire et ailleurs. Ce n’est pas une escorte de service. C’est une partie de l’état-major du royaume, et elle se disperse sans rien organiser.
Trois jours
Guillaume de Malmesbury, moine de l’abbaye de Malmesbury, rédige ses Gesta regum Anglorum vers 1125 et les révise en 1127. Il a moins de dix ans à la mort du roi. Son récit est le plus détaillé que nous ayons, et son détail le plus utile n’est pas la flèche : c’est la débandade. Personne ne poursuit le tireur. Les uns favorisent sa fuite, d’autres le plaignent, tous ont l’esprit ailleurs. Les uns se mettent à fortifier leurs demeures, d’autres à piller, les derniers à chercher un nouveau roi.
Le corps reste sur place. Ce sont quelques hommes du pays qui le chargent sur une charrette et le mènent à Winchester, le sang gouttant tout au long du chemin. Il est enterré sous la tour de la cathédrale, en présence de beaucoup de nobles, dit Malmesbury, et pleuré par peu.
Pendant ce temps, Henri agit. Il gagne Winchester et met la main sur le trésor royal. Une dispute éclate sur place : Guillaume de Breteuil défend les droits de Robert Courteheuse, l’aîné, à qui la plupart des présents ont déjà prêté hommage, mais qui rentre de Terre sainte et n’atteindra la Normandie qu’un mois plus tard. Henri fait valoir qu’il est le seul fils né d’un roi régnant et d’une reine couronnée. Robert de Meulan et son frère Henri de Beaumont le soutiennent. La discussion tourne en sa faveur.
Le 3 août, soit le lendemain de la mort, l’évêché de Winchester, vacant depuis 1098, est attribué à Guillaume Giffard, chancelier du roi défunt. Le 5 août, Henri est couronné à l’abbaye de Westminster par Maurice, évêque de Londres, l’archevêque de Cantorbéry étant en exil et celui d’York dans le nord. Le même jour, il fait publier une charte de couronnement adressée à chaque comté, qui énumère les abus du règne précédent et promet d’y mettre fin, à commencer par la mise sous séquestre des revenus ecclésiastiques.
Trois jours entre une flèche dans une forêt et un roi couronné. Cette rapidité est l’un des deux faits qui alimentent depuis huit siècles le soupçon de meurtre. L’autre est ce que le règne défunt avait laissé vacant : au jour de sa mort, selon Malmesbury, Guillaume le Roux tenait en main trois évêchés et douze abbayes sans titulaire, dont il encaissait les revenus.
La tour qui tombe, et un chroniqueur qui refuse d’en conclure
Sept ans après l’inhumation, en 1107, la tour de la cathédrale de Winchester s’effondre. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre ce que la ville en dit : le sol consacré rejette le mauvais roi.
Malmesbury rapporte l’effondrement. Puis il fait quelque chose de remarquable pour un moine du XIIᵉ siècle. Il refuse d’énumérer les opinions qui circulent, de peur, écrit-il, de paraître donner créance à des sottises sans appui, d’autant que l’édifice pouvait très bien tomber d’une construction défectueuse, même si le roi n’y avait jamais été enterré.
Cette phrase mérite d’être gardée en tête pour toute la suite. L’homme qui nous transmet les songes prémonitoires, les visions et les présages du règne est aussi celui qui, sur un point vérifiable, écarte l’explication surnaturelle au profit d’une explication de maçonnerie. Il n’est pas crédule. Il choisit.
Le nom qui arrive après
Reste le problème central, et il est de méthode.
La Chronique anglo-saxonne ne nomme personne. Eadmer, moine de Cantorbéry et compagnon d’Anselme, qui achève son Historia novorum in Anglia vers 1109 et la révise ensuite, connaît la mort du roi par la nouvelle qui rejoint l’archevêque en exil : à Marcigny, l’abbé Hugues de Cluny avait dit à Anselme que le roi avait été présenté au jugement de Dieu et condamné. Là non plus, pas de nom de tireur.
Il faut attendre les récits des années 1120 et 1130 pour lire « Gautier Tirel ». Guillaume de Malmesbury le donne pour un homme venu de France, attaché au roi par ses libéralités, resté seul avec lui quand les autres s’étaient dispersés à la poursuite du gibier. Orderic Vital, moine anglais de l’abbaye normande de Saint-Évroult, écrit à peu près à la même époque et raconte la même mécanique.
Un nom qui n’apparaît qu’une génération plus tard n’est pas nécessairement faux. Il n’est pas non plus une preuve. Il faut donc reprendre les pièces une par une : la fabrique du texte le plus ancien, le récit des songes et son calendrier, les six flèches d’Orderic, le serment que Gautier Tirel a prêté devant un abbé de Saint-Denis, l’entrée du Domesday qui lui attribue un manoir de l’Essex, et le rouleau comptable de 1130 qui montre ce que sa famille tenait encore trente ans après.
Six flèches neuves, un manoir d’Essex, un rouleau de l’Échiquier
Le tombeau qui n’était pas le sien




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